LA VISION EN DIEU DE MALEBRANCHE
I. — Exposé : MALEBRANCHE reconnaît trois facultés intellectuelles : sens, imagination, entendement. Les sens sont des instruments trompeurs et l'imagination est la « folle du logis ». L'entendement seul nous fournit des connaissances sûres. « Toutes les idées sont en Dieu éternellement subsistantes et éternellement entendues. » Or l'esprit humain est intimement uni à Dieu ; il participe donc à la raison et aux idées divines. En quoi consiste cette participation ? C'est une vision immédiate de Dieu. Notre esprit, ayant l'idée d'infini, voit Dieu intuitivement ; voyant
(') La République, L. VII. Édition Didot, T. II, p. 123 sqq. (•) A. Fouillée, La philosophie de Platon, T. I, L. VI, Ch. II.
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Dieu, il voit les idées qui sont en lui : telle est l'origine de nos connaissances (^).
II, — Critique : l'^ Cette opinion est contraire au témoignage de la conscience : nous n'avons pas l'intuition de Dieu ; la connaissance que nous en avons est médiate et discursive. — 2° Si cette intuition supposée existait réellement, elle devrait rendre nos connaissances infaillibles, car nous verrions tout dans la lumière indéfectible de Dieu. — 3^ Cette théorie confond V intuition et la conception. Penser l'infini, ce n'est pas le voir, mais le concevoir., s'en faire une idée. — 4° Elle ouvre la voie au panthéisme. Si l'Être absolu est le terme immédiat de toute intellection, si rien n'est intelligible que dans l'absolu et par l'absolu, l'absolu est tout : objet pensé, sujet pensant. N'est-ce pas le panthéisme ?
III. — Remarques : 1° Si Platon entendait par idées, non pas des êtres existant en soi (comme le prétend Aristote), mais des types éternels existant dans l-'intelHgence divine (comme le veulent S. Augustin, Cousin, Fouillée) (-), sa théorie a quelque ressemblance avec la vision en Dieu de Malebranche.
2» On a essayé de rattacher Bossuet et Fénelon à Malebranche. C'est à tort pour Bossuet. Il dit bien : (C C'est en Dieu, d'une certaine manière qui m'est incompréhensible, que je vois les vérités éternelles ; et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité et recevoir ses lumières. » {Connaissance de Dieu.,.^ ch. iv § 5). Il dit encore : « L'âme ne découvre les causes, elle n'en voit les liaisons, ni les principes qui font tout mouvoir, que dans une lumière supérieure, qui vient de Dieu ou qui est Dieu même. Dieu est donc la vérité d'elle-même toujours présente à tous les esprits, et la vraie source de l'intelligence. C'est de ce côté qu'elle voit le jour ; c'est par là qu'elle respire et qu'elle vit. » (Gh, V, § 14). — Mais dans sa Logique (L. I, ch. xxxvii) il exclut ^positivement la vision en Dieu ; après avoir, à la suite de S. Augustin [De Magistro, C. III et seq.) épuré la théorie platonicienne, il dit :« Ainsi, sans nous égarer, avec Platon, dans ces siècles infinis où il met les âmes..., il suffirait de concevoir que Dieu, en nous créant, a mis en nous certaines idées primitives où luit la lumière de son éternelle vérité, et que ces idées se réveillent par les sens, par l'expérience, par l'instruction que nous recevons les uns des autres. » — Fénelon a, çà et là, des expressions très difficiles à justifier. (Cf. Traité de Vexistence et des attributs de Dieu, I^® partie, ch. ii, vers la fin. — 11™^ partie, ch. iv, vers la fin). — En rapprochant les divers passages où Bossuet expose sa doctrine, il paraît
(*) Malebranche, De la recherche de la vérité, L. m, 2« partie ; Entretiens Métaphysi' ques, II, in, etc. — L. Ollé-Laprune, La philosophie de Malebranche, l'" P., ch. m 3° P., ch. II.
(^) Cf. Le problème des universaux (140, III).
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plus naturel de le rattacher à S. Augustin : d'après celui-ci, notre raison, image de la raison divine, voit les vérités nécessaires, vg. le triangle parfait, à l'occasion des choses sensibles qui en sont les images ; elle les voit non pas en Dieu perçu immédiatement, mais sous l'action de Dieu qui met en nous une lumière ou impression, dans laquelle nous apercevons la vérité même. (Cf. P. Chabin, Psychologie, section I, ch. viii,
3° Ontologisme : ce système, soutenu en ce siècle par V. Gioberti et RosMiNi, se rapproche du Malebranchisme. C'est en contemplant l'Etre parfait, toujours présent à notre esprit, que nous voyons en lui les vérités immuables et éternelles. C'est donc dans la connaissance de Dieu en tant qu'Être que nous voyons les autres idées {^).