‹ Traité de philosophieChapitre 733 sur 921 · V. — SOLUTION PROPOSÉE · texte numérisé non relu

V. — SOLUTION PROPOSÉE

Le principe rationnel, qui sert de fondement à l'induction, semble être le principe de Finvaxiabilité des essences et conséquemment de l'invariabilité des causes, qu'on peut aussi appeler principe d'ordre ou, avec Cl. Bernard, principe du déterminisme. Aristote a très bien posé le problème et paraît l'avoir résolu. Voici comment on doit, croyons-nous, interpréter sa pensée {^). On ne peut passer légitimement du particulier au général sans le secours d'un principe rationnel qui rende l'énumération partielle équivalente à l'énumération totale. Or voici le principe de l'énumération totale : Ce qui convient à chaque partie d'un tout, convient au tout. Quel est donc le principe qui peut suppléer par lui-même à l'énumération incomplète ? L'équivalent de ce qui est commun aux parties d'un tout ou d'une espèce d'êtres c'est la nature ou essence des parties de ce tout ou des individus de cette espèce, car c'est par leur nature o\^ essence qu'ils se ressemblent et possèdent invariablement les mêmes propriétés. Le dernier fondement de l'induction est donc le principe suivant : La nature ou essence des êtres est invariable. La raison en tire immédiatement le principe de Y invariabilité des causes : Dans les mêmes

(M J. Lachelier, Du fondemenl de l'inductior}, § 2, p. 21-22 (2= Édit.). (*) Cf. P. Chabin, Cours élémentaire de philosophie, Logique appliquée, § 5.

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circonstances les causes de même nature produisent les mêmes effets. C'est ce principe d'invariabilité des causes, qui est le fondement prochain de l'induction, car il découle directement du principe de l'invariabilité des eseences. En eiïet, la causalité étant une propriété résultant de la nature ou essence des êtres (selon l'axiome aristotélicien et scolastique : Operatio sequitur esse)^ et la nature étant identique dans tous les êtres de la même classe, la causalité qui en dérive sera également invariable., uniforme.

Ce principe une fois admis, l'induction devient légitime. Il est vrai qu'ordinairement on ne peut conclure de quelques à tous ; mais, en vertu du principe de l'uniformité de la nature, il est un cas où cette conclusion est permise. C'est celui où la succession constatée entre deux phénomènes est causale, parce que toute cause fatale, n'eût-elle été découverte qu'une fois, par cela même qu'elle est fatale, c'est-à-dire tendant toujours à déterminer son efîet, est une cause nécessitante et virtuellement universelle : partout et toujours, les circonstances étant les mêmes, elle tendra à produire son effet. C'est que la fatalité, étant une propriété découlant de son essence, est invariable comme elle. Le principe : L'essence des êtres est invariable, et sa conséquence immédiate : Dans les mêmes circonstances les causes de même nature produisent les mêmes effets, sont connus de l'esprit avant toute opération inductive. L'esprit voit, avec la clarté de l'évidence, que chaque être conserve invariablement ses propriétés essentielles et constitutives (autrement il cesserait d'être, car l'essence est ce par quoi un être est ce qu'il est) ; il tire ensuite cette conséquence nécessaire : tout être de même nature a des propriétés identiques ; d'où il suit enfin que les êtres matériels, ayant la propriété essentielle d'agir fatalement, se retrouveront partout et toujours avec cette propriété, c'est-à-dire que dans les mêmes circonstances ils tendront à produire les mêmes efîets.

Remarque : c'est à la fin des Analytiques qu'ARiSTOTE résout le problème du fondement de l'induction : Nous percevons les êtres individuels ; mais l'objet propre de la perception est V universel ; nous ne Soyons pas seulement Callias qui est homme, mais l'homme qui est en Callias {}). La fonction propre de l'intelUgence, c'est donc de découvrir l'universel dans le singuher, l'essentiel dans l'accidentel. « Il est clair qu'une semblable faculté rend l'énumération des cas et l'induction formelle tout à fait inutiles i^). » C'est elle qui perçoit les rapports de causaUté entre les phénomènes. Ces rapports étant fondés sur la nature des êtres sont essentiels. Or ce qui est essentiel est invariable et par

(M Aristote, Derniers analytiques, L. II, C. XV, § 7 : Kai yào aîaôavsTat [XcV to xaô'â'xadTOv, vj ^'ataOriTtç toZ xaOoÀou so-ti'v, oiov àv^ptOTTOit, «ÀX'où KaXXioi»

(M C'est une judicieuse remarque de Rabier (Logique, Ch. ix, § 1, p. 145, note 1). Mais ce qu'il ajoute semble montrer qu'il n'a pas pleinement saisi la pensée d'ARisTOTE.

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conséquent virtuellement universel. Sans doute, avant que l'esprit saisisse un rapport de causalité, il faut souvent de longues opérations préliminaires : observations, hypothèses, expérimentations. Mais dès qu'un rapport causal est découvert, l'intelligence l'étend spontanément à tous les phénomènes du même genre, précisément parce qu'il est essentiel et partant universel. C'est ce qui exphque pourquoi cette extension, ce passage de un ou de quelques cas à tous n'est jamais une difficulté pour le savant : c'est une intuition. Autant il use de pi'écautions quand il s'agit de discerner la cause, autant il est prompt et sûr de luimême pour ériger en loi un rapport causal dûment établi. C'est ce qui exphque encore pourquoi un seul cas bien prouvé suffit : les essences étant invariables, le rapport découvert n'est pas plus dans plusieurs cas que dans un seul (^).

Conclusion : L'expérience et la raison dans l'induction. I. — Élément expérimental : l'expérience fournit la matière, les faits ; elle y arrive au moyen de l'observation et de l'expérimentation qui varie, étend, transpose, etc.. les faits. Puis il faut noter sur des tables le résultat de ces diverses observations ; c'est ce que Bacon appelle l'expérience écrite : experientia literata. — L'expérience peut même donner Vunijormité des faits, c'est-à-dire nous montrer certains faits se reproduisant d'une manière constante ; mais elle ne peut pas donner la cause et la loi ; c'est l'œuvre de la raison.

II. - — Élément rationnel : a) d'abord V imagination créatrice fournit l'hypothèse qui dirige l'expérimentation.

h) Les faits observés ou recueillis par l'expérimentation scientifique ne montrent pas la causahté, mais ils servent de base au raisonnement expérimetital qui est le fond commun des quatre méthodes de S. Mill, et dont le « nerf caché, comme dit Ravaisson, est le principe de causahté ». Ce raisonnement peut se résumer ainsi : on est en droit d'exclure tout antécédent qui n'est pas présent quand le phénomène dont on cherche la cause est présent, ou qui est présent quand ce phénomène est absent, ou qui ne varie pas dans les mêmes proportions que ce phénomène. Si, par suite de ces exclusions, il ne reste plus qu'un seul antécédent, c'est la cause cherchée.

c) Quand le rapport causal a été ainsi établi, la raison intervient encore pour le généraliser, pour l'ériger en loi, puisque c'est en s'appuyant sur le principe rationnel d'uniformité de la nature que l'esprit étend ce rapport causal à tous les rapports à venir du même genre. La raisoil imprime donc à la matière fournie par l'expérience, aux faits, la forme) de la causahté et de la loi, c'est-à-dire de la nécessité et de l'universalité, i

(') BouTROux, Éludes d'histoire de la philosophie : Aristote, p. 121-12-2. — Fonsk;^'j GRIVE, F. Bacon, L. II, Ch. ii, p. 208-211. "■

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