II. — Espèces de causes : Aristote {^) en distingue quatre
1° Matérielle ou matière : c'est l'élément indéterminé dont une chose est faite : vg. dans une statue, le marbre.
2° Formelle ou forme : c'est ce qui détermine la matière, ce qui fait que la chose est telle : vg. figure de Moïse.
3° Efficiente ou motrice : c'est Vagent^ ce qui fait passer une chose de la possibihté à la réaUté, de la puissance à l'acte : vg. Michel-Ange.
4° Finale : c'est le but qui détermine l'action de la cause efficiente ; c'est ce en vue de quoi une chose est faite : vg. la gloire pour le sculpteur du Moïse (*).
On peut rattacher à la cause efficiente la cause exemplaire (^), (exemplar) : c'est l'idéal d'après lequel l'agent réahse son œuvre. Quand on parle de la cause sans rien ajouter, on entend la cause efficiente.
On distingue la cause efficiente en :
A) Cause première : celle qui ne dépend d'aucune autre cause et ne tient que d'elle-même son efficacité : c'est Dieu. — Causes secondes : celles qui dépendent d'une autre cause dont elles reçoivent leur pouvoir : les créatures.
B) Cause prochaine : celle qui produit son effet sans intermédiaire ; la volonté est la cause prochaine de nos déterminations. — Cause
(M Les ScoLASTiQUES la définissaient : Removens prohibens, ce qui enlève l'obstacle. — A. Bellangek, Le concept de cause et l'activité intentionnelle de l'esprit. "
(•) BossuET, Traité des causes. — Balmès, Philosophie fondamentale, L. X. — Th.dk RÉGNON, Métaphysique des causes. — Fonsegrive, La causalité efficiente. — D. de Vorges, Cause efficiente et cause finale.
C) Métaphysique, L. V, Cliap. ii ; Physique, L. Il, Chap. m. Cf. F. Ravaisson, La Métaphysique d' Aristote, T. I.
(M Si l'on veut donner une définition générale qui convienne aux quatre sortes de causes on peut dire avec les Scolastiques : Causa est id vi cujus ens est id quod est. « La cause est ce en vertu de quoi un être est ce qu'il est ». — Cf. Th. de Régnon, Op. cit., L. II, Chap. i, n. 7.
(') D. Palmieri, Institutiones philosophicae : Ontologia, T. I, p. 479.
éloignée : celle qui produit son eiïet par l'intermédiaire d'autres causes ; les objets extérieurs sont causes éloignées des sensations, puisqu'ils ne les produisent que par l'intermédiaire des organes des sens.
G) Cause principale : vg. peintre. — Cause instrumentale : vg. pinceau.
III. — Origine : A) Elle ne peut nous venir des sens : c'est un point que Hume (^) a mis hors de doute. On peut considérer la cause, soit au repos, soit en acte.
Or : 1° La cause considérée extérieurement, au repos, n'offre aucun indice qui puisse nous faire découvrir l'effet qu'elle produira. Si l'on me présente un objet dont j'ignore les propriétés, il me sera impossible d'en prévoir l'effet, même en l'examinant en tout sens.
2° L'idée de cause ne provient pas non plus de la vue de la cause considérée en acte, au moment de l'opération. Une bille de billard mise en mouvement en rencontre une autre qui se meut à son tour. Rien dans le mouvement de la première qui montre la nécessité du mouvement de la seconde. Mes sens perçoivent des phénomènes juxtaposés et successifs ; mais ils ne perçoivent pas l'énergie productrice, cause du mou vement de la seconde bille, « le secret pouvoir par lequel un objet en produit un autre ». Il faut donc renoncer à trouver, hors de nous, hors du sujet, un fondement à cette idée.
B) Elle ne provient pas de l'association et de l'habitude, comme le prétendent Hume (-), Locke {^), S. Mill (*). L'expérience nous montre des « conjonctions » ou des successions de phénomènes, mais jamais la (( connexion » ou liaison qui les unit. L'expérience, même répétée, ne nous montre rien de plus dans les objets, mais elle produit dans le sujet pensant quelque chose de nouveau, une habitude. C'est Vhabitude d'associer les idées de deux phénomènes qui se sont invariablement présentés à la suite l'un de l'autre dans notre expérience. De là vient la notion de cause : « c'est un objet tellement suivi d'un autre objet que la présence du premier fasse toujours penser au second ». Cette habitude produit dans l'esprit une nécessité subjectwe de penser l'un après l'autre deux phénomènes constamment associés. L'idée de causalité se ramène donc à la notion d'une succession constante, invariable de deux phénomènes. Parce que les idées de ces deux phénomènes sont nécessairement associées dans notre esprit, nous attribuons cette nécessité purement subjective à la succession même des phénomènes, dont nous affirmons à tort la nécessité objective.
