LES VIRTUALITÉS DE LEIBNIZ
Pour réfuter l'empirisme, Leibniz écrivit contre Locke les Nouveaux essais sur V entendement humain (^), où il défend le système de Descartes. Mais il précise et complète la théorie cartésienne. Il voit le côté faible de cette théorie ; la simple innéité de la faculté de penser laisse sans réponse le point important de la question : comment la faculté est-elle déterminée à penser l'absolu, le nécessaire, l'universel ? Aussi ajoute-t-il à la nu-faculté, c'est-à-dire à la faculté pure et simple, certaines « virtualités » ou inclinations par lesquelles l'esprit est préformé, prédisposé à penser l'absolu, le nécessaire et l'universel. Ces « préformations » (*) constituent les lois de l'inteUigence que Leibniz ramène à deux : au principe d'identité et au principe de raison suffisante. Leibniz s'explique par une comparaison : «. Je me suis servi aussi de la comparaison d'une pierre de marbre qui a des veines, plutôt que d'une pierre de marbre tout unie ou de tablettes vides, de ce qui s'appelle tabula rasa chez les philosophes ; car, si l'âme ressemblait à ces tablettes vides, les vérités seraient en nous comme la figure d'Hercule est dans un marbre quand le marbre est tout à fait indifférent à recevoir cette figure ou quelque
(') Rabier, Psychologie, Ch. xxx, p. 392.
(^) Œuvres inédites, T. I, p. 248 sqq.
(') Préface et Livre I, cli. I.
(«) Ibidem, L. I, ch. I, § 11. Édit. Janet, t. I, p. 48.
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autre. Mais, s'il y avait des veines dans la pierre qui marquassent la figure d'Hercule préférablement à d'autres figures, cette pierre y serait plus déterminée et Hercule y serait comme inné en quelque façon, quoiqu'il fallût du travail pour découvrir ces veines et pour les nettoyer par la polissure, en retranchant ce qui les empêche de paraître. C'est ainsi que les idées et les vérités nous sont innées, comme des inclinations, des dispositions, des habitudes ou des virtualités naturelles... » (^). Tel est l'esprit humain dans la théorie de Leibniz. Aussi, revenant à l'adage empirique : Nihil est in intellectu quod non priiis juerit in sensu, ajoute-t-il cette restriction fameuse : nisi ipse intellectus.
Il n'y a donc rien dans l'intelhgence qui n'ait été dans le sens, si ce n'est l'intelhgence même, l'activité de l'esprit qui, s'emparant des données de l'expérience, en dégage les principes dont ces données ne sont que des « exemples parti cuhers «. Une seule chose est innée : V intelligence avec ses lois fondamentales. Ces lois existent d'une façon concrète dans toute intelhgence, en tant qu'elles sont les lois constitutives de la pensée, dont elles conditionnent la possibilité et l'exercice (161). Elles ne peuvent se « lire dans l'âme à hvre ouvert, comme l'édit du préteur se lit sur son album sans peine et sans recherche {^) ». Ce n'est que tardivement qu'elles sont formulées, comme principes, d'une façon abstraite et générale : c'est l'œuvre de la raison qui les dégage des données de l'expérience, où elles sont contenues. De la même façon, les principes du raisonnement déductif se trouvent réahsés de fait dans tout raisonnement, depuis qu'il y a des êtres qui pensent. Mais c'est Aristote, qui en apphquant au raisonnement sa puissante analyse, est parvenu à dégager ces principes et à les formuler.