LOIS FONDAMENTALES
Le fond de tout être c'est l'activité : « Tout ce qui est, dit Spinoza, tend à persévérer dans son être {^). » Tout être, du moins tout être vivant, tend aussi à développer son être. Notre âme, force active et consciente, tend non seulement à se conserver et à conserver le corps qui lui est uni, mais encore à se développer conformément à sa nature. La source commune du plaisir et de la douleur est dans cette activité consciente (20, II, B). Mais, d'après quelles lois l'activité détermine-t-elle la jouissance jet la souffrance ? Nous allons les établir, en complétant et en corrigeant les recherches de Grote, psychologue anglais contemporain, qui a lui-même précisé la théorie d' Aristote développée par Hamilton (2).
L — Loi de quantité : elle consiste dans une proportion entre l'activité exercée et l'activité disponible.
Formule de la loi de Grote : « La douleur vient d'une activité comprimée ou surmenée », d'un excès ou d'un défaut d'activité. « Le plaisir vient d'une activité exercée avec mesure », proportionnée aux forces disponibles de l'agent.
Preuves : a) Les faits vérifient cette théorie : vg. après une longue immobilité la marche fait plaisir ; une marche forcée est pénible ; une
(M Spinoza, Unaqueeque res, quantum in se est, in suo esse perseverare œnatur. {Éthique, 111= Partie, Prop. VI).
(') L. DuMONT, Théorie scientifique de la sensibilité.
marche modérée est agréable. Hamilton {^) et Spencer (^) ont donc raison de prétendre, après Aristote, que « le plaisir accompagne les actions moyennes^ c'est-à-dire situées entre les deux extrêmes » : vg. le tioir^ imposant à l'organe de la vision une sorte d'inactivité, parce qu'il absorbe tous les rayons colorés, produit une douleur ; de même des ténèbres prolongées ; — les couleurs vives sans excès stimulent agréablement l'activité ; — les trop éclatantes la fatiguent et la blcïssent.
b) Cette loi explique bien la nature essentiellement relative du plaisir et de la douleur ; ils varient avec les individus d'après leur degré d'énergie : vg. le mouvement, qui est un plaisir pour l'enfant et pour l'homme bien portant, est une peine pour le vieillard et pour l'homme malade ou fatigué. On achève avec peine une action commencée avec plaisir : lecture, composition, etc. (^).
Critique. — • Toutefois la loi de Grote ou de quantité a besoin d'un complément et d'un correctif. Elle ne considère, en effet, dans l'activité que la quantité, mais il faut aussi tenir compte de la qualité. L'âme ne demande pas seulement à agir le plus possible sous la réserve de la conservation de son être ; mais encore, en agissant, elle tend naturellement à certaines fins qui sont pour elle des biens. Toutes nos énergies, physiques ou morales, ont un but déterminé, une fin naturelle et normale : les jambes sont faites pour marcher, la vue pour voir, le cœur pour aimer, l'intelligence pour comprendre, la volonté pour choisir, ... etc. Pour qu'il y ait plaisir, il ne suffît pas que l'activité atteigne tel ou tel degré, en deçà et au delà duquel naît la douleur ; il faut encore qu'elle s'exerce dans le sens, dans la direction de ses fins naturelles. Si elle s'exerce dans un sens contraire, l'activité, fût-elle modérée, sera pénible. 11 faut donc compléter la loi de quantité par la loi de qualité.
II. — Loi de qualité : Formule : « Le plaisir naît d'une activité qui s'exerce dans ufi sens conforme à ses tendances naturelles ; la douleur, d'une activité détournée de sa fin. » — C'est ce que Bossuet avait en vue quand il définissait le plaisir « un sentiment agréable qui convient à la nature », et la douleur « un sentiment fâcheux contraire à la nature (^) >' : vg. quand l'intelligence, faite pour la vérité, la découvre, il y a plaisir ;
— quand la volonté, faite pour le bien, agit mal, il y a douleur, remords.
— C'est ainsi encore qu'on n'imprimera qu'avec peine à un organe ou à une faculté une airection d'activité à laquelle la nature ou l'exercice ne les a pas prédisposés : vg. destinés à nous tenir sur les pieds, il nous
(M Leclures on Metaphysics, T. II, Lect. XLII.
(^) Principes de Psychologie, Partie II, Cil. IX.
{') Fr. Bouillier, Op. cit., ch. V-X.
(*) De la connaissance de Dieu et de soi-même, chap. i, §2.
serait pénible de marcher à « quatre pattes » ; — accoutumés à écrire et à lire de gauche à droite, il nous en coûte de le faire en sens inverse.
