THÉORIE DE LA ROCHEFOUCAULD
A) Réfutation indirecte : ou doit tout d'abord concéder à La Rochefoucauld que sa théorie contient une part de vérité. Il est vrai que trop souvent l'égoïsme se cache sous le masque du désintéressement, qu'il peut contrefaire l'amour. Mais conclure do la rareté du fait à la négation du fait c'est manquer de logique.
Si, d'ailleurs, l'égoïsme est une contrefaçon de l'amour, c'est la preuve de la réalité de l'amour, car on ne contrefait pas ce qui n'existe pas. On peut donc rétorquer contre La Rochefoucauld sa propre maxime : « L'hypocrisie est un hommage rendu par le vice à la vertu » et dire : la contrefaçon du désintéressement est un l^mmage rendu par l'égoïsme à l'amour.
B) Réfutation directe : mais on peut réfuter directement la thèse de La Rochefoucauld ; elle a contre elle :
I. — L'expérience : si l'inclination altruiste n'était qu'une variation de l'amour de soi, si elle n'existait pas réellement distincte de l'inclination personnelle, elle n'apparaîtrait que si elle était excitée par un sentiment égoïste ; or en fait :
a) Elle se montre à l'occasion d'un bienfait reçu ; on veut le rendre et on le rend sans l'arrière-pensée d'en provoquer un nouveau en retour. Ce sentiment de la reconnaissance n'est-il pas, dans une certaine mesure, désintéressé ? On n'était pas obUgé à reconnaître, immédiatement du moins, le service rendu par un autre service et l'on n'a pas pratiqué la maxime de l'intérêt personnel : Do ut des.
b) Bien plus elle naît de la seule admiration des quahtés des autres, sans ombre de retour sur nous-mêmes ; elle naît même parfois du simple besoin d'aimer.
IL — Le sens commun : il distingue entre les caractères généreux et les égoïstes, estime les premiers et méprise les seconds. Pourquoi cette estime ou ce mépris, si l'intérêt est l'unique règle de conduite ? La doctrine de La Rochefoucauld est donc condamnée par la conscience universelle.
III. — Le langage : partout sont usités, comme signifiant des réalités, les mots de sympathie, de désintéressement, de générosité, de sacrifice, etc. Or le langage n'est-il pas l'expression fidèle de la philo Sophie spontanée de l'humanité ?
IV. — Les conséquences : elle entrave tout progrès moral. Si l'égoïsme est inévitable, à quoi bon faire effort pour le corriger ? Si les héros « sont faits comme les autres hommes », à quoi bon poursuivre un idéal chimérique et décevant ?
C) Objection : On fait valoir en faveur de la thèse Vobjection suivante : l'homme trouve son plaisir ou son intérêt à aimer autrui, sa famille, sa patrie ; à aimer le vrai, le beau, le bien. Dieu ; les inclinations altruistes et supérieures ne sont donc pas vraiment désintéressées.
Réponse : a) C'est un fait qu'on peut aimer sans retour sur soi-même.
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sans songer à son plaisir ou à son intérêt. Le plaisir qui accompagne la satisfaction de ces inclinations ou l'intérêt qui en résulte ne sont pas le motif de ces inclinations, mais la conséquence : ils en sont V effet et non la cause.
h) Bien plus, le plaisir ne peut pas être le but de ces inclinations ; car ce plaisir est le résultat d'un amour vrai, d'un dévouement vrai. Or, si ce plaisir est le but même qu'on poursuit, il n'y a plus d'amour, plus de dévouement, et partant plus de plaisir : la cause disparaissant, l'effet n'est pas produit : « Oui, aimer est un plaisir, mais c'est à la condition d'aimer, c'est-à-dire de s'attacher à un autre que soi. » Si l'on pense à soi-même, le plaisir disparaît, le « charme est rompu (i) ».
Conclusion : si La Rochefoucauld s'était borné à constater que l'égoïsme se cache souvent sous les apparences de la vertu, que les contrefaçons du désintéressement sont fréquentes, il eût fait œuvre i>raie et utile, car il nous aurait rendus plus vigilants à surveiller nos motifs d'action. Généralisée, sa thèse est fausse et nuisible : elle contient en effet le sophisme du dénombrement imparfait, car les actes de dévouement sont néghgés de parti pris ; de plus, ce tableau de l'égoïsme humain, trop poussé au noir, est décourageant. Sans doute l'auteur des Maximes a gUssé çà et là quelques restrictions, comme « d'ordinaire, souvent, presque tous ». Mais ces réserves ne sont pas assez accentuées pour ramener la thèse au point juste, ni pour effacer la pénible impression de pessimisme qu'elle laisse au lecteur. Comment expliquer ce pessimisme ? Il faut l'attribuer d'abord aux tendances naturelles de l'auteur : « J'ai de l'esprit, dit-il, mais un esprit que la mélancolie gâte » ; ensuite aux circonstances : frappé des passions égoïstes qui inspiraient la Fronde et des intrigues qui agitaient la Cour, il eut le tort' de trop généraliser ses observations locales et particuhères (2).