CONDITIONS, DEGRÉS, LIMITES DE LA LIBERTÉ
La liberté humaine n'est pas un pouvoir absolu, inconditionné, susceptible de faire n'importe quoi, dans n'importe quelle circonstance. Elle est relative, parce qu'elle a ses conditions^ ses degrés, par conséquent ses limites.
L — Conditions : on peut les ramener à trois. Elles sont d'ordre :
10 Intellectuel : la connaissance du bien et du mal et le pouvoir de réfléchir, de peser la valeur des motifs. Sinon, l'on ne pourrait pas choisir.
2^ Sensible : V absence de sensations ou de sentiments irrésistibles. Autrement la volonté serait entraînée par l'impétuosité des mobiles ; il faut avoir une certaine possession de soi-même qui permette de se déterminer malgré les impulsions de la sensibilité.
3° Physiologique : un organisme en bon état, notamment le cerveau.
Ces conditions peuvent être plus ou moins pleinement réahsées : de là des degrés dans la hberté.
IL — Degrés : il semble pourtant que la hberté ne comporte pas de degrés. Mais il faut ici faire une distinction :
A) S'il s'agit d'w/i acte de la volonté considéré isolément, en faisant abstraction de toute comparaison avec d'autres actes, il faut dire que cet acte est hbre ou ne l'est pas : il n'y a pas de miheu. C'est en ce sens qu'on
(') Mgr d'Hulst, Conférences de Notre-Dame de Paris, 1891, 3« Conf., p. 110-111. — Gassendi conçoit la liberté d'une façon analogue. Cf. G. Sortais, La Philosophie moderne depuis Bacon jusqu'à Leibniz, Éludes historiques, T. II, p. 159-160, Paris, 1922.
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peut admettre ces paroles de Descartes : « La volonté ne consistant que dans une seule chose et comme dans un indivisible, il semble que sa nature est telle qu'on ne saurait rien lui ôter sans la détruire. »
B) Si l'on compare au contraire entre eux les différents actes d'un homme ou les actes de plusieurs personnes, on conçoit qu'ils puissent être plus ou moins hbres, selon que les conditions de la liberté sont plus ou moins réaUsées.
L'homme est donc plus ou moins libre selon :
1° Qu'il est phis ou moius capable de réfléchir et de discerner le bien du mal. Donc tout ce qui diminue la portée de l'intelligence, comme Vignorance, V inadvertance, la faiblesse d''esprit, etc., diminue d'autant l'étendue du libre arbitre. C'est pourquoi dans l'appréciation des hommes, la responsabihté d'un acte est toujours proportionnée au degré d'intelligence et d'instruction de l'agent, à la préméditation apportée.
20 Qu'il est plus ou moins maître de sa sensibilité et que la force impulsive des motifs est plus ou moins grande. Donc tout ce qui accroît l'ardeur des passions déréglées aiïaibht d'autant le libre arbitre. En effet la hberté sera d'autant plus entière que l'agent dominera plus parfaitement les suggestions du plaisir, car alors il suivra mieux les lumières de la raison. C'est pourquoi celui qui s'abandonne à ses passions abdique la possession de lui-même et devient l'esclave des choses sensibles : Non ipsi voluptatem, dit Sénèque, sed ipsos voluptas habet. Les hommes de plaisir ne se possèdent plus, ils sont possédés par le plaisir. Mais ils sont responsables, car ils ont contracté librement les habitudes qui les ont réduits à cet état de servitude (60).
30 Que l'état de l'organisme est plus ou moins normal.
C'est ainsi que V évanouissement, V ivresse, V hypnotisme suppriment la hberté, parce qu'ils rendent impossible la réflexion et conséquemment le choix. Certaines maladies du cerveau peuvent aussi plus ou moins diminuer ou même détruire la liberté.
L'admission des circonstances atténuantes est précisément fondée sur ce fait que les conditions du hbre arbitre sont plus ou moins pleinement réalisées. Il est clair que là où elles font complètement défaut, la hberté et la responsabihté disparaissent.
III. — Limites: la réalisation des conditions de la liberté dépend d'un grand nombre de causes, qui limitent le champ où l'activité humaine s'exerce librement :
a) Nous naissons avec un tempérament particulier ; nous tenons de l'hérédité un ensemble d'aptitudes spéciales.
b) L'éducation qu'on a reçue et le milieu où l'on a été élevé influent aussi sur la liberté.
c) Les motifs et les mobiles, qui inspirent nos résolutions, dépendent ' souvent des circonstances.