‹ Traité de philosophieChapitre 384 sur 921 · A. —ANALYSE DE CETTE NOTION · texte numérisé non relu

A. —ANALYSE DE CETTE NOTION

I.— Sa compréhension : l'absolu {ab, solutus, déhé de) c'est ce qui est indépendant de toute condition, c'est V inconditionnel. Cette notion en contient trois autres qui en sont les divers aspects et forment sa compréhension. L'absolu c'est :

1° Le nécessaire : ce qui a en soi sa raison d'être, ce qui existe par soi-même ; ce qui ne peut pas ne pas être. — Le nécessaire a pour opposé le contingent : ce qui pourrait ne pas être ou pourrait être autrement.

2° L'infini (^) : ce qui est sans limite. — ■ L'infini a pour opposé le fini : ce qui est hmité. — Il ne faut pas confondre l'infini avec l'indéfini. L'indéfini c'est ce qui est actuellement hmité, mais qui est susceptible d'accroissement ou de diminution sans hmites assignables ('^). C'est donc le fini en acte, avec l'infini en puissance, comme disent les Scolastiques. L'idée d'infini n'est pas l'idée de quelque chose d'indéterminé, mais d'un être dont toutes les qualités sont illimitées.

L'idée d'infini n'est pas négative, quoiqu'en dise Locke. Sans doute le terme infini {in-finitum) a une forme négative, mais l'idée qu'il exprime est très positive : « Qui dit borne dit une négation toute simple ; au contraire, qui nie cette négation affirme quelque chose de très positif... La négation redoublée vaut une affirmation ; d'où il s'ensuit que la néga-

(') Balmès, Philosophie fondamentale, liv. viii. — Cf. A. Poulain, Dans le Monde mathématique. Cf. Revue les Études, 5 et 20 juillet 1897.

(') Descartes, Principes de la philosophie, I, art. 26.

340 NOTION DE l'absolu : ANALYSE (187)

tion absolue de toute négation est l'expression la plus positive qu'on puisse concevoir et la suprême affirmation ; donc le terme d'infini esL infiniment affirmatif par sa signification, quoiqu'il paraisse négatif dans son tour grammatical (^). »

L'infini en nombre ou en quantité est contradictoire. « En effet, supposez qu'il existe et divisez-le en deux parties. Ces deux parties sont finies ou infinies. Si elles sont finies, comment deux parties finies peuventelles faire un tout infini ? Le fini, ajouté à du fini, quoi qu'en dise Locke, ne peut donner que du fini, — Si elles sont infinies, l'infini est alors égal à deux infinis, ce qui est contradictoire. — Veut-on qu'une partie soit infinie et l'autre finie ? La contradiction reste, car l'infini serait alors égal à l'infini + une autre quantité (^). » Donc un nombre infini, un espace infini, un temps infini n'existent pas et ne peuvent exister.

3° Le parfait : ce qui est complet et achevé. C'est l'idée de l'être auquel rien ne manque, auquel on ne peut rien retrancher ou ajouter. — Le parfait a pour opposé l'imparfait : ce qui est incomplet et inachevé.

IL — Comparaison de ces trois idées : l'idée de parfait imphque les deux autres. Qui dit parfait dit : a) nécessaire, indépendant de toute cause efficiente ; car c'est la plus grande imperfection que de tenir l'existence d'un autre ; — b) infini, car le parfait est ce à quoi rien'ne peut être ajouté, donc ce qui es{ sans hmites, c'est-à-dire infini à tous égards.

L'idée de nécessaire entraîne celle de perfection, comme on le montre en Théodice, Art. I, Sect. L

L'idée d'infini, d'après certains modernes, n'enferme pas l'idée de perfection. Descartes, Bossuet soutiennent le contraire avec raison. On leur objecte : « L'infini s'applique aux catégories de la quantité et de la force, tandis que le parfait s'applique exclusivement à la catégorie fort différente de la qualité. En sorte qu'on peut concevoir la perfection d'une chose infinie aussi bien que d'un être infini (^). »

Réponse : a) La perfection d'une chose finie est relative et non pas absolue. — b) De plus, l'infini en quantité répugne. — c) Enfin l'infini de la force, c'est l'infini de l'activité. Or les puissances actives d'un être en sont les qualités. Lorsqu'on les dit infinies, on entend donc parler selon la catégorie de la qualité et l'on revient ainsi à l'idée de perfection. Une force infinie est une force parfaite absolument.

in. — Objection de Hamilton (^) : Kant ne nie pas l'idée de l'absolu,

(M FÉNELON, Traité de l'existence de Dieu, 11' P., ch. ii, 2" preuve.

(•) E. Durand, Psychologie, p. 221-222.

(•) Vacherot, La métaphysique et la science, T. III, Entretien XV, p. 234, Paris, 1886'.

(♦) Philosophie de l'absolu, dans les Fragments traduits par Peisse, p. 18 et sq.

(187) NOTION DE l'absolu : ORIGINE 341

mais sa valeur objective ; Hamilton va plus loin ; d'après lui, l'absolu est inconcevable^ c'est un mot vide de sens, une pseudo-idée. Nous ne pouvons concevoir que le relatif.

Arguments : 1) L'absolu est conçu, dit Hamilton, comme unité ou comme cause ; mais l'unité ne se comprend que par relation avec la pluralité ; et la cause est relative à ses effets. Donc ce prétendu absolu, dès qu'on veut lui appliquer une des catégories de la pensée : unité, causalité, etc. ne peut être conçu que relativement : « En voulant poser cette notion je la supprime. »

2) Penser, concevoir, c'est conditionner, c'est établir une relation entre une chose et une autre. Donc toutes les formes de la pensée sont nécessairement relatives, puisque la loi de relativité est l'essence même de l'intelligence. C'est pourquoi le seul relatif est concevable : dès lors, essayer de penser l'absolu, c'est penser le non-relatif, c'est-à-dire la négation du concevable. Or la négation du concevable, c'est l'inconcevable, l'inintelligible.

Réponse : ces arguments reposent sur une équivoque. On doit entendre par absolu non pas ce qui est en dehors de toute relation, mais ce qui exclut toute relation de dépendance. Sans doute nous ne pouvons pas comprendre l'absolu. Comprendre une chose, c'est la connaître autant qu'elle est connaissable, en avoir une idée adéquate. L'absolu seul peut se comprendre. Il ne suit pas de là qu'il soit pour nous l'inconnaissable, l'inconcevable, mais seulement que nous ne le connaissons qu'imparf alternent.

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