CLASSIFICATIONS DES PASSIONS : BOSSUET
Désespoir : «. passion qui naît dans l'âme quand l'acquisition de l'objet aimé paraît impossible ».
Colère : « passion par laquelle nous nous efforçons de repousser avec violence celui qui nous fait du mal, ou de nous en venger ».
Remarques : 1° Le contraire de la colère n'est pas une passion, puisque c'est le calme des inclinations.
2^ Tout objet étant bon ou mauvais, les passions do l'appétit concupiscible sont attractives (amour, désir, joie) ou répulsives (haine, aversion, tristesse). Les passions de l'appétit irascible sont impulsives (audace, espérance, colère) ou dépressives (crainte, désespoir), selon que l'obstacle paraît surmontable ou non.
3° Ce sont les onze passions simples ; elles constituent les éléments passionnels qui se retrouvent dans les passions complexes, que Bossu et leur rattache, comme la honte, V envie, V émulation, V admiration.
4°BossuET ramène toutes les passions à V amour, comme à leur source: « La haine de quelque objet ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre. Je ne hais la maladie que parce que j'aime la santé. Je n'ai d'acersion pour quelqu'un que parce qu'il m'est un obstacle à posséder ce que j'aime. Le désir n'est qu'un amour qui s'attache au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui s'éloigne du mal par lequel il est privé de son bien et qui s'en afflige. Vaudace est un amour qui entreprend, pour posséder l'objet aimé, ce qu'il y a de plus difficile, et la crainte un amour qui, se voyant menacé de perdre ce qu'il recherche, est troublé de ce péril. U espérance est un amour qui se flatte qu'il possédera l'objet aimé, et le désespoir est un amour désolé de ce qu'il s'en voit privé à jamais... La colère est un amour irrité de ce qu'on veut lui ôter son bien et s'efforçant de le défendre. Enfin, ôtez V amour, il Ji'y a plus de passions ; et posez Vamour, vous les faites naître toutes (^). »
Critique : si on prend le mot amour dans le sens d.'' inclination, de tendance de l'activité, on peut dire que toutes les passions sont des dérivés ou des modes de l'amour, sont de Vamour transformé, parce que l'amour est le dernier fond de toute inclination (37) et que toute passion n'est qu'une inclination devenue véhémente. On retrouve en effet l'amour au fond de toutes les inclinations : a) personnelles : elles ne sont que des formes diverses de Vamour de soi ; — b) altruistes : elles se rapportent à Vamour de nos semblables ; — c) supérieures : elles se ramènent à l'amour désintéressé du vrai, du beau, du bien, de V infini.
5° Si l'on prend le mot passion dans le sens d'émotion, il faut remar quer : a) Qu'une même inclination peut passer par toutes les passions :
C) BossuET, De la connaissance de Dieu et de soi-même, Chap. i, § 6.
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vg. l'amour du pouvoir peut passer par la crainte, l'espérance, le désir, la joie, etc. — b) Qu'une même passion peut être commune à toutes les inclinations : vg. l'espérance ou la crainte, la joie ou la tristesse, etc., sont communes à l'amour de la vie, à l'amour des richesses, à l'amour du pouvoir, etc.
III. — Descartes : dans le Traité des passions (^) il énumère six passions simples et primitives : admiration ou surprise — joie — • tristesse
— amour — haine — désir. — L'admiration est la première, « parce qu'elle naît en nous à la première surprise que nous cause un objet nouveau, avant que de l'aimer ou de le haïr ».
Critique : 1° L'admiration n'est pas une passion : a) simple : « L'admiration et l'étonnement comprennent en eux, dit Bossuet {^), ou la joie d'avoir vu quelque chose d'extraordinaire, et le désir d'en savoir les causes aussi bien que les suites, ou la crainte que sous cet objet nouveau il n'y ait quelque péril caché, et l'inquiétude causée par la difficulté de le connaître » ; — b) prUnitive : on peut aimer ou haïr un objet sans qu'il ait causé de la surprise, et il y a beaucoup d'autres passions qui n'ont pas leur principe dans l'admiration.
2o On peut même contester qu'elle soit une passion : ses éléments constitutifs semblent appartenir plus à l'intelligence qu'à la sensibilité.
— Elle suppose d'ailleurs la stupeur, une sorte d'immobilité, tandis que la passion est un mouvement vif
IV. — Spinoza : dans son Éthique (^) il compte trois passions élémentaires et primitives : désir — joie ■ — tristesse. Toute chose tend à persévérer dans son être. Cet effort, dans l'âme, est accompagné de conscience : c'est Vappétit ou désir. Mais l'âme passe sans cesse d'un état à un autre. Si elle va d'une perfection moindre à une perfection plus grande, c'est la joie ; d'une perfection plus grande à une perfection moindre, c'est la tristesse. La joie a sa source dans l'accroissement, la tristesse dans la diminution de l'être. Spinoza explique par ces trois passions toutes les autres (35, 36).
Critique : 1. C'est moins une classification qu'une analyse.
2. La théorie de Spinoza confond sans cesse le sentiment et la pensée, le désir et le jugement : vg. quand il dit : l'amour c'est la joie avec Vidée de sa cause extérieure.
(') Part. II, Art. 53 et s.
(') Bossuet, Opère cilato, Ibidem.
(') Troisième partie. Appendice. — Cf. L. Carrau, Étude sur la théorie des passions dans Descartes, Malebranche et Spinoza.