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L'INNÉITÉ DE DESCARTES

Descartes distingue trois sortes {^) d'idées : 1° Adventices : venant du dehors par les sens : vg. idées des couleurs, sons, odeurs. — 2» Factices : œuvre de l'entendement qui les produit en combinant d'autres idées : vg. idées du centaure, de la chimère, de la sirène. — 3*^ Innées : constitutives de l'esprit ; elles ne viennent ni des sens ni de l'entendement ; elles sont comme le « sceau » de l'ouvrier divin empreint sur son œuvre : vg. idées d'infini, de parfait. On peut entendre l'innéité en deux sens :

I. — Au sens de connaissances actuelles toutes faites, que l'enfant apporterait en venant au monde. C'est en ce sens que Locke et Hobbes ont interprété la doctrine cartésienne et se sont ménagé une facile victoire. Ainsi entendue elle doit être repoussée, car :

A) Ce n'est pas une explication : « La supposition de quelque chose d'inné, dit Maine de Biran, est la mort de l'analyse, le coup de désespoir du philosophe (^). » C'est un pis-aller.

B) Des idées innées, au sens absolu du mot, seraient des idées antérieures à notre pensée ; elles constitueraient une sorte de pensée avant la pensée même. Comment concevoir des idées qui existeraient dans l'esprit sans être connues de l'esprit, des idées à la formation desquelles l'esprit serait resté étranger ? S'il répugne que nous ayons les

, idées de couleur, de son, avant d'avoir vu aucun objet coloré ou entendu

(') Cf. G. Sortais, Histoire de la Philosophie ancienne, § 33, III, G. — Ch. Boyer, L'idée de Vérité dans la Philosophie de Saint Augustin : Ch. IV, La Vérité illuminatrice, Paris, 1920.

(') RosMiNi, Nuovo saggio sull'origine délie idée. — Il rinnovamento délia filosofia in Italia. — J. Balmês, Philosophie fondamentale, L. V. — D. Palmieri, Anthropologia, Thés. XXXII et XXXIII. — M. LiBERATORE, Théorie de la connaissance intellectuelle, ch. v» art. 15.

(') Troisième méditation.

(*) Œuvres inédites, T. I, p. 247. (Édit. par F. M. L. Naville).

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aucun objet sonore, comment aurions-nous les notions do substance, de cause, avant d'avoir rien connu qui soit réellement substance ou cause ?

C) De telles idées n'auraient qu'une valeur subjective^ car elles ne seraient que des formes existant dans l'esprit avant toute expérience. Cette subjectivité ruinerait la base même des sciences, puisqu'elles reposent sur la valeur objective des notions et vérités premières.

II. — Au sens de connaissances naturelles, c'est-à-dire d'idées qui ne viennent pas du dehors, par les sens, à l'esprit de l'homme, ou qu'il ne crée pas à volonté, mais qu'il tire de son propre fonds. C'est ce qui résulte clairement des réponses de Descartes aux objections qu'on lui avait faites. Il répond, par exemple, à Hobbes : « Lorsque je dis que quelque idée est née avec nous, ou qu'elle est naturellement empreinte en nos âmes, je n'entends pas qu'elle se présente toujours à notre pensée, car ainsi il n'y en aurait aucune ; mais j'entends seulement que nous avons en nous-mêmes la jaculté de la produire (^). » Ailleurs, il dit encore : « Je n'ai jamais écrit ni jugé que l'esprit ait besoin d'idées naturelles qui soient quelque chose de différent de la faculté qu'il a de penser. Mais bien est-il vrai que, reconnaissant qu'il y avait certaines pensées qui ne procédaient ni des objets du dehors, ni de la détermination de ma volonté, mais seulement de la faculté que j'ai de penser, pour établir quelque différence entre les idées ou les notions qui sont les formes de ces pensées, et les distinguer des autres qu'on peut appeler étrangères ou faites à plaisir, je les ai nommées naturelles : mais je l'ai dit au même sens que nous disons que la générosité, par exemple, est naturelle à certaines familles ; ou que certaines maladies, comme la goutte ou la gravelle, sont naturelles à d'autres ; non pas que les enfants qui prennent naissance dans ces familles soient travaillés de ces maladies aux ventres de leurs mères, mais parce qu'ils naissent avec la disposition ou la faculté de les contracter {^). » Donc ce qui est inné c'est la disposition de l'esprit à concevoir les idées, c'est la faculté de les former en vertu de sa nature même, sans avoir besoin d'y être soHicité par les sens. L'innéité, au sens d'innéité de la faculté, est parfaitement admissible. Mais cette réponse ne résout pas complètement la difficulté. Si je pense l'absolu, le nécessaire, l'universel, c'est évidemment que j'ai la faculté de le faire. Mais comment la faculté est-elle déterminée à penser l'absolu, le nécessaire, l'universel ? C'est le point à éclaircir, Nous verrons comment Leibniz a complété la théorie cartésienne (177).

(M Œuvres philosophiques, Troisièmes objections et réponses (Édition Garnier, T. II, p. 104, n. 55).

{*) Ibidem, Lettres, T. IV, p. 84-85.

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