LA CERTITUDE MORALE
Ce mot prête malheureusement à l'équivoque, car il est pris en plusieurs sens dilïérents. On l'emploie pour signifier :
I. — Une haute probabilité : c'est la certitude au se?is large du mot. Mais ce n'est pas une certitude stricte, parce qu'elle est insuffisante au point de vue intellectuel^ c'est-à-dire sous le rapport de l'évidence : le doute est théoriquement possible. Mais, à cause de sa grande probabilité, elle s'impose à l'esprit avec une force capable d'exclure pratiquement le doute et de déterminer notre conduite. Il n'est pas, vg. absolument impossible que je sois empoisonné en mangeant ce soir ; mais la probabilité est si faible qu'elle est pratiquement négligeable. Comme cette certitude pratique a été surtout appliquée aux inductions relatives à la nature morale de l'humanité, on l'a appelée certitude morale. C'est en ce sens qu'on dit : Je suis moralement certain que mon ami ne me trahira pas (1).
IL — Une simple croyance : A) C'est cette certitude, compatible avec le doute théorique, que Kant appelle foi ; et les postulats de la raison pratique n'ont pas d'autre certitude que celle-là (120, § II, B). Il la définit : une croyance objectivement insuffisante (car les preuves manquent, ces postulats ne pouvant être scientifiquement démontrés), mais suffisante subjectivement. C'est un état intermédiaire entre la certitude stricte, objectivement et subjectivement suffisante, et ropinion, subjectivement et objectivement insuffisante. La certitude stricte exclut tout doute théorique et pratique ; la certitude au sens large exclut seulement le doute pratique, parce qu'elle n'est qu'une très haute probabilité ; l'opinion n'exclut aucun doute à cause de sa faible probabilité.
B) Pour ReuGuvier et les Néo-criticistes la certitude morale n'est aussi qu'un cas de la croyance (120, § III).
III. — La certitude relative aux lois de l'activité morale : c'est le sens que nous avons adopté plus haut (118, II, § C, II, c). C'est une certitude proprement dite, mais elle a pour objet les lois de la nature raisonnable et libre de l'homme. On devrait restreindre le sens de certitude morale à ce cas, comme on réserve celui de certitude physique au cas des lois du monde extérieur. Ce serait clair et logique, car, nous allons le montrer, la certitude à laquelle on applique, communément aujourd'hui, le nom de certitude morale, n'est qu'une variété de la certitude rationnelle.
IV. — La certitude rationnelle appUquée aux vérités de l'ordre moral. — On entend par vérités de l'ordre moral celles qui se rapportent au devoir. Elles comprennent d'abord toutes les vérités de la Morale, et, parmi les vérités psychologiques et métaphysiques, celles qui sont insé-
(') Cf. Caro, Jouffroy et ses Œuvres, Revue des Deux Mondes, 15 Mars 1865.
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parablemcnt unies à la Morale, cumine la liberté et la res|).rnsai)ililé de l'homme, l'existence de Dieu, l'immortalité do l'àmc et la sanction do la vie future. La certitude moiale n'est qu'un cas de la cerfiliKlc; rationnelle : les principes premiers de l'ordre moral (mt la cerliludc métaphysique des principes premiers de l'ordre spéculatif ; les démonstrations des vérités morales ont la certitude logique de toutes les démonstrations. Cependant, à raison de la nature spéciale des vérités morales, la certitude morale a des caractères particuliers :
10 En même temps que la vérité morale est évidente et certaine pour l'intelligence, elle est obligatoire pour la volonté : elle est un commandement.
2» On n'arrive pas à la certitude des vérités morales par le même genre de démonstration qu'à la certitude des vérités de l'ordre mathématique ou de l'ordre physique :
A) Les vérités morales, vg. Tout être libre doit rendre compte de ses actes. — On ne doit pas mentir. — Les parents doivent élever leurs enfants. — Les enfants doivent obéir à leurs parents, etc., ne ))euvent être vérifiées expérimentalement comme les lois physiques (vg. dilatation des corps par la chaleur, etc.). L'expérience montre le fait^ ce qui est, non le devoir être. Or ce qui est c'est souvent la violation pratique des vérités morales ou la contestation de leur valeur théorique.
B) Le morahste peut, sans doute, en s'appuyant sur l'expérience interne, sur l'analyse des jugements et des sentiments de la conscience (Mor., L. I, Ch. i), découvrir et formuler les principes premiers de l'ordre moral. 11 peut ensuite prouver logiquement les vérités morales par le raisonnement déductif, il peut les déduire rigoureusement les unes des autres, car, en Morale comme en Mathématiques, il y a des notions premières, des principes et des conséquences. Mais, pour saisir l'évidence des vérités morales et arriver à la certitude, le procédé d'une rigoureuse déduction ne suffit pas. Il y a une autre condition à remphr : la perception de l'évidence morale ne dépend pas seulement de la raison, mais encore de la volonté.
En effet, les vérités de l'ordre purement spéculatif sont acceptées sans résistance dès que leur évidence apparaît à l'esprit, parce qu'elles ne contredisent pas nos passions. Il n'en va pas de même pour les vérités morales, parce qu'elles entraînent des conséquences pratiques qui peuvent contrarier nos penchants, « Si la géométrie, dit Leibniz (i), s'opposait autant à nos passions et interests présens que la morale, nous ne la contesterions et ne la violerions gueres moins, rnalgré toutes les démonstrations d'EucLiDE et d'ARCHiMÈDE, qu'on traiteroit de rêveries^ et croiroit pleines de paralogismes. » Si la raison était laissée à elle-même
(1) Leibniz, Nouveaux essais..., L l, Ch, il, § 12.