CHAPITRE PRELIMINAIRE XXIX
transportons spontanément au dehors, dans les choses, les notions de cause, de substance, de fin et de loi, puisées dans notre propre expérience. C'est pourquoi l'esprit se représente, par exemple, les causes externes, à sa propre image, comme des forces actives produisant toutes sortes de phénomènes.
On sait que l'enfant est porté à tout personnifier. Mais l'expérience et la réflexion contraignent l'homme à modifier par degré l'application d'abord instinctive de cette conception primitive. Les autres hommes se comportant comme lui, il continue de leur attribuer une causalité semblable à la sienne. Aux animaux, il ne laisse que la sensation et le mouvement spontané, leur refusant l'activité réfléchie et libre que rien ne manifeste en eux. Aux végétaux, il concède le mouvement interne spontané. A la nature inanimée, que dans ses imaginations enfantines il s'était figurée comme douée de sentiment et de volonté, il n'accorde qu'une causalité motrice sans spontanéité : il la considère comme un ensemble de forces aveugles et fatales, qui se révèlent par une série de mouvements coordonnés. C'est ainsi que, pour concevoir les êtres placés au-dessous de lui, l'homme dégrade successivement la notion de causalité et les autres notions premières, pour les adapter au degré de perfection qu'il constate dans l'échelle descendante des créatures. En ce sens on peut dire que nous nous représentons le monde extérieur à notre image et ressemblance. L'homme est en effet un microcosme : il a l'être et le mouvement comme la matière ; il a la vie végétative comme la plante ; il a la sensibilité comme l'animal. Par ses facultés proprement spirituelles, la raison et la volonté, il confine au monde des purs esprits.
C'est par ce côté que nous pouvons aussi concevoir Dieu à notre image et ressemblance. Après avoir établi par le raisonnement l'e-xistence de l'Être nécessaire et parfait, nous cherchons à nous faire une idée exacte, quoique inadéquate, des perfections divines. Mais, ici, nous procédons d'une façon inverse : ce n'est plus par dégradation, mais par sublimation, afin que cet anthropomorphisme échappe au péril de ravaler Dieu jusqu'à l'homme. Par voie de causalité, d'élimination et de transcendance {^), nous attribuons à la nature divine tout ce qui est réel, positif, substantiel, c'est-à-dire tout ce qui en soi n'implique aucune imperfection, tout ce qu'il est meilleur d'avoir que de ne pas
(M A. DE ÎMargerie, Théodicée, t. I, ch. ix. — « Pour connaître la nature de Dieu autant que la mienne en était capable, je n'avais qu'à considérer, de toutes les choses dont j'avais en moi quelque idée, si c'était perfection ou non de les posséder, et j'étais assuré qu'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection n'était en lui, mais que toutes les autres y étaient... » (Descartes, Discours de la méthode, IV partie). — Cf. Palmieri : Institutiones philosophicse, t. III, Theologia, C. ii, m, iv. — T. Hontheim, Instiiutiones Iheodicœœ, n"^ 509, 519. Fribourg-en-Brisgau, 1893.