CARACTÈRES DE LA PERCEPTION EXTERNE
II. — Relative à nos sens : la perception ne nous fait pas connaître les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais d'après les effets, les sensations, qu'elles produisent en nous. Or les sensations sont les signes et non les images des objets extérieurs : vg. quelle ressemblance y a-t-il :
a) Entre la sensation de rouge, de jaune, de bleu que nous rapporte la conscience, et la qualité matérielle correspondante dans l'objet, qui n'est autre que le mouvement plus ou moins rapide, l'ondulation plus ou moins ample de l'éther ?
b) Entre la sensation de son et les ondulations de l'air produites par les mouvements moléculaires des corps ?
c) Entre les sensations du goût et de l'odorat et les combinaisons chimiques des particules matérielles du corps odorant ou sapide avec le liquide sécrété par les muqueuses ? etc.
Il est donc manifeste que la connaissance du monde extérieur est relative à la nature de nos sens et qu'avec d'autres sens les objets nous paraîtraient autres. C'est ainsi qu'un objet lumineux, vu à l'œil nu, ou à travers des lunettes, ou en clignant des yeux, paraîtra différent suivant le mode de perception, et cependant il est resté le même. Ainsi encore un morceau de sucre, restant identique en soi, paraît amer ou doux selon la disposition présente de l'organe du goût, etc.
Cependant cette doctrine ne mène ni au scepticisme ni à V idéalisme, tar elle ne dit pas que rien de réel, mais que rien de semblable ne correspond dans les corps à la perception que nous en avons. Il existe réellement, en dehors de nous, des objets doués de certaines qualités capables de produire en nous des sensations de couleur, de son, de chaleur, etc. ; il existe des ondes lumineuses, des vibrations sonores, du calorique, qui sont les causes de nos sensations. Mais ces qualités matérielles n'ont pas dans les corps un mode d'existence semblable aux sensations qu'elles nous font éprouver. Bref, la couleur est formellement dans la vue, le son dans l'ouïe, etc. ; leurs causes sont dans les objets extérieurs (^).
■« Les physiologistes ont donc admis, comme une vérité d'expérience, que la sensation est un état de conscience, qu'elle ne traduit pas une qualité ou un état des corps extérieurs, mais un état du cerveau variable avec le lieu d'où part la stimulation et celui où elle arrive. La sensation n'est pas l'image de l'objet qui la provoque, mais le signe des actions que cet objet exerce sur le cerveau. » (A. Dastre, Rerue des Deux Mondes, 1" avril 190O, pp. 679-680). Cette thèse est vivement attaquée par certains philosophes contemporains, vg. par J. DE BoNNiOT, L'âme et la physiologie, L. I, chap. ix. — C. Mellinand, Revue des Deux -Mondes, 15 septembre 1898.
C) « Si autem intelligatur id quod formaliter sensus percipit, sive modus sub quo corpus percipitur, id existit a parte rei causaliter, at formaliter est in sensu. A parte enim rei vg. ■est quidem motus certus œtheris, at lux et color est in visu ; item a parte rei est quidem motus aeris, sed sonus est in aure ». D. Palmieri, Logica Crilica, chap. ii. Th. XIII. Cf. •en sens contraire : A. Farges, L'objectivité de la perception des sens externes et les théories modernes. Th. Dubosq, Contribution à l'élude de l'objectivité formelle des couleurs. — Beaucoup de ScoLASTiQUEs contemporains estiment que les qualités sensibles n'existent pas