ANTÉRIORITÉ DE L'IDÉE GÉNÉRALE
Il ne s'agit pas de savoir si l'esprit connaît le particuher avant le général, car il semble manifeste que la connaissance commence par la conscience des phénomènes psychologiques relatifs à la sensibilité qui sont concrets et particuliers (12). Il s'agit de la connaissance des idées : l'esprit débute-t-il par les idées singulières ou par les générales, quand il élabore la matière de la connaissance, c'est-à-dire les données expérimentales (sensations et images) qui sont concrètes et individuelles ?
I. — Au point de vue philologique, d'après Max Mijller (^), « nous commençons par connaître les idées générales », parce que les racines primitives des mots expriment des idées générales. Mais Michel Bréal {^) conteste cette assertion et pense que les racines, dont nous avons connaissance, ne sont pas primitives, mais dérivées de racines antérieures, dont nous ignorons le sens et qui ont pu être individuelles. La philologie laisse donc la question en suspens. Si la théorie de M. Miiller était vraie, il en résulterait simplement que l'homme ne parle pas avant d'avoir des idées générales, mais non pas que les idées générales soient antérieures aux idées singulières (^).
II. — Au point de vue psychologique, la question est très discutée, S. Thomas (*) est pour l'antériorité des idées générales, Suarez (^) pour la priorité des idées singulières. Voici ce qui parait plus probable :
1° Il n'y a pas, à proprement parler, d'idées singuUères. Celles qu'on nomme ainsi ne sont en réalité que des idées générales singularisées (142, III). La priorité revient donc aux idées générales.
2° Il faut distinguer entre l'idée générale confuse et l'idée générale distincte. Il semble que l'esprit débute par l'idée générale confuse, ne contenant que des caractères vagues pouvant s'étendre à beaucoup
(') La science du langage, 9' leçon.
(•) Mélanges de mythologie et de linguistique, p. 402 sqq., Paris 1877.
(') Paul Janet, Psychologie, n. 161.
(*) Summa theologica, I P., p. 85, a. 3.
(•) De anima, L. IV, C. 3.
d'êtres. C'est ainsi que le petit enfant donne le nom de koko à tous les oiseaux et celui de papa à tous les hommes. Il lui faut du temps pour discerner son père des autres hommes et tel oiseau de tel autre. C'est pourquoi l'idée générale précise et distincte (vg. l'homme est Vanimal raisonnable) suppose la comparaison entre plusieurs hommes individuels. On peut donc conclure que si l'idée générale distincte est postérieure aux notions individuelles, l'idée générale confuse est, au contraire, antérieure aux notions individuelles. La priorité reste donc aux idées générales.
On peut présenter cette comparaison de plusieurs autres manières : vg. Imagination et Conception ; — Image et Idée ; — Imagination et Raison. La comparaison, pour être complète, doit être établie entre les deux formes de l'imagination :