B. — HABITUDE PSYCHOLOGIQUE
La conservation des idées s'explique en second lieu par la persistance d'une habitude psychologique, d'une disposition permanente de l'âme à refaire ce qu'elle a déjà fait, à repenser ce qu'elle a déjà pensé. La nature de cette habitude est mystérieuse et inexphquée. Mais ce qui prouve bien que la conservation n'est qu'un cas particulier de l'habitude, c'est qu'elle obéit aux mêmes lois que l'habitude.
Première Loi : Vivacité et netteté de l'impression première : La conservation des idées est d'autant plus facile, plus fidèle et plus durable que les états de conscience ont été plus vifs et plus distincts.
C'est un fait d'expérience, un état de conscience faible ou confus est vite oublié. Au contraire, ce qui produit sur l'esprit une impression forte, ce dont il a une idée distincte est aisément retenu. C'est pourquoi, tout ce qui contribuera à la vivacité et à la distinction des idées contribuera à leur conservation. Uémotion et Vattention sont dans ce cas :
A. — Émotion : on oublie vite les choses indifférentes, mais on retient aisément et longtemps tout ce qui émeut, plaît, intéresse ; l'élément affectif est la base de la mémoire. Ainsi s'explique pourquoi : a) les enfants ont la mémoire si tenace : tout ce qu'ils voient est nouveau pour eux et les frappe vivement ; — b) les vieillards perdent le souvenir des choses récentes, mais gardent celui des faits de leur enfance.
B. — Attention : « c'est le burin de la mémoire » (Montaigne). Nombre d'idées traversent notre esprit et s'évanouissent aussitôt, parce que nous n'y avons donné qu'une attention faible ou nulle.
Les idées, au contraire, auxquelles nous avons appliqué notre esprit, se fixent d'une façon durable dans la mémoire. Ceux qui apprennent vite oublient de même ; ceux qui apprennent difficilement ont une mémoire plus tenace : c'est que l'effort de l'attention a buriné les idées plus profondément : « On grave sur le marbre bien plus difficilement que sur le sable, mais les choses y sont conservées bien plus longtemps » (Molière). L'attention facilite donc la conservation des idées par la force et la clarté qu'elle leur donne : en concentrant sur un objet toute l'intelhgence, elle l'éclairé d'une lumière plus vive qui en fait saillir tous les détails.
Seconde loi : Répétition des actes : La conservation des idées est d'autant plus facile, plus fidèle et plus durable que les états de conscience ont été plus souvent reproduits et répétés.
Lorsque les choses ne sont pas de nature à faire une vive impression ou à exciter fortement l'attention, l'expérience montre qu'une répétition fréquente des mêmes actes rend le souvenir durable et fidèle. C'est ainsi qu'un élève peut apprendre sa leçon, sans plaisir et sans application, simplement à force de la répéter. En revanche, on oublie souvent ce
qu'on a bien appris, parce qu'on a omis do le repasser. La répétition peut donc remplacer toutes les autres conditions ; c'est pai" là surtout que la mémoire est comparable à l'habitude et, à cause de cela, qu'on en médit tant, parce qu'alors elle ressemble trop à la routine.
Troisième loi : Association : La conservation des idées est d'autant plus facile, plus fidèle et plus durable que les idées ont été plus étroitement associées ou plus logiquement enchaînées à d'autres idées.
a) Lorsque deux idées sont associées, en conservant le souvenir de l'une, la mémoire conserve naturellement le souvenir de l'autre ; et si, par suite d'une association étroite, l'une des idées a une grande aptitude à renaître dans la conscience, les chances du souvenir croissent en proportion même de cette aptitude.
b) Cela est vrai surtout si les idées sont liées entre elles par des rapports logiques et rationnels : l'ordre est une condition de vie pour la pensée. En effet, logiquement enchaînées et organisées, les idées se soutiennent mutuellement et forment des touts synthétiques, où chaque élément appelle et évoque les autres. Sans doute rien ne remplace les rapports naturels, l'ordre rationnel ; cependant, faute de mieux, des rapports artificiels et un ordre factice rendent encore service. C'est sur ce principe que sont fondés les divers procédés de mnémotechnie.
Conclusion : c'est donc avec raison qu'on explique la conservation des idées et conséquemment leur rappel par une double habitude : 1° physiologique : l'organisme tend à refaire ce qu'il a déjà fait ; 2» psychologique :Vàme tend à repenser ce qu'elle a déjà pensé. L'expérience prouve, en effet, que l'aptitude à renaître est une loi générale des états de l'âme et de ceux du corps : rien de ce que fait l'esprit, rien de ce que fait l'organisme n'est perdu.
La conservation des idées est donc bien une habitude intellectuelle, qui est conditionnée par une habitude cérébrale.
Remarque : d'autres ont voulu expliquer cette aptitude à renaître par :
1. — La survivance des idées à Vétat absolument inconscienh : c'est l'hypothèse des idées latentes : vg. Schopenhauer. — Il est contradictoire de supposer une idée sans conscience (70).
2. — La survivance des idées à Vétat de sourde conscience: vg. Platon(I), Saint Augustin {^), Leibniz (^). — C'est une hypothèse impossible à vérifier.
(M De la République, L. VII. — Philèbe. {.-) Confessions, L. X, Ch. viii sqq..
(') Nouveaux essais, L. II, chap. x.