II. — LEURS VARIÉTÉS
On peut distinguer plusieurs espèces de certitudes ol, dNjvidcnces selon que l'on se place aux points de vue divers do leur origine, d»; leur objet, ou de leur motif.
§ A) D'après l'origine. — On peut distinguer la certitude et l'évidence d'après la manière dont elles s'obtiennent, en :
I. — a) Immédiate ou intuitive, qui résulte de la vue directe de la vérité, sans le secours d'aucune vérité intermédiaire • va Je suis • 2 + 2=4. , fe. . ,
h) Médiate ou discursive, qui résulte d'un raisonnement ; vg. Los trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. L'ascension des liquides dans le vide est due à la ])rcssion atmosphérique.
La certitude expérimentale est immédiate dans la connaissance des phénomènes psychologiques ; médiate dans l'étude des faits physiques. — La certitude rationnelle est immédiate quand elle a pour objet les vérités premières et les axiomes ; médiate, quand elle a pour objet les vérités démontrées.
IL — a) Spontanée, celle qui n'a pas été précédée d'examen ; vg. témoignage de la conscience attestant une douleur.
h) Réfléchie, celle qui, précédée d'examen, peut motiver son adhésion ; vg. certitude des vérités scientifiques.
§ B) D'après l'objet. — On distingue la :
I. — Certitude de fait ou expérimentale, qui est attachée à la connaissance des choses réelles que l'expérience nous fait connaître soit en nous, soit en dehors de nous ; vg. phénomènes psychologiques ou physiques.
IL — Certitude de raison, qui est attachée aux vérités nécessaires de l'ordre spéculatif ou de l'ordre pratique ; vg. Tout ce qui est, est. Il faut faire le bien.
§ C) D'après le motif, qu'on peut envisager sous un double aspect :
I. — Selon la connexion qui existe entre une vérité et son motif, on distingue :
a) L'évidence intrinsèque, quand la raison qui détermine l'assentiment est inhérente à la chose même (^), c'est-à-dire quand la raison d'affirmer le prédicat du sujet est perçue, soit immédiatement, soit médiatement, dans le sujet même ; vg. Le triangle est une figure à trois côtés. Le carré construit sur l'hypothénuse est égal aux carrés construits sur les deux autres côtés.
h) L'évidence extrinsèque, quand la raison d'adhérer à une proposition se tire de celui qui la propose, c'est-à-dire quand la raison d'affirmer n'est pas la perception de la chose même, mais dhin signe qui lui est
(M BossuET, Logique, L. III, Ch. xvni.
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nécessairement uni ; vg. j'admets l'existence de Pékin sur l'autorité des voyageurs. Dans le premier cas, c'est l'évidence de la vérité elle-même. Dans le second, c'est l'évidence de crédibilité, c'est-à-dire des motifs de croire telle affirmation. L'évidence de ces motifs est intrinsèque, parce que j'en aperçois la valeur propre, mais l'évidence de la vérité affirmée est extrinsèque à cette vérité, parce que je ne la perçois pas elle-même ; vg. je n'ai jamais vu Pékin. Je l'accepte cependant comme certaine, parce que l'évidence intrinsèque des motifs de croire à l'affirmation des voyageurs est nécessairement liée à l'existence de Pékin et rejaillit sur elle' (120, § IV).
II. — D'après le motif qui nous détermine à affirmer une proposition, on distingue la certitude et l'évidence :
a) Métaphysiques, qui s'appliquent aux propositions qu'on ne peut nier sans violer le principe d'identité ou de contradiction ; vg. il n'y a pas de mouvement sans vitesse ; 2 -f- 2 = 4. Le contraire de ces propositions est non seulement faux, mais absurde, car il ne peut être pensé sans contradiction ; il est inconcevable.
La certitude métaphysique a pour fondement l'essence même des choses qui est immuable ; c'est pourquoi elle n'admet aucune exception ; elle est absolue. Partout et toujours, quelle que soit l'hypotlièse qu'on fasse, 2 -|- 2 égaleront 4.
b) Physiques, qui s'apphqueht aux propositions qu'on ne peut nier sans contredire les lois de la nature ; vg. la chaleur dilate les corps. Le contraire de ces propositions est simplement faux, c'est-à-dire qu'il n'est pas, mais qu'il pourrait être. La vérité qu'elles affirment est donc contingente.
