MAIS CERTAINS DE CONNAITRE
Scolastiques : ils distinguent deux sortes de certitudes : la certitude de science et la certitude de croyance ou de foi. Savoir, c'est connaître par soi-même ; croire, c'est connaître quelque chose sur le témoignage des autres. Je puis m'être démontré un théorème de géométrie ; alors je le sais ; je puis l'admettre sur la parole d'un savant qui me donne des garanties suffisantes de sa compétence et de sa probité ; alors j'y crois. Dans les deux cas, ce qui détermine l'adhésion de l'intelUgence à la vérité, c'est l'évidence.
Mais : a) quand il s'agit de la science, cette évidence est directe, intrinsèque, inhérente à la vérité. L'esprit perçoit la vérité elle-même, soit immédiatement : vg. 2 -[- 2 = 4; soit médiatement, à la suite d'un raisonnement : vg. quand je me démontre le volume de la sphère, je vois les rapports de ce théorème avec les principes géométriques ; j'en connais la raison d'être, alors il y a vision, intuition de la vérité affirmée.
b) Quand il s'agit de la croyance, cette évidence est extrinsèque à la vérité crue ; c'est Yévidence du témoignage ou évidence de crédibilité, liée à la vérité attestée. Si j'ai été à Rome, j'ai la certitude scientifique de l'existence de cette ville : je l'ai vue. Si je n'y ai pas été, je crois à son existence d'après le témoignage des hommes de toute condition et de tout pays qui l'ont visitée. Or il répugne que tant de témoins, dans des situations si diverses, puissent se tromper et vouloir me tromper : cette unanimité dans l'erreur et le mensonge n'aurait pas de raison d'être, serait un effet sans cause. Il m'est donc évident que ces témoins disent vrai : cette évidence testimoniale est directe et intrinsèque : je vois que ce sont des témoins dignes de foi. Mais leur témoignage est lié à un fait que je ne vois pas (l'existence de Rome). Je crois à ce fait à cause de sa liaison nécessaire avec le témoignage qui l'atteste ; je ne vois pas le fait en lui-même, mais je vois la vérité du témoignage qui le contient ; de sorte que la certitude rationnelle du témoignage rejaillit sur le fait lui-même, à cause du lien qui les unit. Il est des cas, où l'on peut arriver par le «témoignage à la certitude aussi bien que par le raisonnement : vg. je ne suis pas plus certain de cette proposition : Les trois angles d'un triangle valent deux droits, que de celle-ci : Rome existe. Les deux connaissances sont égales en certitude ; mais la science est plus parfaite parce qu'elle donne la vue directe de la vérité qui seule contente pleinement l'esprit ; tandis que la foi n'en donne qu'une connaissance indirecte.
Conclusion : les Scolastiques ont donc bien saisi les rapports de la science et de la foi. La science atteint directement le vrai : un savant voit pourquoi les trois angles..., etc. L'ignorant, qui le croit sur la parole d'un savant, ne voit pas pourquoi la chose est ; il connaît cependant qu'elle est. Cette foi n'est pas aveugle, mais raisonnable, car elle est déterminée par l'évidence du témoignage. Il y a donc dans la foi un élément scientifique (une connaissance directe du vrai) et un élément non-scientifique (une connaissance indirecte) qui précisément différencie la foi de la science. Ainsi, dans l'exemple cité, il y a de la foi, car l'ignorant n'a pas l'évidence directe de la proposition attestée : Les trois angles... Il y a aussi de la science, car son assentiment de foi est tout entier fondé sur la science qu'il a de la valeur du témoignage ; il sait que le savant, qui lui affirme cette proposition, est compétent et honnête. La foi contient donc un élément intellectuel et, par là, elle est scientifique. Quand on a acquis la certitude que le témoin est digne de foi, il n'est ni raisonnable ni prudent de douter du fait qu'il atteste : vg. qui doute de l'existence de Rome ? Mais parfois des doutes déraisonnables et imprudents s'élèvent ; ils ont deux causes :
!« Comme la vérité, admise sur la foi du témoignage, n'est .pas vue en elle-même, l'esprit peut être tenté d'en douter, parce qu'il aspire à la vue directe de la vérité ; c'est ce qui arrive, vg. quand il s'agit des mystères.
20 Mais la grande raison est tirée des conséquonees j,'ênunl('s, quo peut avoir pour nous l'adhésion à la vérité. Cette remarque 8'ai)[)Iiqii<! surtout aux vérités d'ordre moral, car elles entravent nos inclinatiriris et nos passions. Ce sont les passions contrariées qui peuvent soulever des doutes. Mais, la vérité étant supposée établie d'une façon certaine, ces doutes ne sont pas raisonnables ; c'est à la volonté qu'il appartient d'intervenir alors pour commander l'adhésion pure et simple de l'intelUgence {^).
(M On trouvera des exemples émouvants de cette lutte entre l'intelligence et la volonté dans le très intéressant ouvrage que Tiiureau-Dangin a consacré à l'histoire de la Uenaissance catholique en Angleterre au XIX^ siècle. Rien n'est dramatique comme le spectacle de ces combats intimes par lesquels passèrent des hommes tels que Newman, Manmino, Faber, etc.