CHAPITRE PRÉLIMINAIRE XXV
lement, en dehors de nous, des objets doués de certaines qualités capables de produire en nous des sensations de couleur, de son, de goût, d'odeur ; il existe des vibrations lumineuses, des ondes sonores, etc., qui sont les causes de nos sensations. Mais ces qualités matérielles n'ont pas dans les corps un mode d'existence semblable aux sensations qu'elles nous font éprouver. Bref, pour tout résumer avec la précision d'une formule scolastique : la couleur est formellement dans la vue, le son dans l'ouïe ; leurs causes sont dans les objets extérieurs. Formaliter in sensibus, i-ausaliter in rébus.
Cette opinion trouverait au besoin un appui dans les principes de la philosophie aristotélicienne et scolastique. N'est-ce pas Aristote qui a dit que la perception était h l'acte commun du sensible et du sentant » ? N'est-ce pas la Scolastique qui a formulé cet axiome : Quidquid recipitur, recipitur per modum recipientis ? Ces expressions signifient assez clairement que la connaissance sensible est relative^ puisqu'elle est en fonction du sujet connaissant. Mais, comme elle est aussi en fonction de l'objet, elle ne sera donc ni purement subjectiviste, ni purement objectiviste : elle sera mixte. Nos sensations, résultant de l'action de l'objet et de la réaction du sujet contre l'excitation venue du dehors, sont l'effet commun du sentant et du senti. Elles doivent par conséquent tenir de l'un et de l'autre. C'est pourquoi elles ne peuvent correspondre d'une façon identique à l'objet extérieur qui les provoque, mais elles conservent la forme de cet objet senti modifiée d'après les lois du sujet sentant (^).
cognosci a nohis quidditaLive in hac vita... De accidentibus vero quae non per se sentiuntur, idem dici facile potest ; de iis vero qiiœ per se sentiuntur, major haberi potest cognitio, quia per propriam speciem concipiuntur. Sed adhuc illa non videntur quidditative cognosci (tanta est humani ingenii imbecillitas). Quis enim adhuc saiis explicnit quîd si( sonus, odor et similia ? « (Suarez, Dispntationes ^lelaphysicae, Disp. XXXV, Sect. III, n 5.) Cf. Tu. DE RÉGNON, La Métaphysique des causes d'après Albert le Grand et Saint Thomas, \. V, ch. VI, art. II, § 3, p. 322, 2" édit., Paris, 1906.
(') Cette théorie semble exister en germe, dans S. Thomas, pour les sens différents de la vue. « De fait, on a cru retrouver, dans S. Thomas {Commentaire sur le « Traité de l'âme « d' Aristote, 1. II, leçon XVI), toute une gamme de la correspondance entre nos sensations et leurs excitants extérieurs. Minim^im dans l'odorat ou le goût, cette correspondance serait maximum dans la vue. Ainsi la couleur était telle quelle dans les choses vues, tandis que le son ne s'achevait que dans l'ouïe. « Cette exception en faveur de la vue ne s'explique-t-elle pas par la présence de l'image des objets sur la rétine ? Il est clair que, étant donné l'état rudimentaire de l'Optique au xiii" siècle, la constatation de la présence de cette image rétinienne devait influencer, dans le sens ultraréaliste, la théorie objectiviste de la connaissance sensible. « Or, même s'il s'agit de la vue et des couleurs, les plus traditionnels des néo-scolastiques ne tiennent pas pour une correspondance absolue. Et pour ne parler ni du P. Haun, ni de M. Domet de Vorc.es, qu'on prenne par exemple Tilmann Pesch, S. J., (Inslitutiones philosophise naturalis, p. 422, Fribourg-en-Brisgau, 1881) : « Nous voulons dire que les représentations sensibles sont conformes aux qualités sensibles des choses, non pas seulement regardées relativement en tant que modifiées par le sujet sentant, mais encore considérées absolument ; de sorte que la représentation n'est pas seulement le signe, mais encore la ressemblance et l'image de la qualité réelle. Nous avouons d'ailleurs que cette conformité n'est pas parfaite ni adéquate. » Et veut-on savoir quelle latitude laisse