La certitude physique a pour fondement les lois du monde extérieur. Elle est donc hypothétique comme ces lois, qui n'ont qu'une nécessité relative : tel phénomène se passera si les circonstances restent les mêmes (Ps. 164). Elle admet donc des exceptions, parce que Dieu peut agir directement lui-même en dehors de ces lois. Mais l'intervention directe de la Cause première est si restreinte que, pratiquement, elle est néghgeable pour les prévisions scientifiques.
c) Morales, qui s'appliquent aux propositions qu'on ne peut nier sans contredire les lois d'après lesquelles les hommes agissent habituellement ; vg. Les mères aiment leurs enfants.
La certitude morale a pour fondement les lois de notre constitution morale, c'est-à-dire de l'homme en tant qu'être raisonnable et libre. Elle est hypothétique aussi et elle admet des exceptions plus fréquentes que la certitude physique, car ici la hberté peut intervenir et déroger aux lois morales qui sont obhgatoires, mais non nécessitantes (Morale, L. I, Ch. II). Il est certain qu'en général les mères aiment leurs enfants ; mais il y a cependant des marâtres. Les lois morales n'ont donc qu'une
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généralité relative et rintorvcntion toujours possil)l<' dr I.i lil).;il.'; rcn«i les prévisions incertaines pour les cas particuliers (!)(>).
Dans la certitude métaphysique,i\ n'y a aucune possibilité du contraire : le tout sera toujours plus grand que la partie. Dans les certitudes p/t>/si(/iie et. morale, le contraire est possible ;. elles portent sur les lois pliysirpies et morales prises dans leur ensemble : vg. Le feu brûle. Les ciloyt-ns ;iiment leur patrie. Mais, dès qu'il s'agit d'un cas singulier, il n'y a plus qu'une probabilité plus ou moins grande ; car, ces lois souffrant des exceptions, on n'est pas certain qu'une exception n'aura pas lieu ; vg. Le soleil se lèvera encore dans cent ans. Tel homme aimera toujours sa patrie.
Remarques : 1° On appelle quelquefois la certitude historique, certitude morale, parce qu'elle repose sur V autorité des témoins. Mais, <mi définitive, elle n'est qu'un cas de la certitude rationnelle uu métaphysique, car on ne peut démontrer la valeur de l'autorité des témoins qu'en s'appuyant sur le principe de raison sufffisante (100, § C).
20 On se sert encore du mot certitude morale en d'autres sens (119).
30 En dernière analyse, la certitude, qu'elle soit rationnelle ou expérimentale, métaphysique, physique ou morale, a pour fondement la certitude du témoignage de la conscience ou certitude psychologique, parce que toutes imphquent la certitude de V intuition consciente qui nous manifeste toutes nos connaissances, de quelque ordre qu'elles soient (Ps. 68, II, B).
Conclusion générale : « L'ignorance et l'incuriosité » ne sont pas, quoi qu'en dise Montaigne, c un doulx et mol chevet, et sain, à reposer une teste bien faicte {}) ». L'opinion même n'est pour l'homme qu'une étape ; il aspire à la certitude. Dans le doute l'esprit s'abstient, également éloigné de l'affirmation et de la négation, également tiraillé en sens contraires. Dans l'opinion il penche d'un côté, tout en se sentant plus ou moins incliné de l'autre. Dans la certitude, il adhère fermement et tranquillement à la vérité : c'est la paix intellectuelle, le repos de l'esprit qui est arrivé au terme et qui en jouit. L'idéal pour l'homme ce n'est même pas de posséder des vérités certaines, mais éparses ; c'est d'enchainer tout un ensemble de vérités par le lien d'une commune certitude. Cet idéal c'est la science, c'est-à-dire la connaissance certaine et méthodique des vérités générales. Cet idéal est-il réahsable ? la certitude et la science sont-elles possibles ? C'est là une question de Métaphysique, à laquelle trois systèmes ont répondu : !« Scepticisme : tout est incertain. — 2» Probahihsme : il y a des degrés dans l'incertitude. — 3° Dogmatisme : il y a des choses probables et il y a des choses certaines. {Métaphysique, L. I, Gh. II).
(M Essais, L. III, Ch. xiii.