‹ Traité de philosophieChapitre 243 sur 921 · I. — A^A TU RE ET CONDITIONS DE LA RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

I. — A^A TU RE ET CONDITIONS DE LA RECONNAISSANCE

A. — Nature : Reid définit la mémoire « la connaissance immédiate du passé ». C'est inexact. Ce qui n'est plus, le passé, ne peut être immédiatement connu. Ici, comme dans le cas de la perception extérieure, Reid est dupe des apparences. Il nous semble que nous apercevons le passé lui-même dans l'idée actuelle qui le représente, comme il nous semble percevoir le monde extérieur dans la sensation qui en est le signe. Quand nous nous rappelons, vg. un voyage, nous ne croyons pas voir une image de notre vie passée, mais voir, dans le lointain, cette vie

(') Anecdote de Fontenelle. Cf. Janet, Psychologie, n. 131.

passée elle-même, ce voyage (^). La définition de Reid n'est donc vraie que comme définition des apparences.

C'est un cas semblable à celui de la perception externe : nos sensations, qui sont des états subjectifs, sont projetées dans l'espace et nous paraissent des objets extérieurs, plus ou moins distants. De même nos souvenirs, qui sont des états de conscience actuels, sont projetés dans le passé et nous semblent des événements passés vus de loin.

La mémoire peut d'ailleurs avoir ses illusions ainsi que la perception extérieure ; la reconnaissance se fait parfois à tort : on s'imagine revoir des choses qu'on voit pour la première fois.

La reconnaissance ne peut donc être que médiate : elle consiste à interpréter un état de conscience présent. Cette interprétation se fait par un jugement qui associe la notion du passé à cet état actuel de conscience. Reconnaître un état de conscience, c'est, par conséquent, juger que cet état, actuellement présent en nous, a déjà été éprouvé par nous. Par la mémoire nous ne connaissons que le présent avec l'idée du passé.

B. — Conditions : le jugement de reconnaissance a pour conditions la notion du temps et la notion de V identité du moi :

L — Notion du temps : reconnaître un état de conscience présent, c'est lui associer l'idée du passé, c'est le projeter dans le temps. La reconnaissance implique donc au préalable l'idée du temps. Voici comment les choses se passent : l'esprit juge que l'état de conscience présent correspond à un événement passé. Par une illusion semblable à celle de la perception extérieure il identifie cet état de conscience avec l'événement dont il est le signe, comme il identifie la sensation avec l'objet extérieur. Mais cet état de conscience qui lui semble passée il le distingue des autres phénomènes de sa conscience qui continuent de lui paraître présents.

Il conçoit ceux-ci comme postérieurs et celui-là comme antérieur ; c'est-à-dire qu'il établit entre eux un rapport de succession. Or cette idée de Vavant et de Vaprès, cette idée de la succession des phénomènes, c'est l'idée même du temps.

IL — Notion de l'identité du moi : pour pouvoir dire que nous avons déjà pensé une idée actuellement présente, il faut qu'à travers les vicissitudes du temps nous soyons substantiellement restés les mêmes. Si nous étions aujourd'hui un être substantiellement différent de celui que nous avons été dans le passé, de ce passé rien ne subsisterait pour nous ; et, dans l'état présent, nous ne pourrions percevoir autre chose qu'un état présent, aucunement un souvenir. En effet, si l'esprit peut

(') Hamilton a heureusement corrigé Reid en disant de îa mémoire : « C'est une connais* sance du présent accompagnée de la croyance du passé. »

identifier l'idée présente avec l'événement passé qu'elle lui suggère, c'est parce qu'il aperçoit dans l'une et l'autre un élément identique, lui-même, sujet conscient dont tous deux sont de- manières d'être.

Les notions du temps et du moi sont donc les conditions du souvenir. C'est pourquoi Locke se trompe en fondant notre identité sur la mémoire. Pour savoir qu'il est identique, il faut que le moi se souvienne ; mais pour qu'il puisse se souvenir il faut qu'il soit identique.

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