(') Recherche sur V entendement humain, Section IV.
(') Oper. cit. Section VII. — Traité de la nature humaine, Part. I, Sections, ii, m, vi.
(') Essai sur l'entendement humain, L. II, Ch. xxvi.
(*) La Philosophie de Hamilton, Chap. XI. — Système de Logique, L. III, Chap. V.
Critique : 1° La nécessité d'une association se constate par l'impossibilité de la dissoudre ; or la conscience de cette impossibilité, c'est la conscience d'un effort volontaire qui reste vain. Ce n'est donc pas dans l'association habituelle qu'il faut chercher le type de la causalité, mais dans la conscience préalable de l'énergie qui s'efîorce de dissoudre cette association.
20 Un antécédent est déclaré par nous cause, non pas seulement parce qu'il précède constamment un phénomène, mais encore et surtout parce qu'il le produit. Aussi, comme l'a remarqué Reid (^), il ne suffit pas que deux phénomènes se soient toujours montrés Vun après Vautre dans notre expérience, pour que nous affirmions que l'un est cause de l'autre : vg. le jour et la nuit. Nous croyons en outre que l'antécédent contient une jorce analogue à celle que la conscience révèle dans le phénomène de l'effort volontaire.
3° Il n'est pas nécessaire que deux phénomènes se reproduisent en succession constante pour que l'un soit regardé comme cause de l'autre. Un seul cas peut suffire au savant, lorsqu'il y découvre la preuve d'une force efficace, pour induire la causahté.
C) L'idée de cause n'est pas une forme a priori de l'entendement, comme le soutient Kant : d'après lui l'entendement applique cette notion ou catégorie innée (comme celles de substance, de fin) aux données sensibles ; c'est pour cela que les choses nous apparaissent sous l'aspect de la causalité i^).
Critique : 1° L'idée de cause contient, de l'aveu de Kant, l'idée de succession entre deux phénomènes, elle ne peut donc être qu'une idée a posteriori^ parce que les phénomènes sont du domaine de l'expérience.
2° Si la cause est imposée par l'entendement aux données sensibles, c'est l'entendement qui crée lui-même entre les objets les rapports de causalité. Mais alors il faudra dire : les rapports sont parce que l'esprit les voit, il ne les voit pas parce qu'ils sont. Comment admettre une telle conséquence ?
3° Si la causalité était une loi nécessaire de la pensée, si elle n'était qu'une jorme a priori constitutive de notre entendement, elle devrait s'appliquer indifféremment à tous les objets. Mais alors pourquoi toute succession ne nous suggère-t-elle pas l'idée d'un rapport de causalité ? — Hume et Kant ont raison de dire que l'origine de l'idée de cause est subjective ; mais ils ont tort d'en rendre compte par l'habitude et l'innéité, car ils aboutissent à dépouiller l'idée de cause de son contenu, à lui enlever toute valeur objective.
(') Essais sur les facultés actives de l'homme, Essai I, Chap. v. Œuvres, T. V, p. 355. (*) Critique de la raison pure : Analytique Iranscendantale, § 116 sqq.
D) L'idée de cause vient de la conscience ou sentiment de l'effort mental : c'est à Maine de Biran que revient l'iionneur d'avoir cherché l'origine de l'idée de cause dans le sentiment de l'eiïort, dans le sentiment de notre activité personnelle : « Tout le mystère des notions a priori disparaît devant le flambeau de l'expérience intérieure qui nous apprend que l'idée de cause a son type primitif et unique dans le sentiment du moi identifié avec celui de l'eiïort... » (^) Quand je fais un eiïort p'our mouvoir mon bras et qu'à la suite de cet eiïort mon bras se meut, je sens qu'entre l'eiïort et le mouvement il y a plus qu'une succession de faits ; je sens qu'il y a une détermination du mouvement par l'eiïort moteur. Je me sens donc cause génératrice du mouvement.
