‹ Traité de philosophieChapitre 147 sur 921 · III. — Cette théorie n'explique pas · texte numérisé non relu

III. — Cette théorie n'explique pas

A) La formation de Vhabitude primitive : a) est-elle l'œuvre du hasard ? Mais comment le hasard aurait-il produit des actes aussi compliqués et

(') J-H. Fabre, Nouveaux souvenirs entomologiques, § 2, 3.

(') Philosophie zoologique, Part. III, Ch. V.

(') De l'origine des espèces, Ch. vu.

(♦) Principes de Psychologie, t. I, Part. IV, Ch. V.

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aussi précis que la plupart des actes instinctifs, surtout chez les insectes ? — b) Est-ce l'œuvre de' V intelligence ? il faudrait gratifier les animaux primitifs d'une intelligence extraordinaire, dont sont dépourvus les animaux actuels.

B) La transmission de cette habitude : les caractères spécifiques et, parmi eux, l'instinct se transmettent d'une façon régulière et uniforme. Mais la transmission héréditaire des habitudes individuelles est loin d'offrir cette régularité et cette uniformité : elle est interrompue au bout de quelques générations. Comment donc attribuer l'origine de l'instinct à une habitude individuelle transmise par hérédité ?

IV. — Enfin, comment dans cette hypothèse les premiers animaux ont-ils pu vivre ? Ils n'avaient pas encore d'habitudes héréditaires ; ils ne pouvaient donc avoir d'instinct. Mais l'instinct est absolument nécessaire à la conservation de l'animal. En effet, les représentants de l'espèce primitive et unique, regardée par l'évolutionnisme comme la mère de toutes les autres, agissaient sous cette poussée intérieure qui porte l'être à se conserver en cherchant sa nourriture et en s'adaptant aux conditions d'existence. Or qu'est-ce que cet effort primitif et universel pour la conservation, cette faculté d'adaptation au miheu, si ce n'est l'instinct lui-même ?

Conclusion : l'explication évolutionniste ne peut donc rendre compte de Y instinct primaire; mais elle a élargi la théorie classique sur deux points : 1^ certains instincts secondaires (vg. trot du cheval) sont des habitudes héréditaires. — 2° Dans les animaux supérieurs, l'instinct a quelque chose d'indéterminé : ils ont une certaine spontanéité qui leur permet de particulariser ce que la nature n'a pas complètement réglé : vg. certaines abeilles, du genre anthidie, font les cloisons de leurs cellules en résine ; or toute résine leur est bonne, qu'elle vienne du pin, du cèdre, du cyprès, etc.

V. — Frédéric Cuvier {}) : V instinct est une propriété primitive et irréductible de la vie. C'est l'opinion de Frédéric Cuvier et de la majorité des philosophes. — L'instinct n'est l'acquisition ni de l'individu ni de l'espèce ; il est inné et non acquis, primitif et non dérivé. Il est inséparable de la vie, parce que tout être vivant tend à se conserver, à s'accroître à se reproduire. La vie a pour loi la finalité.

L'instinct, ayant sa condition dans Vorganisation préétablie de l'animal, est, à ce point de vue, une sorte de mécanisme ; mais on ne saurait l'expliquer complètement par des raisons purement empiriques et mécaniques. L'instinct, en effet, est accompagné de conscience : l'animal est conscient de Vacte qu'il accompUt instinctivement et de la

(') Dictionnaire des sciences naturelles, de Levrault et Lenormand, article Instinct,

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sensation qui détermine cet acte. C'est pourquoi l'instinct relève à la fois de la physiologie et de la psychologie :

A) De la physiologie : en tant qu'il est une coordination de réflexes : étant donnée l'organisation de l'animal, les mouvements réflexes se coordonnent de façon à favoriser le développement de cette organisation.

B) De la psychologie : en tant qu'il est une tendance à agir dans une certaine direction. Les actes instinctifs, qui sont l'actuahsation de cette tendance, ressortissent aussi à la psychologie, parce qu'ils ne peuvent se réahser sans l'intervention de la sensation.

En vertu de l'organisation préétabUe de l'animal, certains objets provoquent en lui des sensations déterminées qui mettent en mouvement la tendance instinctive, et alors l'animal agit sous la poussée de ces sensations et des images qui les accompagnent. Ainsi l'ammophile est sollicitée à agir selon son instinct par la vision du ver gris. « Elle n'agit pas comme une machine qui espace toujours également ses coups, elle varie les distances selon la grosseur du ver et la longueur des anneaux ; c'est donc, ici, la sensation qui lui sert de guide. Un observateur a même remarqué qu'elle est loin de réussir toujours du premier coup à trancher les centres nerveux de chaque anneau, ce qui prouve bien que son acte n'est pas tout entier réglé par l'instinct... L'acte est donc fonction à la fois de l'instinct invariable et de la sensation sans cesse variable (^). » C'est cette variabilité qui explique l'adaptation aux circonstances et aux milieux (55, A). L'instinct comporte donc une certaine indétermination ; la tendance fondamentale est invariable ; mais elle a besoin d'être appliquée aux conditions particulières de l'action : c'est ainsi qu'un oiseau, dans le voisinage d'une usine, fabrique son nid avec de petits fils de fer.

Conclusion : Fr. Cuvier compare le fonctionnement de l'instinct au somnambulisme, qui est un rêve en action. A certains moments l'animal est hanté de certaines sensations et images qui déterminent et dirigent l'activité instinctive. C'est une sorte de vision qui le poursuit et le pousse : « Dans tout ce qui a rapport à leur instinct, on peut regarder les animaux comme des espèces de somnambules. »

(') G. FONSEGRIVE, Psychologie, Leçon X», § 11.

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