CHAPITRE PRELIMINAIRE XXVII
Remarquons enfin que les principes directeurs de la raison spéculative et de la raison pratique ne sont aucunement soumis à cette relativité qui conditionne la connaissance sensible. Ils ne sont connus ni dans ni par des relations, quoique l'esprit en prenne conscience à l'occasion de perceptions sensibles qui sont relatives. Ils se montrent et s'imposent à nous dans la lumière de leur nécessité absolue, comme des règles édictant les conditions d'intelligibilité de tout être ou les conditions de légitimité de toute action (^).
Sans doute la connaissance, que nous acquérons à la clarté de ces principes absolus, indépendants des circonstances de temps, de lieux et de personnes, n'est point parfaite : elle est et restera toujours plus ou moins inadéquate^ car nous ne savons le tout de rien. On peut l'appeler même, si l'on y tient, l'elatwe^ en ce sens que l'imperfection de nos idées est la conséquence nécessaire de la nature bornée de notre intelligence. Mais qui dit incomplet ne dit pas inexact. Nous n'atteignons pas adéquatement la réalité, mais nous en atteignons véritablement quelque chose.
Notre connaissance rationnelle, pour être inadéquate, n'en est pas moins réelle et objective. Les Scolastiques n'ont jamais confondu, mais soigneusement distingué « la vérité en nous et le vrai en soi (^) ». Ce qui est susceptible d'accroissement et de progrès c'est la manifestation de la vérité ontologique à l'esprit qui s'en informe. Aussi toute science évolue et se perfectionne, en tant que les savants reculent sans cesse les bornes de leur ignorance ; mais la vérité reste en elle-même immuable. Il faut donc comprendre et bien appliquer cette parole, parfois reprochée (^) aux Scolastiques :« Veritas consistit in adaequatione intellectiis et rei (■*). La vérité consiste dans une équation entre l'intelligence et la chose. »
(') Cf. in/ra, Psychologie, n. 159, 160, 163, 179.
{•) Cf. SuAREZ, Disputatioites metaphysicœ, Disp. VIII-IX. — Palmieui, Instiliiliones philosophicœ , t. I, Ontologia, Thes. VIII-X.
(') G. FoNSEGRiVE, La Quinzaine, 16 déc. 1903, p. 446-447.
(') S. Thomas, Summa theol., I P., Q. XXI, A. 2. Saint Thomas distingue avec soin la vérité logique de la vérité ontologique : « Intellectus autem, qui est causa rei, comparatur ad ipsam sicut régula et mensura ; e converso autem est de intellectu qui accipit scientiam a rébus. » Vérité logique : « Quando igitur res sunt mensura et régula intellectus, veritas consistit in hoc quod intellectus adœquatur rei, ut in nobis accidit ; ex eo enim quod res est, vel non est, opinio nostra et oratio vera vel falsa est. » Vérité ontologique : « Sed quando intellectus est régula vel mensura rerum, veritas consistit in hoc quod res adaequantur intellectui ; sicut dicitur artifex facere verum opus, quando concordat arti. » S. Thomas précise ailleurs sa pensée : « ... Unaquaeque res dicitur vera absolute secundum ordinem ad intellectum a quo dependet. Et inde est quod res artificiales dicuntur verœ per ordinem ad intellectum nostrum ; dicitur enim domus vera quae assequitur similitudinem formae qux est in mente artificis, et dicitur oratio vera, in quantum est signum intellectus veri. Et similiter res naturales dicuntur esse verae secundum quod assequuntur similitudinem specierum quae sunt in mente divina ; dicitur enim verus lapis qui assequitur propriam lapidis naturam secundum prœconceptionem intellectus ciivini. Sic ergo veritas principaliter est in intellectu, secundario vero in rébus, secundum quod comparantur ad intellectum ut ad principium. n (Ibidem, Q. XVI, A. 1) Cf. Élie Blanc, La vérité, sn définition et ses espèces, dans la Revue de Philosophie, avril 1901, p. 269 sqq.