Critique de la théorie de M. de Biran : sans doute Biran a raison de croire qu'on trouve dans l'analyse de l'eiïort moteur ou musculaire la notion de cause. Mais il a tort de penser que c'est là qu'on en découvre l'origine première. L'eiïort moteur volontaire n'est qu'une conséquence, une exécution du vouloir ; pour avoir le premier type de la causalité il faut donc remonter jusqu'au vouloir lui-même, jusqu'à l'eiïort volontaire, cause de l'eiïort moteur. La véritable origine de la notion de cause est donc dans l'eiïort mental, dans cette énergie interne qui constitue l'essence même de la volonté. Je me sens voulant ceci ou cela, produisant telle ou telle détermination l^).
De cette notion concrète et expérimentale l'intelligence dégage l'idée abstraite et générale de cause : Ce qui produit quelque chose par son activité. C'est une conception subjective et psychologique.
IV. — Deux conceptions de la causalité : il y a deux manières de concevoir la causalité :
A) — Conception psychologique : la cause est un être, une force, qui par son activité produit quelque chose, être ou phénomène : vg. Dieu est la cause du monde ; la volonté est cause de telle détermination. C'est la conception dont nous venons de chercher l'origine dans le sentiment de l'eiïort. C'est la conception du sens commun et des philosophes. On la nomme encore conception subjective, métaphysique.
B) — Conception scientifique : la cause est un phénomène (ou groupe de phénomènes) qui est V antécédent constant et invariable, la condition nécessaire et suffisante d'un autre phénomène (ou groupe de phénomènes) :
(') Œuvres inédites, t. I, p. 258. (Edit. par Naville).
(') Avant Maine de Biran, Thomas Reid a eu le mérite d'entrevoir la véritable solution, en rattachant l'origine de la notion de cause à l'activité volontaire : « S'il est vrai que la notion d'une cause efficiente nous vienne de la précoce conviction que nous sommes les causes efficientes de nos actions volontaires (ce qui, je pense, est très probable), la notion de causalité efficiente n'est autre chose que la notion d'un rapport entre la cause et l'effet, semblable à celui qui existe entre nous et nos actions volontaires. C'est là assurément la notion la plus distincte et la seule, je crois, que nous puissions nous former d'une causalité efficiente réelle». (Essais sur les facultés actives de l'homme. Essai I, Chap. V, t. V, p. 359 de l'édition JOUFFROY, 1829).
vg. la pression atmosphérique est la cause de l'ascension des liquides dans les corps de pompe. C'est la conception des savants qui étudient la nature. On la nomme aussi conception objective, physique.
Comparaison : au sens scientifique, la cause est fatale. Les sciences de la nature ne dépassent pas l'étude des phénomènes ; elles identifient la cause et la loi, parce que la cause est Hée de telle sorte à l'effet que non seulement l'effet ne peut exister sans la cause, mais la cause ne peut exister sans l'effet : la cause étant posée dans les conditions requises, l'effet suit nécessairement. Le point de vue scientifique est donc phénoméniste et déterministe : il fait abstraction de la hberté. Les sciences de la nature ne cherchent pas les causes proprement dites, les causes efficientes, ce qui agit au delà des phénomènes et les produit ; c'est l'affaire de la métaphysique ; elles s'arrêtent au phénomène.
Au sens psychologique, la cause est libre. Sans doute l'effet ne peut exister sans la cause, mais la cause peut exister sans l'effet ; la cause peut le réaliser ou le laisser à l'état de simple possible, car elle peut agir ou ne pas agir.
La causahté psychologique, dont l'idée nous vient de la conscience de l'effort volontaire, est la véritable causahté ; elle implique l'idée de production : c'est la cause efficiente. La causalité physique est quelquefois appelée cause déterminante ; elle implique la détermination du conséquent par l'antécédent. Mais ce n'est proprement qu'une condition, c'est-à-dire une circonstance qui, sans produire le phénomène, est suffisante et nécessaire à son apparition.
Conclusion : en réalité ces deux conceptions ne sont pas aussi éloignées qu'elles le paraissent au premier aspect. En effet la conception scientifique garde des traces de son origine psychologique, car dans la formule des lois causales l'idée de tendance est maintenue. Aussi, même pour les savants, une cause c'est quelque chose qui tend à produire un phénomène et qui le produit quand rien ne s'oppose à l'exercice, au déploiement de cette tendance. Or l'idée de tendance imphque l'idée de force, di'activité permanente, dont les phénomènes ne sont que la manifestation extérieure. La science ne rejette donc pas la notion psychologique de la cause, puisqu'elle l'insinue, dans ses formules, sous le nom de tendance ; mais elle fait abstraction de Vexistence et de la nature de cette force ; et elle a raison, car cette question est du ressort de la psychologie et de la métaphysique. Elle se borne à rechercher quelle est la condition suffisante et nécessaire de l'apparition d'un phénomène : quand cette condition sine qua non est réalisée, tout obstacle à l'exercice de la cause est enlevé et alors l'être agit nécessairement. Les savants feraient donc mieux de n'employer que les mots de conditions ou de lois des phénomènes et de réserver le nom de cause aux recherches des philosophes.
