LOIS DES PASSIONS
I. — Relativité : les passions sont excitées par la nouveauté (^), le contraste et le changement. Quand un objet touche pour la première fois la sensibihté, l'intelligence y prête toute son attention et renforce ainsi le sentiment ou la sensation produite par l'objet. Mais, s'il se représente souvent, l'inteUigence le connaissant déjà bien y donne une attention de moins en moins soutenue. De là vient que les choses, qui nous ont beaucoup plu dans leur nouveauté, finissent par nous agréer de moins en moins, à force de reparaître toujours les mêmes, et conséquemment par ne plus stimuler que faiblement l'activité : assueta vilescunt.
\\. — Continuité : elles s'usent et s'émoussent par la continuité de la jouissance, surtout quand elles sont conditionnées par un phénomène physiologique. Cette loi est donc spécialement vraie des passions qui correspondent aux inclinations physiques et se manifestent par des sensations. Le plaisir finit par s'émousser et disparaître ; mais la passion se transforme en besoin impérieux : vg. l'ivrognerie (58, I, b^). — • C'est vrai aussi pour les passions qui correspondent aux inclinations morales et se manifestent par des sentiments^ surtout s'ils sont vifs, parce qu'ils ont un contre-coup dans l'organisme, mais c'est vrai dans une mesure moindre^ parce qu'ils sont conditionnés par un phénomène psychologique.
III . — Rythme : elles sont soumises à une sorte d'alternative réguUère que Spencer a comparée au flux et au reflux de la mer i^). — Tantôt le cœur a des élans passionnés : c'est comme la fièvre du désir, la passion bat son plein ; tantôt ces ardeurs se calment, mais pour se rallumer à nouveau : vg. la colère d'AcHiLLE dans Homère (^).
IV. — Idéalité : elles subsistent loin des réaUtés qui les ont provoquées, alimentées qu'elles sont par l'imagination, qui idéalise en beau ou en laid, exagère les qualités ou les défauts (*).
V. — Expression ou diffusion : comme elles sont accompagnées de mouvements organiques plus que les autres états de conscience, elles se manifestent davantage à l'extérieur par le regard, la physionomie, les gestes (^).
VI. — Contagion : elles se communiquent de proche en proche et sont plus vives dans les foules que chez les hommes isolés. Ainsi
(M JouFFROY, Esthétique, leçons V, VII, VIII. — A. Bain, Les émotions et la volonté, I. Ch. IV.
(') H. Spencer, Premiers Principes, P. II, Chap. x. (') G. Sortais, Ilios et Iliade, Chap. vu, §§1,2. (*) Cf. Le Misanthrope, A. II, se. 5.
(*) A. Bain, Op. cit., Chap. i.