MÉTHODE DES SCIENCES NATURELLES (2) 75. — LA GÉNÉRALISATION
I. — Son double aspect : les sciences physiques étudient les faits ; nous venons de voir de quelle façon elles appliquent la méthode expérimentale. Les sciences naturelles étudient les êtres ; reste à examiner la manière dont elles se servent de la même méthode. Ces deux groupes de
(») Sur le rôle comparé des idi^'es et des faits dans les sciences, Cf. Liebig, Les idées dans les sciences naturelles, dans la Revue scientifique, T. IV, p. 105. ■ — H. IMilne Edwards, Leçons de physiologie et d'anatomie comparées, 1857, T. I, p. 12. — Caro, Le matérialisme et la science, Cli. ii. — Bacon, dans une comparaison célèbre, a très bien montré la nécessité d'une alliance entre la raison et l'expérience pour arriver à. des résultats féconds : « Les sciences ont été traitées ou par les empiriques ou par les dogmatiques. Les empiriques, semblables aux fourmis, ne savent qu'amasser et user ; les rationalistes, semblables aux araignées, font des toiles qu'ils tirent d'eux-mêmes. Le procédé de Val)eille tient le milieu entre les deux ; elle recueille ses matériaux sur les fleurs des jardins et des champs, mais elle les transforme et les distille par une vertu qui lui est propre : c'est l'image du véritable travail de la philosophie, qui ne se tient pas aux seules forces de l'esprit humain et n'y prend même pas son principal appui ; qui ne se contente pas non plus de déposer dans la mémoire, sans y rien changer, des matériaux recueillis dans l'histoire naturelle et les arts mécaniques, mais les porte jusque dans l'esprit modifiés et transformés. C'est pourquoi il y a tout à espérer d'une alliance intime et sacrée de ces deux facultés expérimentale et rationnelle, alliance qui ne s'est pas encore rencontrée.» {Novum organum, L.- 1, Aph. XCV. Traduct. Lorquet).
(') Herschel, Discours sur l'étude de la philosophie naturelle. — Cuvier, Règne animal. Introduction ; Discours sur les révolutions du globe. — Geoffroy-Saint-Hilaire, Principes de philosophie géologique ; Philosophie anatomique ; Notions de philosophie naturelle. — de Blainville, De l'organisation des animaux. Introduction. Histoire des sciences de l'organisation prise pour base de la Philosophie. — Agassiz, De l'espèce et de la classification en zoologie. — Darwin, L'origine des espèces. — Cl. Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. — Th. Funck-Brentano, Méthode et principes des sciences naturelles: Introduction à l'élude de la médecine. — Milne Edwards, Zoologie. — Ed. Perrier, La philosophie zoologique avant Darwin. — V. Meunier, La philosophie zoologique. — A. Gau- DRY, Les enchaînements du monde animal dans les temps géologiques ; Essai de paléontologie philosophique. — A. de Quatrefages, L'espèce humaine. — Blanchard, La vie et les êtres organisés. — S. Mill, Système de logique déductive et inductive, L. III, Ch. xxii ; L. IV, Ch. vu. — A. Bain, Logique déductive et inductive, L. V, Ch. iv, vi. — Liard, Des notions d'espèce et de genre dans les sciences de la nature. Revue philosophique, 1876,1. — Rabier, Logique, Ch. xi, xii. — H. Spencer, Principes de biologie. — Caro, Le matérialisme et la science. — F. A. Pouchet, Histoire des sciences naturelles au moyen âge... — Bégin, Sciences naturelles au moyen âge. — Hoeffer, Histoire de la botanique, de la minéralogie et de la géologie : Histoire de la zoologie.
sciences, en s'appropriant les procédés de la méthode inductive, aboutissent à des idées générales de rapports. Les sciences physiques s'élèvent à des lois de causalité, qui expriment des rapports de succession constante entre les faits ; les sciences naturelles s'élèvent à des lois de coexistence, qui expriment des rapports de simultanéité de caractères entre les êtres. L'opération, qui consiste à dégager le général du particulier, s'appelle induction s'il s'agit des faits., et généralisation, s'il s'agit des êtres.