III. — Correctif : la loi de quantité a aussi besoin d'être restreinte et corrigée.
La modération de l'acte est une condition du plaisir, pour les fonctions corporelles ou physiologiques : boire, manger, marcher, etc., ne sont agréables que dans une certaine mesure ; — c'est vrai encore pour les fonctions psycho-physiologiques : voir, entendre, etc. ; trop de lumière fatigue, un bruit trop fort blesse. — A ce genre d'activité s'appUque très bien la règle du juste milieu : trop ou trop peu engendre la douleur ; c'est à l'activité moyeime qu'est attaché le plaisir.
Baisons : a) c'est que ces fonctions sont immédiatement liées aux organes : ceux-ci étant composés s'usent et se fatiguent au delà d'une certaine limite. Le corps n'ayant qu'une somme restreinte de forces disponibles, une action trop intense ou trop prolongée l'épuisé et provoque la douleur. — h) Leur but est un bien matériel, sensible, qui est fini, donc épuisable. — Les lois du plaisir et de la douleur physiques montrent que le plaisir est lié au bon état et la douleur au mauvais état, soit de l'organisme entier, soit de l'une de ses parties (expérience du dynamomètre par le docteur Féré) (^).
Au contraire, les facultés proprement spirituelles (intelligence et volonté) ne se fatiguent pas de leur plaisir propre. Jamais l'intelligence ne souffrira d'une vérité trop éclatante, ni la volonté d'un sentiment trop généreux. On contente sa faim avec une certaine quantité de pain, mais non pas la raison avec une certaine quantité de science. Il peut y avoir trop de lumière pour les yeux, il n'y a jamais trop d'évidence pour l'esprit : « Le sens est blessé et affaibli par les objets les plus sensibles... Les yeux trop fixement arrêtés sur le soleil... y souffrent beaucoup, et à la fin s'y aveugleraient. Au contraire, plus un objet est clair et intelligible,... plus il contente l'entendement et le fortifie. La recherche [du vrai] en peut être laborieuse, mais la contemplation en est toujours douce (-). »
Raisons : a) c'est que les fonctions purement psychologiques ou spirituelles ne dépendent pas immédiatement de l'organisme. — b) Leur iin, le vrai, le bien et le beau, est à l'infini ; c'est l'infini lui-même ; elle ne peut être dépassée. L'activité spirituelle est donc susceptible d'un développement et d'un progrès illimités.
Ce qui est à craindre ici, ce n'est donc pas l'excès, mais l'égarement. Il ne faut pas qu'une faculté se développe au préjudice des autres ; mais
(M Sensation et mouvement.
{*)'Bos3VET, Delà connaissafice de Dieu el de soi-même, chsip. i, § 17.
tant qu'elle se déploie dans le sens de sa fin, il n'y a pas de raison de borner ses efforts : l'homme ne sera jamais trop savant ni trop vertueux. La théorie du juste milieu n'est donc qu'à moitié vraie pour le plaisir comme pour la vertu (Cf. Morale, L. I, ch. iv). La modération n'est la condition du plaisir que pour le plaisir sensible et de la vertu que pour la tempérance, qui est la vertu propre de la sensibilité. Aristote a reconnu lui-même que le bonheur le plus parfait résulte de l'acte le plus intense : c'est, d'après lui, l'acte de la pensée pure, lequel n'est pleinement réalisé qu'en Dieu.
Conclusion : tout être tend à se conserver et à se perfectionner ; aussi la fin générale et primitive de toute activité, celle dont les fins plus spéciales ne sont que des applications particuHères, consiste à se développer sans se compromettre. C'est de là que dérivent les deux lois fondamentales du plaisir et de la douleur.
D'une part, un être qui agit, mais dont l'activité est excessive ou s'égare, compromet par ce surmenage ou cet écart sa conservation ; il se met en opposition avec sa fin primordiale (se conserver) : voilà pourquoi l'activité surmenée ou égarée est cause de la douleur. D'autre part, un être qui reste inerte ne peut se perfectionner et manque sa fin naturelle (se développer) : voilà pourquoi Vinaction est suivie de douleur.
Le plaisir, au contraire, provient de l'activité qui se conserve et se développe conformément à sa fin naturelle. — L'activité parfaite, d'où naît le plaisir, est donc celle qui atteint sa fin ; l'activité imparfaite, d'oii naît la douleur, celle qui néglige ou manque sa fin. C'est pourquoi le plaisir et la douleur sont les signes du bien acquis ou manqué, d'un progrès accompli ou non obtenu. Le plaisir marque que l'être, parvenu à sa fin, s'est accru, enrichi, perfectionné ; la douleur est la preuve que l'être, n'ayant pas atteint sa fin, s'est diminué, appauvri, déformé. C'est dans ce sens que Descartes a pu dire du plaisir qu'il consiste dans la « conscience de quelque perfection » et Spinoza i}) de la joie qu'elle est « le passage d'une moindre perfection à une perfection plus grande », c'est-à-dire à un état meilleur de l'organe ou de la faculté agissante.