L'HABITUDE, LA LIBERTÉ ET LA MORALITÉ
A. — Objection : l'habitude, en substituant peu à peu une activité inconsciente et fatale à l'activité réfléchie et hbre, paraît supprimer en nous la liberté et la responsabilité, le mérite et le démérite.
B. — Réponse : I. — En admettant même que l'habitude en vienne à empêcher l'initiative de nos déterminations, comme c'est là une conséquence prévue et voulue par nous, nous en sommes responsables.
II. — L'habitude n'arrive d'ailleurs que lentement, progressivement et rarement à cet état final d'absolue et irrésistible nécessité. Il dépend de chacun de nous de se ressaisir et de remonter le courant, car ce qu'un acte a fait, un acte contraire peut le défaire (60). H y a donc toujours place pour la liberté.
III. ■ — On a dirigé cette objection spéciale contre les bonnes habitudes : si la vertu est l'habitude de faire le bien, comme le prétend Aristote, la vertu finit par devenir une sorte de routine d'où la liberté est bannie. Aux yeux de Kant, les bonnes habitudes ont un désavantage moral : elles diminuent l'effort et par suite le mérite.
« La bonne habitude qu'on s'est donnée à soi-même, répond Marion (1), a de plus en plus droit à l'admiration, parce que, loin de diminuer la hberté, elle l'accroît. On en parle bien à tort comme si elle faisait succéder à l'effort moral, seul méritoire, une vertu automatique sans prix, une sorte d'utile et heureuse routine. C'est le contraire qui a heu. Cette infaiUibilité acquise, ou plutôt conquise, est le plus haut degré du mérite, et c'est la plus haute hberté », parce qu'elle est le résultat de longs et persévérants efforts. C'est la récompense de la vertu ; aussi Aristote définit-il l'homme vertueux : celui qui trouve du plaisir à faire le bien {^).
(') De la solidarité morale, p. 115 (3« édit.).
{') Le même philosophe dit en parlant de ceux qui ont contracté de mauvaises habitudes : « S'ils sont coupables et s'ils ont perdu la domination d'eux-mêmes, c'est leur faute. C'est ainsi qu'une fois qu'on a lancé une pierre, on ne peut plus l'arrêter et la reprendre, et cependant il ne dépendait que de nous seuls de la laisser tomber de notre main, car le mouvement initial était à notre disposition. Il en est de même pour le méchant et le débauché; il dépendait d'eux dans le principe de n'être point tels qu'ils sont devenus, et c'est volontairement qu'ils se sont pervertis. » (Aristote, Éthique à Nicomaque, L. III, ch. v, § 14, traduction de Barthélémy-S aint-Hilaire).
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