IL — ÉCOLE ANGLAISE {ASSOCIATIONNISTE ET ÉVOLUTIONNISTE
La Rochefoucauld nie l'existence des inchnations désintéressées ; l'École anglaise reconnaît qu'il y a aujourd'hui dans l'homme des affections altruistes. Mais elles ne sont pas naturelles et primitives : ce sont des transformations lointaines de l'amour de soi. Voici comment ces philosophes tâchent d'expliquer l'origine des inchnations, qui ont actuellement pour caractère d'être désintéressées :
(') Paul Janet, Philosophie, n. 220.
(») G. LcNGHAYE, Histoire de la littérature française au XVII' siècle, T. L L. IL Gh. ii,
(50) THÉORIE DE l'ÉCOLE ANGLAISE 101
A) Altruistes : dans le principe, l'homme n'aime que lui ; il a pour loi la « gravitation sur soi ». Le bonheur des autres est sacrifié au sien. Mais il remarque bientôt qu'il fait au total un mauvais calcul : les activités souffrent d'être ainsi en lutte ; l'harmonie et la paix seraient plus avantageuses. Si l'homme cherchait à rendre heureux ceux avec lesquels il vit, il partagerait les émotions agréables des autres ; et ceux-ci, par une réciprocité naturelle, chercheraient à faire son bonheur. C'est donc se préparer une plus grande somme de plaisirs. Voilà comment l'altruisme serait sorti de l'égoïsme. Les sentiments altruistes une fois nés se sont conservés et ont été transmis de génération en génération. Ainsi consohdés par l'hérédité, ils sont devenus des habitudes si profondes que, les calculs d'autrefois étant oubliés, ils nous paraissent maintenant naturels, primitifs, irréductibles.
■ B) Supérieures : vg. l'amour du bien et du devoir : d'abord l'homme, vivant dans une société régie par des lois, ne s'abstient des actions mauvaises que par peur du châtiment et n'accompht les bonnes que par intérêt : sa conduite est tout intéressée. Mais peu à peu, en vertu de sa continuité même, cette fin égoïste devient de moins en moins consciente : c'est là un effet de l'habitude. Les actions au contraire, à cause de leur diversité, restent toujours conscientes. A la fin, l'homme perd de vue le but intéressé de ses actes pour ne plus conserver que le sentiment de ses actes mêmes. Aussi croit-il accomplir l'acte pour l'acte, faire le bien pour le bien, sacrifier même quelquefois au bjen son plaisir et son intérêt immédiats. — On explique de même les sentiments désintéressés du beau et du irai. — En définitive, les inchnations altruistes et idéales ne sont encore, que de l'égoïsme, mais de l'égoïsme tellement inconscient qu'il arrive à s'ignorer.
Critique : L — Si, lorsque j'aime les autres, quand je fais le bien, mon égoïsme est tellement caché, que je n'en ai aucune conscience, comment prétendre qu'il y a encore égoïsme ? Gela serait sans doute si mon plaisir était la fin voulue de mon dévouement ; mais, au contraire, c'est de moi, c'est de mon plaisir que je fais abstraction. Moralement, le désintéressement est incontestable.
IL ■ — S'agit-il des sentiments altruistes ? De deux choses l'une, ou bien l'altruisme est véritable, et alors comment peut-il sortir de l'égoïsme, son contraire ? Ou bien l'altruisme n'est encore qu'un produit raffiné de l'égoïsme, et alors de quel droit l'appeler ainsi ? L'altruisme suppose le sacrifice conscient de l'égoïsme : il n'est pas de l'égoïsme inconscient.
! IIL — Parle-t-on des inchnations supérieures, de l'amour du ; bien, etc. ? On recourt à l'habitude pour les expliquer. Mais l'habitude I ne crée rien de nouveau ; elle conserve seulement et accroît la tendance I primitive. Égoïste d'abord, je serai par l'habitude, en multipliant les