III. — LOCALISATION PRÉCISE
Reconnaître une idée, c'est la locahser dans le passé. Cette localisation peut être vague ou précise. Dans le premier cas, le souvenir est rapporté au passé en général ; dans le second, à un point précis et déterminé du passé : on lui assigne une date.
A. — Mécanisme : cette locahsation précise se fait en associant
à un souvenir l'idée de quelque événement plus important et dont l'époque nous est connue. Les principaux faits de notre vie forment une série de points de repère et servent de jalons, entre lesquels seront situés les faits moins saillants. Ils forment ainsi une sorte de calendrier personnel. Pour localiser un souvenir, nous le faisons glisser sur la ligne du passé jusqu'à ce qu'il prenne place, grâce à l'association des idées, avant ou après un fait dont nous avons conservé exactement la date. Exemple : je rencontre une personne dans la rue et je me rappelle que je l'ai déjà vue ; il y a reconnaissance vague ; maintenant l'image est rejetée dans le passé. Mais où et quand ai-je vu ce visage ? Confrontée avec les souvenirs successifs qui résument pour moi le passé, cette image glisse de plus en plus en arrière. Alors un fait précis me revient : quand j'ai rencontré cette personne, c'était au sortir de la Sorbonne, à l'heure même où je venais de passer mon examen de rhétorique. Or cet événement a été associé à l'idée d'une date : le 25 juillet 1886, à 3 heures. Le souvenir a dès lors sa place déterminée : il est localisé.
B. • — Conditions : 1° — Oubli : si tous nos états de conscience se tenaient sans solution de continuité, dans l'ordre même où ils ont paru, l'opération de locahsation serait difficile et longue, car il faudrait remonter toute la chaîne de nos souvenirs jusqu'à l'anneau cherché. L'esprit serait immobilisé au milieu de cette multitude d'idées. C'est pourquoi on arrive à cette conclusion, à^ apparence paradoxale^ que Vouhli est une condition de la mémoire. Cette condition est d'ailleurs facilement réalisée, car une foule de souvenirs sans intérêt s'éliminent d'eux-mêmes.
2° — Tableau ordonné de notre vie : pour que la localisation soit possible il faut mettre en ordre notre vie antérieure et faire le tracé des grandes lignes de notre histoire intime. Ce tableau abrégé est l'oeuvre de la mémoire même qui tend à faire revivre les idées dans l'ordre où elles se sont succédé, et de la réflexion qui, en associant aux idées des événements des idées de date et de durée, les précise et les fixe. Aussi là où ce tableau n'existe pas, vg. chez l'enfant ou le sauvage, le passé ressemble au chaos. L'esprit frais de l'enfant est apte à emmagasiner un grand nombre d'idées ; mais il n'est pas assez ferme pour débrouiller ce pêlemêle, où les images flottent sans ordre. Quand l'enfant a acquis assez de de force pour dominer ses souvenirs, il devient capable de les organiser. C'est par là que la mémoire de l'enfant diffère de celle de l'homme mûr. Celui-ci, ayant déjà l'esprit meublé, se montre plus rétif à l'enregistrement de notions nouvelles, et de plus sait les rattacher aux cadres bien ordonnés de ses connaissances antérieures. Il faut donc apprendre à situer ses souvenirs dans le temps, comme l'enfant s'habitue à situer ses sensations dans l'espace ; il y a une éducation de la mémoire comme des sens.
Remarque : on voit par l'étude des trois fonctions de la mémoire qu'elles ont, pour loi fondamentale, l'association.