LA MORALE FORMELLE DE KANT : CRITIQUE
des motifs égoïstes et il a bien réfuté les systèmes empiriques et utilitaires. Il a mis en relief la dignité et l'inviolabilité de la personne humaine. La grandeur du devoir lui a inspiré de beaux accents : « Devoir, nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d'agréable, rien qui implique insinuation... Quelle origine est digne de toi et où trouve-t-on la racine de ta noble tige, qui repousse fièrement toute parenté avec les penchants ?... (^) »
Il dit encore : « Deux choses remplissent le cœur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoile au-dessus de moi et la loi morale en moi {^). » — Mais la morale kantienne mérite plus de reproches que d'éloges. Pour s'en convaincre il suffit d'examiner l'un après l'autre les quatre points, auxquels nous avons ramené sa doctrine :
I. — Kant ne prouve pas l'existence universelle du devoir ; il affirme que le devoir est donné dans toute conscience humaine. Il ne l'établit ni a priori, ni a posteriori.
a) L'existence du devoir n'implique pas la croyance à la liberté telle que Kant la conçoit. En effet Kant distingue V homme- phénomène, c'est-à-dire tel qu'il s^apparait à lui-même et apparaît aux autres ; et V homme-noamène, l'homme en soi, considéré dans son essence qui est inconnaissable (^). Les actions de l'homme-phénomène, étant dans le temps et étant régies par le principe subjectif de causalité, sont soumises à la loi du déterminisme. Mais nous n'avons pas le droit de dire de l'homme-noumène qu'il n'est pas libre. Il se peut que la liberté nouménale existe. Telle est la conclusion de la raison pure. Mais la raisoii pratique montre que cette liberté est nécessaire, parce qu'elle est impliquée par le devoir. Kant aboutit à une contradiction. Ou le devoir s'applique au monde nouménal, et alors il n'a pas d'influence sur le monde phénoménal qui est régi par la fatalité ; ou bien le devoir s'applique au monde phénoménal, le seul dont nous ayons conscience d'après Kant et par conséquent le seul qui nous importe, et alors l'homme-phénomène qui y est soumis doit être libre pour pouvoir l'observer. Or Kant nie la liberté phénoménale.
b) Les deux autres postulats {immortalité et existence d'un Dieu rémunérateur) reposent sur une affirmation qui est en contradiction avec la doctrine kantienne sur d'autres points. L'homme doit, dit-il, chercher à réaliser le souverain bien, c'est-à-dire Vaccord du bonheur et de la vertu ; or cet accord, dont la raison voit la nécessité, n'est pas
(M Kant, Critique de la raison pratique. Trad. Pic.vvet, p. 155.
(^) Ibidem, p. 291.
( ') Kant, Eléments métaphysiques de la doctrine de la vertu, l" P., L. I, Introd.i 3.