C'est en effet aux psychologues et aux métaphysiciens qu'il appartient de définir l'idée de cause et de déterminer la nature tant des causes physiques que des causes raisonnables. L'élément générique, commun à la causalité physique et à la causalité psychologique, c'est l'idée de production. Cette idée, dans les deux cas, impHque l'idée de force, &''activité déployée. Mais cette activité se déploie diversement : de là l'élément spécifique. S'il s'agit de la cause physique, il faut ajouter au genre production, comme différence spécifique, l'idée de nécessité ou de détermination. S'il s'agit de la cause psychologique, de la volonté, il faut ajouter l'idée de liberté.
Bref, la notion de cause physique revient à la notion de production nécessaire ; la notion de cause psychologique, à la notion de production libre. Les sciences physiques s'occupent seulement de déterminer les conditions qui, posées, permettent à la cause d'agir, à l'activité de produire son effet.
V. — Extension de la causalité : nous ne percevons directement que ce qui est en nous-mêmes par notre propre conscience ; mais nous sommes avertis par divers changements que nous subisso?is, par des modifications dont nous ne nous sentons pas la cause, qu'il y a d'autres êtres que nous : nos semblables, les animaux, les végétaux, la nature inanimée. Nous transportons naturellement au dehors, dans les choses, )a notion de cause puisée dans notre expérience interne. C'est pourquoi l'esprit se représente d'abord les causes externes, à sa propre image, comme des forces actives produisant hbrement toutes sortes de phénomènes. On sait que l'enfant est porté à tout personnifier. Mais l'expérience le contraint à modifier par degré l'apphcation de cette conception primitive. Les autres hommes, se comportant comme lui, il continue de leur attribuer une causahté semblable à la sienne. — Aux animaux l'homme ne laisse que la sensation et le mouvement spontané, leur refusant l'activité réfléchie et libre, que rien ne manifeste en eux. — Aux végétaux il attribue le mouvement interne spontané. — A la nature inanimée, que dans ses conceptions enfantines il s'est figurée comme douée de sentiment et de volonté, il n'accorde qu'une causalité motrice sans spontanéité : il se la représente comme un ensemble de forces aveugles, fatales, se manifestant par un ensemble de mouvements. Pour se représenter les êtres au-dessous de lui, l'homme dégrade pour ainsi dire la notion de causalité pour l'adapter au degré de perfection de chaque créature.
Nous concevons aussi Dieu à notre ressemblance. Mais, pour que
cet anthropomorphisme échappe au danger de ravaler Dieu jusqu'à
i l'homme, nous retranchons toutes les imperfections de notre activité et
inous ajoutons à la notion de cause toutes les perfections que nous
pouvons concevoir. Dieu, c'est la cause sans limites, sans dépendance,
sans passivité, sans effort : c'est la cause première (Cf. Théodicée, Art. II).
VI. — Application aux sciences : a) L'idée de causalité objectiçe ou physique (idée d'un phénomène antécédent, condition nécessaire et suffisante d'un phénomène conséquent) est le fondement des sciences de la nature, dont le but est de rechercher les lois des phénomènes. De cette conception mécanique dérive l'idée du déterminisme de la nature.
b) L'idée de la causalité subjective, psychologique, métaphysique, (idée d'un être qui par son activité produit librement un phénomène) est le fondement des sciences morales : vg. psychologie, morale, métaphysique. Si la volonté n'est pas une cause libre, mais un simple enchaînement de phénomènes hés au reste de l'univers, il est inutile de rechercher les lois selon lesquelles elle doit agir : tout devoir, toute moralité s'évanouissent avec la causalité.
Dans le premier cas, la cause est unilatérale : ne peut produire qu'an seul effet ; dans le second, elle est bilatérale : peut produire deux effets opposés.
Remarque : l'action de la cause efficiente peut être : a) Immanente : c'est celle qui demeure dans l'agent : vg. acte d'intelhgence. — b) Transitive : celle qui se termine en dehors de l'agent : vg. quand je coupe du bois. — La cause, dont l'action est transitive, est dite transcendante, parce qu'elle est en dehors de l'effet produit.