La générahsation a donc pour terme des idées générales de rapports : elle y arrive par la définition et la classification. Ces deux procédés de la générahsation correspondent aux deux propriétés de toute notion générale : la compréhension (ensemble des caractères qu'elle renferme) et l'extension (ensemble des êtres auxquels elle s'applique, en raison de cette ressemblance commune). La compréhension et l'extension sont deux aspects de l'idée générale : au point de vue compréhensif., l'idée générale représente un type, une essence, ce qu'ARisTOTE appelle la forme de l'être ; au point de vue extensif, elle représente un genre, une classe. Ainsi l'idée de vertébré représente à la fois un certain type d'organisation et un certain groupe d'animaux. De même la définition et la classification sont deux formes de la même opération, la généralisation : définir, c'est dégager les caractères essentiels des êtres et déterminer leurs types ; classer, c'est coordonner les êtres d'après leurs ressemblances essentielles. Ces deux aspects de la générahsation sont pratiquement inséparables : on ne peut définir sans classer au moins virtuellement, car toute définition est apphcable à une certaine catégorie d'êtres ; on ne peut non plus classer sans définir, parce que toute classification naturelle a pour fondement un ensemble de caractères essentiels qui constitue tel type d'êtres. C'est pourquoi le système d'idées générales, dont se compose une science, peut être disposé en une série de définitions et de classifications alternatives, parce que la définition et la classification sont corrélatives comme la compréhension et l'extension (^).
IL — Priorité de la définition : sans doute, pour générahser, il faut tout ensemble définir et classer. Cependant on doit admettre qu'au point de vue logique la définition est antérieure à la classification. En effet, c'est la compréhension qui détermine l'extension, car un être n'est
(M Exemple pris en psychologie : les pliénomènes psycliologiciues sont des phénomènes qui se produisent chez l'homme ou les animaux en général et ne sont directement connus que par la conscience (= définition). Ces phénomènes se rapportent à la sensibilité, à l'intelligence et à la volonté ( = division). — Les phénomènes de sensibilité sont des états dfi conscience agréables ou pénibles ( = définition). Ce sont des sensations ou des sentiments (= division). — Les sensations sont des phénomènes de sensibilité produits par l'action des objets extérieurs sur les nerfs sensitifs (= définition). Elles sont internes ou externes ( = division). — Les sensations externes sont conditionnées par un antécédent physique, etc.
rangé dans une classe (point de vue extensij) que s'il a certains caractères essentiels constituant un type déterminé (point de vue comprêhensif). Or la définition correspond à la compréhension et la classification à l'extension. Cette conclusion est manifeste pour les Mathématiques : la classification des diverses sortes de figures est la conséquence logique de leurs définitions. Mais nombre de logiciens modernes prétendent que c'est le contraire pour les définitions empiriques, parce que celles-ci se réfèrent, dit-on, à une classification préalable. En effet, toute définition empirique fait d'abord rentrer le concept à définir dans un concept plus général, dans un genre : vg. le vertébré est un animal à squelette. Il y a là une confusion. Rabier {^) a très bien prouvé que le mot genre signifie ici non un groupe ou classe, mais la somme des caractères^ le type qui est « la marque de la classe ». Autrement la définition manquerait d'homogénéité : le genre prochain serait constitué par une classe d'êtres (point de vue extensij) et la différence spécifique par un ou plusieurs caractères (point de vue comprêhensif). « Sans doute en définissant par le type générique, on fait, par cela même, entrer l'espèce définie dans le groupe où ce type se réahse. Mais ce n'est là qu'une conséquence, car ce classement suppose un motif et ce motif ne peut être que la participation à Yessence commune du groupe. Comment savoir que tel animal est au nombre des vertébrés, si, avant tout, nous ne savons ce que c'est qu'être vertébré ? Le type, qui définit le groupe, doit donc être visé tout d'abord. » Les naturahstes le reconnaissent eux-mêmes, implicitement, quand ils disent que la classification a pour fondement la subordination des caractères essentiels.
IIL — Ordre à suivre : les sciences naturelles cherchent à énumérer les caractères essentiels des êtres afin de pouvoir les distribuer dans un ordre hiérarchique ; elles définissent d'abord pour classer ensuite. Nous aurions pu traiter de l'analogie en traitant de l'hypothèse, puisque l'hypothèse se résout ordinairement dans la supposition d'une analogie (66, § VI). Cependant, comme l'analogie trouve surtout son application dans les sciences naturelles, il semble plus convenable d'exposer ici le
'mécanisme du raisonnement analogique. De là trois sections dans le
[présent article :
A. — ■ Définition, qui énumère les caractères essentiels des êtres.
I B. — Classification, qui distribue les êtres d'après le nombre et l'importance de leurs caractères essentiels.
1 C. — Analogie, qui détermine les lois d'après lesquelles les caractères
j essentiels des êtres s'impliquent ou s'excluent.
(M Rabier, Logique, Ch. xi, i''^ section, p. 184.