‹ Traité de philosophieChapitre 849 sur 921 · SIÈGE DE L'ERREUR · texte numérisé non relu

SIÈGE DE L'ERREUR

L'erreur, c'est donc le désaccord de la pensée avec son objet. Cette définition étant posée, il est facile de déterminer le siège de l'erreur.

I. — L'erreur ne réside pas dans l'objet : nous venons de voir qu'en soi et objectivement chaque chose, étant nécessairement ce qu'elle est et pas autre chose, est vraie.

II. — L'erreur n'est pas formellement dans l'idée, si l'on envisage l'idée en soi, car l'idée considérée en soi est un fait, un objet, une réahté ; elle est, comme tout fait, tout objet, toute réalité, ce qu'elle est ; c'est vraiment une idée, car elle est nécessairement conforme à son objet ; vg. l'idée que je me fais du centaure, du griffon.

III. — L'erreur n'est formellement que dans le Jugement : si l'erreur n'est, à proprement parler, ni dans l'objet, ni dans l'idée, reste qu'elle est dans l'attribution d'une idée à un certain objet. Si, au heu de considérer l'idée en soi, je la rapporte à un objet, alors je l'envisage comme représentative de quelque chose distinct d'elle-même. Il y a erreur quand il y a désaccord entre la représentation et l'objet auquel on la rapporte. Or l'opération par laquelle se fait cette attribution c'est le jugement ; l'erreur réside donc formellement dans le jugement qui affirme, entre l'idée et un objet, un accord qui n'existe pas.

Dans le jugement, le concept du prédicat représente les quahtés, la nature des choses dont on parle ; le concept du sujet représente les choses elles-mêmes. Dans la comparaison qui précède le jugement (vg. si je compare l'idée de contingent et d'éternel, de cercle et de carré, de centaure et d'existence, etc.) il n'y a pas d'erreur formelle dans la juxtaposition de ces idées, parce que l'esprit n'affirme entre elles aucune convenance ou disconvenance. L'erreur surgit dès que l'esprit affirme une conformité qui n'existe pas, en attribuant au sujet une quahté qui ne lui convient pas ; vg. si je dis : ce qui est contingent est éternel ; le centaure existe.

IV. — L'idée peut être matériellement fausse : il faut ajouter cependant que l'idée, non pas envisagée en soi, en dehors de toute relation avec son objet, mais considérée comme expression de son objet, peut être inexacte, c'est-à-dire le représenter infidèlement. Il y a donc, avant tout jugement, un désaccord entre elle et son objet ; il y a par conséquent, dans ce rapport entre la représentation et l'objet représenté, l'occasion, la matière possible d'une erreur. Si l'esprit ne contrôle pas cette représentation inexacte, il l'objectivera spontanément telle quelle, car c'est la tendance native de l'intelhgence d'admettre toute représentation qui n'est pas contredite par une autre (Ps. 148, § C). On peut donc, avec

(122) SIÈGE DE l'eRHEUH 7!»?

Descartes (^), appeler erreur « matéricll(! » ou i'irlurllr, h.ulc idw (|ui représente inexactement son objet, et réserver le nom d'erreur" t'ormellt' » ou actuelle à l'erreur de jugement. L'erreur l'ormelle ou proprement dite consiste donc, en dernière analyse, dans l'objectivation d'une idée matériellement fausse.

V. — Toute erreur a son origine dans un jugement médiat ou disciirhif, c'est-à-dire dans un raisojinement : il est clair que l'erreur no peut (exister dans les jugements immédiats ou intuitifs, parce que le sujet et Tattribul, étant actuellement donnés dans la conscience, l'esprit ne l'ait ({u'aifirmer leur existence actuelle dans la conscience. Aussi sont infaillibles d'aixtrd les jugements par lesquels nous constatons les faits psychologiques dont nous avons conscience (sans les rapporter au présent, à l'avenir, au monde extérieur, etc.) ; ensuite, les jugements analytiques où nous piircevons sans intermédiaire l'identité totale ou partielle de l'attribut et du sujet. L'erreur est donc impossible quand l'esprit ne dépasse pas les limites de l'intuition actuelle, c'est-à-dire de la perception immédiate et directe. Elle ne peut exister que dans la perception médiate et indirecte, dans ce qui est inféré et conclu des données présentes à l'esprit, c'est-à-dire dans le raisonnement. L'esprit ne distingue pas, dans ces données complexes, ce qui se rapporte à l'objet, de ce qui provient des intermédiaires de l'objet et du sujet lui-même.

L'erreur consiste à mal interpréter une représentation, c'est-à-dire à l'appliquer à un objet qui ne lui convient pas. Or interpréter une représentation comme l'expression d'un objet distinct d'elle-même, c'est faire une inférence. Donc toute erreur provient d'un raisonnement vicieux, c'est-à-dire d'un sophisme. Il est vrai que toute erreur est /o/-mM^^e par un jugement, mais ce jugement est le résidu d'une inférence antérieure, de sorte que le raisonnement est la seule opération susceptible d'erreur. Comme toute erreur est au fond une erreur d'interprétation, de raisonnement, il en résulte que la classification des erreurs se ramène à la classification des sopliismes.

Remarque : certains philosophes admettent cette classification :

10 Illusions ou erreurs d'intuition : une sensation ou une image ou une idée s'objectivent d'elles-mêmes, en vertu de leur force intrinsèque,

(1) Descartes, Méditation ÏW, n. 6 : « Maintenant, pour ce qui concerne les idée?, si on les considère seulement en elles-mêmes, et qu'on ne les rapporte point à quelque autre chose, elles ne peuvent, à proprement parler, être fausses.. Alors il ne reste plus que les seuls jugements, dans lesquels je dois prendre garde soigneusement de ne me point tromper. Or la principale erreur et la plus ordinaire qui s'y puisse rencontrer consiste en ce que je juge que les idées qui sont en moi sont semblables ou conformes à des choses qui sont hors de moi... » — n. 13 : « ... Erîcore que j'ai remarqué ci-devant qu'il n'y a que dans les jugements que se puisse rencontrer la vraie et formelle fausseté, il se peut néanmoins trouver dans les idées une certaine fausseté matérielle, à savoir lorsqu'elles représentent ce qui n'est rien comme si c'était quelque chose.» — Cf. Bossuet, Logique L. I, Ch. xii.

Page 1