‹ Traité de philosophieChapitre 44 sur 921 · I.— ANALYSE ET CLASSIFICATION · texte numérisé non relu

I.— ANALYSE ET CLASSIFICATION

Je lis l'œuvre d'un poète. Je viens de l'ouvrir, des caractères frappent mes yeux ; je les interprète, je les comprends. Le papier me paraît rugueux à la main et l'impression est dure à la vue. Les sentiments de l'auteur deviennent les miens ; tour à tour mon âme est triste ou joyeuse ; l'enthousiasme m'entraîne, l'indignation me soulève ; j'aime ou je hais ;

(M Cf. Logique, L. II, Cli. V, Art. I, Sect.'ll, 93-98. (') Montaigne, Essais, L. i, Ch. i.

je désire ou je réprouve. Puis il me vient à l'esprit d'analyser cette œuvre, je m'y décide ; je la résous en ses éléments, je la dépouille par abstraction de ses formes brillantes, pour mieux apprécier la valeur des thèses qu'elle contient. A son occasion je me souviens d'une autre œuvre que je lui compare et que je lui préfère. Enfin, fatigué, je laisse librement ce travail intellectuel, quitte à le reprendre plus tard s'il me plaît. — Voilà bien des actes divers ; tâchons de les démêler :

I. — Faits sensibles : en prenant ce livre j'en ai trouvé le papier rugueux, l'impression fatigante ; — en le lisant j'ai été tour à tour triste ou joyeux, enthousiaste ou colère ; j'ai aimé ou haï ; j'ai éprouvé désir ou aversion ; j'ai ressenti fatigue et satiété dans l'esprit. Or tous ces faits, malgré leurs traits différents, ont tous ce caractère commun : ils sont affectifs ou subjectifs, ils affectent le sujet d'une manière agréable ou pénible : ce sont des modifications subies par le sujet. Conséquemment les faits sensibles sont individuels, variables.

IL — Faits intellectuels : j'ai çu le livre, je l'ai compris; j'ai analysé l'œuvre de l'auteur ; j'ai fait abstraction de la forme pour juger le fond ; je me suis rappelé une autre œuvre que je lui ai comparée et préférée ; enfin j'ai cru qu'il était temps de mettre un terme à mon travail. — Tous ces actes, bien que distincts les uns des autres, ont cependant entre eux une ressemblance fondamentale ; leur caractère essentiel c'est d'être représentatifs ou objectifs, c'est-à-dire de nous donner l'idée ou représentation intellectuelle d'un objet. Les faits intellectuels sont sans doute, comme tous les faits psychologiques, subjectifs, sont des modifications du sujet, mais de plus ils nous représentent quelque chose, ils ont un objet. Il y a toujours une certaine dualité dans la connaissance : le sujet pensant et l'objet pensé ; c'est ce que signifie Aristote quand il dit : 0 Yiyvtoaxojv ytyvojcrxet li.

En outre, les faits intellectuels sont impersonnels, ils ne varient pas comme les faits sensibles. Un jugement vrai, une démonstration exacte valent pour tous les esprits, et leur valeur est indépendante des circonstances de temps, de lieux et de personnes.

m. — Faits volitifs : enfin, c'est avec une entière possession de moi-même que j'ai pris cet ouATage, que je l'ai lu en y appliquant toutes mes facultés, que j'ai cessé de le faire quand et comme il m'a plu, pour recommencer quand bon me semblera. — Tous ces faits, quoique divers à certains égards, impliquent un fibre effort (conatus), car j'ai conscience d'en être la cause et de pouvoir le renouveler à mon gré. Leur caractère commun est donc d'être conatifs (le mot est d'Hamilton) et libres. Dans un acte de volonté, nous avons conscience d'être non seulement le sujet, mais la cause libre et partant responsable de cet acte. Nos volitions sont le résultat d'un effort dont nous avons l'initiative.

Les faits sensibles sont fatals : étant donnée une lésion dans l'organisme, nous ne pouvons à notre gré supprimer la souffrance qui en résulte. — Les faits inleUeeluels le sont aussi : «Ce ne sont pas nos connaissances, qui font leurs objets, dit Bossuet, elles les supposent. » Lorsque la vérité est évidente, elle s'impose à notre intelligence qui ne peut refuser son adhésion.

Page 1