ASSOCIATIONNISME DE STUART MILL
I. — Raison d'être du système : l'empirisme de Locke et de Condillac ne peut expliquer les caractères des notions et vérités premières : la nécessité et l'universalité. En effet : a) Les vérités et notions premières nous paraissent nécessaires ; or, si l'expérience peut constater que telle ou telle chose est, elle est incapable d'attester qu'une chose doit être. — h) Les principes sont universels ; or l'expérience est limitée dans le temps et dans l'espace. L'expérience est donc impuissante à rendre compte da la nécessité et de V universalité des principes (163). Aussi, à l'expérience pure et simple V empirisme contemporain ajoute une loi propre de l'esprit : l'association des idées. C'est donc par V expérience unie à V association que Stuart Mill (1806-1873) C), Alexandre Bain (1818-1903) (2), qui n'ont fait que compléter Hume (1711-1776) (^), prétendent expliquer cette nécessité et cette universalité des vérités rationnelles.
IL — Exposé : il suffit que deux phénomènes aient été contigus dans la conscience, pour qu'ils aient une tendance à se reproduire dans le même ordre. Si les circonstances amènent plusieurs fois le retour de la même association, la tendance se changera en habitude ; et cette habitude, fortifiée par la répétition, finira par être irrésistible et l'association deviendra indissoluble. Les phénomènes ainsi indissolublement associé» donnent naissance à des jugements : nécessaires, parce qu'il nous est impossible de séparer les éléments qui les constituent ; — universels, parce que les associations sur lesquelles ils reposent sont communes à tous les hommes. C'est ainsi que : vg. le principe de contradiction n'est qu'une habitude contractée à la suite de la constatation répétée de ce fait que l'affirmation et la négation sont deux actes de l'esprit qui s'excluent ; le principe de causalité dérive de l'habitude que nous avons d'associer les idées de deux phénomènes qui se sont toujours présentés Vun après Vautre dans notre expérience. De là l'attente invincible de l'un après l'autre. Cette nécessité du principe de causalité est donc purement subjective : l'expérience nous ayant toujours présenté deux phénomènes comme associés, l'esprit a acquis peu à peu V incapacité de les penser Vun sans Vautre.
IIL — Critique : A. — Il est impossible d'assimiler nos jugements ordinaires et a fortiori les vérités premières à de simples associations rendues indissolubles par l'habitude. C'est qu'en effet dans nos jugements
(M Examen de la philosophie' de Hamilton, Ch. XIV, XVI.— Système de Logique, L. III, Ch. V.
(•) Les sens et l'intelligence, II' P. ~
(') Recherche sur l'entendement humain, Section VII.
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les idées sont enchaînées ; dans les associations elles ne sont que rapprochées ; dans nos jugements il y a composition, dans les associations il y a simple juxtaposition. A fortiori disons-nous pour les vérités premières, parce que, comme ce sont des jugements qui expriment des rapports nécessaires, la liaison entre les idées qui les composent doit être plus intime encore. Cette théorie serait particulièrement inapplicable au principe de contradiction, parce que ce principe supposerait non une association, mais une dissociation irrésistible.
B. ■ — Si cette théorie était vraie, les principes ne devraient pas se trouver dans l'intelhgence de Venfant. En effet, l'habitude se formant peu à peu par la répétition des actes, les principes, fruit de l'habitude, ne pourraient s'acquérir que progressivement et leur force devrait croître avec le nombre des expériences. Or c'est un fait que les principes apparaissent du premier coup dès que l'intelligence s'éveille. L'adhésion vg. au principe de causalité est dès l'origine aussi grande que possible ; elle n'est pas proportionnelle au nombre des successions constantes observées. L'enfant montre qu'il recherche les causes en toute occasion, et cependant son expérience est très limitée. — Bien plus, les principes devraient se trouver chez les animaux, en qui les associations se forment plus facilement qu'en nous.
C. — On peut aller plus loin et dire : si le principe de causalité devait résulter de l'habitude d'associer l'idée de cause aux phénomènes qui se présentent, il ne naîtrait jamais dans l'esprit humain, car cette habitude ne pourrait jamais se former. Le nombre des cas où la causalité nous échappe est bien plus grand que le nombre des cas où nous la découvrons. C'est le principe de non-causahté qui devrait résulter de l'expérience. C'est pourquoi si tout phénomène éveille en nous l'idée de cause, cette association ne peut pas être l'effet passif de l'expérience et de l'habitude. C'est l'œuvre de l'esprit qui affirme l'existence de la causahté là même où il ne l'aperçoit pas.
D. — L'associationnisme n'explique pas V universalité et la nécessité des principes : sans doute, dans cette théorie, les principes actuels représentent toute l'expérience passée et présente ; mais que sont donc ces cas en comparaison de ceux que l'avenir tient en réserve ? La nature m'a donné certaines habitudes de penser ; mais ce qu'elle a fait, elle peut le défaire. Rien ne m'assure donc que les principes vaudront encore pour demain. Dire qu'il n'y a aucune raison pour que dans l'avenir il n'en soit pas de même que dans le présent et le passé, c'est sortir de l'expérience et poser un principe supérieur à elle. — Stuart Mill avoue du reste,, dans sa Logique (i), que, si en jait il existe des associations non encore dissoutes, en droit, il n'en existe pas d'indissolubles. Aussi déclare-t-il
(M L. III, Ch. XXI, § 3. Traduct. Peisse, T. II, p. 106.