LA CULPABILITÉ DE L'ERREUR
Une suite logique de la théorie de Descartes attribuant le jugement à la volonté, c'est que les erreurs nous sont imputables comme les actions vicieuses, car l'erreur est, comme le crime, un abus de la hberté. On peut lui opposer le proverbe : Erreur n''est pas crime. Les doctrines extrêmes de Descartes et de Spinoza sont exagérées, comme il ressortira de la preuve des propositions suivantes :
I. — L'erreur n'est pas, à proprement parler, volontaire. D'abord, on n'aime pas à se tromper : qui donc voudrait se tromper exprès ? De plus, se tromper volontairement, ce serait croire qu'une chose est vraie tout en sachant qu'elle est fausse : c'est là une opération qui imphque contradiction. On peut bien vouloir tromper autrui, mais on ne peut pas vouloir se tromper directement soi-même. Toute erreur est donc involontaire en ce sens. Pourtant la volonté n'est pas étrangère à l'erreur (124, §C, II, B. — Ps. 148, §B).
II. — Il y a (les erreurs plus ou moins volontaires : vg. on a eu le soupçon qu'on pouvait se tromper et l'idée est venue qu'on devait examiner ; mais, par néghgence ou prévention, on a passé outre et on a
(M Spinoza, Éthique 11^ P., Prop. XXXV.
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jugé. Ou bien on entrevoit la fausseté du jugement qu'on a porté ; mais on répugne à un nouvel examen et on l'écarté, parce qu'on sent qu'on serait obligé de penser et d'agir autrement, si on le révisait. La modification du jugement entraînerait une modification désagréable dans la conduite.
III. — 11 peut y avoir aussi des erreurs complètement involontaires : vg. on a jugé sans songer un instant qu'on pût errer ; aussi la volonté n'a pas même été sollicitée à intervenir. Telles sont les erreurs de l'enfant, de l'homme très borné, du sauvage, etc.
Conclusion : il y a donc des erreurs innocentes et il y a des erreurs coupables. La volonté dans l'erreur pèche surtout par imprudence ; aussi certaines imprudences tombent-elles sous le coup de la loi pénale. Le droguiste, qui vend un poison pour un remède et n'a pas l'intention de tuer le malade, est cependant responsable, dans une certaine mesure, de son erreur, parce qu'il aurait pu l'éviter s'il avait été plus vigilant. De même celui qui, en tirant trop précipitamment, tue son compagnon de chasse.