‹ Traité de philosophieChapitre 277 sur 921 · III. — DANS LA VIE INDIVIDUELLE ET SOCIALE · texte numérisé non relu

III. — DANS LA VIE INDIVIDUELLE ET SOCIALE

A. — Bienfaits de l'imagination : !« elle montre au-dessus de la vie réelle une vie idéale qui nous distrait de la première et nous en console, car elle nous adonne l'idée de V avenir et nous y fait vi\Te. Bienfaisante illusion, qui, par V espérance^'' un sort plus heureux, nous fait prendre en patience ou voile les maux présents et cicatrise les plaies du passé : elle poétise la vie. C'est ainsi que les œuvres d'art pures et élçvées nous transportent dans un monde meilleur.

2° Elle se mêle à la vie réelle comme un principe d'innovation et de progrès, car elle nous suggère l'idée de fin et par conséquent fait naître le désir, qui stimule notre activité. Elle est ainsi le contrepoids de l'habitude et de la routine.

(') Bain, Les Sens el V Intelligence : Cf. pour les découvertes de J .Watt (p. 462-483) — de Franklin (p. 478-479) — de Newton (p. 465-468). Paris, 1874. Cf. Rabier, Psychologie, ch. XIX. — Adam, L'imagination dans les découvertes scientifiques {Revue philosophique, t890. t. I).

(') Vie de Biaise Pascal, par M"' Périer, sa sœur.

(124) l'imagination et l organisme 233

3° C'est elle encore qui, avec l'idée de fin, suggère les moyens pour l'atteindre : l'industriel, le commerçant, le financier, etc. chacun avant d'agir s'ingénie, combine, imagine. — Elle a inspiré les grands projets qui ont amélioré le sort de l'humanité : vg. charité ingénieuse d'un Saint Vincent de Paul.

B. — Dangers : quand elle rejette le contrôle de la raison et de la volonté, elle devient fatale au :

!« Jugement : elle invente des utopies au lieu d'hypothèses probables, fait bâtir des châteaux en Espagne et prendre l'impossible et le chimérique pour l'idéal. De là des entreprises hasardeuses, dont l'insuccès conduit au découragement. — Quand on juge d'après elle, comme elle teint les personnes et les choses de couleurs vives et exagérées, ow tombe dans les préventions et les préjugés, car elle est (( une maîtresse d'erreur et de fausseté » (Pascal) ; elle est la « folle du logis » (Malebranche).

2° Cœur : elle ahmente et attise les passions, en présentant le vice sous des dehors attrayants ; elle déprave le cœur, quand elle est ellemême souillée. On n'assiste pas impassible au spectacle du mal, on ne prend pas part impunément aux conversations licencieuses, on ne lit pas sans danger des œuvres immorales : l'esprit se remplit d'images qui le hantent et sont bientôt autant de suggestions malsaines,

30 Caractère : quand on vit trop habituellement dans un monde imaginaire et romanesque, on se dégoûte des devoirs austères de la vie ordinaire ; on trouve la réalité trop décolorée et l'on tombe dans cette mélancohe maladive des René et des Werther, pessimisme énervant, qui détend les ressorts de l'activité et aboutit à l'abdication de la volonté, à l'effacement du caractère.

Conclusion : l'éducateur ne doit pas perdre de vue les avantages et les inconvénients qu'offre l'imagination. 11 ne faut pas la supprimer. Il s'agit de l'exciter, là où elle est lente, en la mettant en face des plus belles œuvres de la nature et de l'art, er^aisant passer sous ses yeux la revue des grandes actions de l'humanité. Là où elle est débordante et prompte à s'égarer dans la chimère, il faut la soumettre à la discipline d'une saine et forte raison.

Page 1