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LA POSSIBILITÉ ET LE DOUTE

« Le sceptique, dit très bien Cl. Bernard, est celui qui ne croit pas à la science et qui croit à lui-même ; il croit assez en lui pour oser nier la science et pour affirmer qu'elle n'est pas soumise à des lois fixes et déterminées. Le douteur est le vrai savant ; il ne doute que de lui-mê?ne et de ses interprétation s, mais il croit à la science, il admet même dans les sciences expérimentales un critérium ou un principe absolu. Ce principe est le déterminisme des phénomènes {^). »

V. — Résultats : le doute universel des sceptiques est absolument stérile et funeste C^). Le doute méthodique est d'un emploi légitime, pourvu qu'il soit partiel et provisoire, c'est-à-dire pourvu qu'on ne l'étende pas aux premiers principes et qu'il ne soit pas une fin, mais un moyen : « C'est un moyen de nous rendre nous-même maître de nos idées et de construire sur un fonds qui soit à nous. » (Paul Janet.) C'est encore un stimulant pour l'esprit qu'il empêche de s'endormir dans la routine. SocRATE, S. Augustin (^), S. Thomas avaient, avant Descartes, employé avec succès le doute méthodique, sous différentes formes.

Mais c'est un moyen dangereux. Descartes le reconnaît lui-même et n'ose engager personne à suivre son exemple : « Que si mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voirici le modèle, ce n'est pas, pour cela, que je veuille conseiller à personne de l'imiter... La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doive suivre... (*). » Ne dirait-on pas que Descartes avait le pressentiment des conséquences abusives que, contre ses intentions, d'imprudents disciples devaient tirer de sa doctrine, en transformant la méthode du doute provisoire et limité en liberté de juger sans contrôle et sans frein (^) ?

(*) Cl Bernard, Introduction! à l'étude de la médecine expérimentale, I" P, Ch. ii, § vi, p. 91.

(*) Baunakd, Le doute et ses victimes. — C'est Royer-Collard qui a dit : « On ne divise pas l'homme ; on ne fait pas au scepticisme sd part ; dès qu'il pénètre dans l'entendement, il l'envahit tout entier ». Fragments, publiés par Jouffroy dans l'édition des Œuvres de Reid, t. IV, p. 451. Conclusion du discours d'ouverture du cours de la troisième année.

(') S. Augustin réfute ainsi les partisans de la Nouvelle Académie : Nulla in his veris Academicorum formido dicentium : Quid si falleris ? Si enim fallor, sum. Nam qui non est, utique nec falli potest, ac per hoc sum si fallor. Quia ergo sum si fallor, quomodo esse me fallor, quando certum est esse me si fallor? (De Civitate Dei, L. XI, C. xxvi). Ailleurs, il établit entre lui et la raison le dialogue suivant : R.4.T10 : Ora brevissime et perfectissime, quantum potes. — Augustinus : Dews semper idem, noverim me, noverim te. Oratum est. — R. Tu qui vis te nosse, scisne esse te 1 — A. Scio. — R. Vnde scis ? — A. Nescio. — R. Simplicem te sentis, anne multiplicem ? — A. Nescio. — R. Moveri te scis ? — A. Nescio. — R. Cogitare te scis ? — A. Scio. — R. Ergo verum est cogitare te. — A. Verum. {Soliloquiorum L. II, Ci). Cf. De libero arbitrio, L. II, C. m. — De Trinitate, L. X, C. x. — Ferraz, La Psychologie de saint Augustin, Ch. vi, p. 147 sqq. — L. Blanchet, Les Antécédents historiques du « Je pense, donc je suis », I" Partie, Paris, 1920.

(*) Descartes, Discours de la méthode. II" P.

C) BossuET du moins en eut la claire vue. «... Je vois non seulement en ce point de la nature et de la grâce (c'est une allusion au Traité de la nature et de la grâce de Male- BRANCHE),mais en beaucoup d'autres articles très importants de la religion, un grand combat se préparer contre l'Église sous le nom de philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein

(117) l'opinion et la PHouAiintTi: 775

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