‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 85 sur 604 · II. — LE BONHEUR RATIONNEL · texte numérisé non relu

II. — LE BONHEUR RATIONNEL

A) Exposé : ces objections, dira-t-on sans doute, sont valables contre le bonheur qui a sa source dans la satisfaction des inclinations personnelles, dans le bonheur sensible. Mais il y a, au-dessus, un bonheur plus parfait : aux yeux de la raison il consiste dans la satisfaction harmonieuse de nos tendances élevées ; c'est un bonheur qui résulte de l'activité proprement humaine {-o avôswTrcvov Ipyov) (^), de l'activité raisonnable, où la sensibilité est subordonnée à l'intelligence et à la volonté. C'est la théorie d'Aristote qu'on appelle l'eudémoiiisme (sù'îa'.uovîa, bonheur) rationnel et qu'on peut formuler ainsi : Sois raisonnable et tu seras heureux. Cette formule n'est égoïste qu'en apparence, car la raison nous montre que nous devons parfois sacrifier nos fins personnelles et particulières aux fins générales, parce que nous sommes membres d'un tout plus important que nous-mêmes. Ainsi cette morale se confond, au point de vue de la matière, avec la morale du bien en soi, puisqu'elle prescrit à l'homme d'estimer, dans la poursuite du bonheur, la valeur des biens suivant les lumières de la raison et non d'après les attraits de la sensibilité.

B) Critique : 1^ La morale du bonheur ainsi entendu se confond, il est vrai, matériellement, avec la morale de l'ordre et du bien ; la morale du devoir est ainsi conciliée avec celle de l'intérêt. Mais le bonheur et le bien diffèrent au point de vue formel. Le bien c'est ce qui perfectionne la nature raisonnable, ce qui lui est conforme; le bonheur c'est la conscience du bien possédé, la perfection réalisée. Le bien, par conséquent, demeure la seule fin absolue et suprême de la volonté, le bonheur en est une simple conséquence. Notre bonheur, même raisonnable, ne peut donc être la fin dernière de nos actions et le principe de la morale, car il rendrait la vertu intéressée.

2» On objecte que le bonheur est le terme nécessaire de toute tendance, l'unique ou du moins la principale raison de vouloir et d'agir. — On doit répondre que l'amour de soi et le désir du bonheur sont sans

( ') Leibniz, Von der Gluchseligheit. — P. Janet, La morale, L. I, Ch. iv. — Ollé- Laprune, Essai sur la morale d'Aristote, Ch. iv-viii. ^ — Boutroux, Aristote, dans Études d'Histoire de la Philosophie, p. 95-209, Paris, 1897.

(') Être vertueux, pour Aristote, c'est bien faire son métier d'homme, être vraiment homme : (xvOpoJTrE'JeTOîzt, c'est-à-dire déployer son activité d'une façon puissante et réglée, d'où résulte le bonheur. {Ethique à Nicomaque, L. X, Ch. viiii, § 6. Didot, T. II, p. 126). — AitisTOTE emploie constamment le mot xaXo'v pour signifier le bien. Le bien c'est le beau moral, parce qu'il résulte de l'activité puissante et ordonnée. Or )a grandeur et l'ordre sont les deux caractères du beau d'après Aristote. Nous avons vu (39, B) que cependant on ne doit pas idcntincr toujours le bien et le beau. Les mots latins honeslum, décorum impliquent aussi une idée de beauté. — Cf. Ollé-Laprune, Essai sur la morale d'Aristote, Ch. m.

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