‹ Traité de philosophieChapitre 5 sur 921 · XXIV CHAPITRE PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

XXIV CHAPITRE PRELIMINAIRE

C'est une opinion soutenable (^), que la connaissance sensible, concernant le monde extérieur, est relative : elle ne nous montre pas les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes, mais à travers nos sensations. Quelle ressemblance y a-t-il, en effet, entre la sensation de rouge, de jaune, de bleu que nous rapporte la conscience, et la qualité matérielle correspondante dans l'objet, qui n'est autre que le mouvement plus ou moins rapide, l'ondulation plus ou moins ample de l'éther ? Quelle ressemblance entre la sensation de son et les ondulations de l'air produites par les mouvements moléculaires des corps ? Quelle ressemblance entre les sensations du goût et de l'odorat, et les combinaisons chimiques des particules matérielles du corps odorant ou sapide avec le liquide sécrété par les muqueuses ? Il en résulte que la connaissance du monde extérieur est relative à la nature de nos sens et qu'avec d'autres sens les objets nous paraîtraient autres. C'est ainsi qu'un objet lumineux, vu à l'œil nu, ou à travers des lunettes de couleur, ou en clignant des yeux, semblera différent selon le mode de perception, néanmoins il est resté le même. Ainsi encore un morceau de sucre, demeurant identique en soi, parait amer ou doux, selon la disposition actuelle de l'organe du goût, etc. (-2).

Cependant cette doctrine ne mène ni au scepticisme, ni à l'idéalisme, car elle ne dit pas que rien de réel, mais que rien de semblable ne correspond dans les corps à la perception que nous en avons. Il existe réel-

(') Elle est soutenue par un grand nombre de Scolastiques contemporains : vg. D. Pal- MiERi. Institutiones philosophicœ, t. I, Logica critica, C. ii, Th. XIII, Rome 1874. — G. Mat- Tiussi, Fisica razionole, p. 631 sqq. — M. de la Taille, dans la revue les Études, mai 1905, p. 351 sqq. - — J. Frobes, dans Slimmeyi aus l\fai-ia-Laach, 1907.. t. LXXIII, fasc. 7 et 8, p. 153-165 ; 283-294. — P. Balzer, dans Philosophisches Jahrbuch, 1909, p. 299-344.

— R. DE SixÉTY, La connaissance sensible des qualités secondaires, dans Revue des Questions scieniiftques, avril, 1911. La Perception extérieure, avril et octobre 1913. — H. Grunder, De qualilalibus sensibilibus et in specie de coloribus et sonis, Fribourg-en-Brisgau, 1911.

— « Quibus addendi sunt inter catholicos viros, Balmês, Domet de Vohges, Piot, Palmieri, Tongiorgi, Maher, Lahr, Sortais, Mattiussi, de Munnynck, Gutberlet, A. ScHMiD, HAGEMA^'^•, Linsmeier, Isenkrahe, abbé de Broglie, Cardinalis Mercier cum Schola neo-lovaniensi, etc., etc. » (R. Jeannière, Criteriologia vel Critica cognitionis certae, p. 427, Paris, 1912). - M. de la Taille, dans la revue les Études, mal 1905, p. 353, cite quelques textes trijs suggestifs de S. Augustin, celui-ci par exemple : « Les yeux non plus ne nous trompent pas ; car ils ne peuvent nous rapporter que leur propre état sensitif. Que si, non seulement eux, mais encore tous les autres sens corporels nous font savoir comment ils sont affectés, je ne vois pas ce qu'on peut leur demander de plus. » (Traité de la vraie religion, ch. xxxiii, dans Patr. lat., t. XXXIV, col. 149.1 Et ailleurs, après avoir dit « qu'il est injuste d'exiger des sens plus qu'ils ne peuvent », il ajoute : « Eh bien! que votre assentiment se limite au fait que les choses vous apparaissent ainsi, et vous ne pourrez pas vous tromper. « (.Traité contre les Académiciens, L. IIT, ch. xi, dans la P. L., t. XXXIT, col. 947-948.)

(*) Déjà la ScoLASTiQUE enseignait que la formalité de nos connaissances contient un élément subjectif, suivant cet adage • « Quidquid recipitur, recipitur per modum recipientis. » On enseigne aujourdliui que les sensations du rouge et du vert sont produites par des mouvements vibratoires qui ne sont ni rouges ni verts ; mais depuis longtemps déjà on savait que la sensation, par elle-même, ne nous fait connaître ni l'essence ni le mode réel d'aucun fait. Suarez l'enseignait : « Nec censée inconveniens concedere nullam substantiam

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