‹ Traité de philosophieChapitre 97 sur 921 · B. — DIFFÉRENCES · texte numérisé non relu

B. — DIFFÉRENCES

Malgré ces ressemblances fondamentales, les sensations et les sentiments diffèrent par leurs :

r. — Conditions antécédentes : celle des sensations est physiologique ; c'est une excitation organique qui produit la sensation : vg. de piqûre. — La condition des sentiments est psychologique ; c'est une idée, une détermination : vg. la pensée d'un succès produira la joie ; la prévision d'un échec, la tristesse.

IL — Localisation : les sensations sont localisables, elles nous paraissent situées en un endroit plus ou moins précis de notre corps (32) : vg. nous plaçons la douleur d'une coupure dans le doigt. — Les sentiments,

n'étant pas liés à des excitations organiques, ne sont pas localisables. Cette question : Où avez-vous mal ? a toujours un sens pour l'homme malade ; elle n'en a pas pour l'homme triste.

III. — Rapports avec l'intelligence : a) Les sentiments, ayant pour antécédent une connaissance, supposent un certain exercice de l'intelligence. C'est pourquoi l'enfant éprouve des sensations avant d'éprouver des sentiments, parce que, de ses facultés, c'est la sensibilité physique qui s'éveille la première (12).

b) Les sensations sont communes à l'homme et à l'animal, car tous deux tnt la sensibihté physique.

c) L'animal a certains sentiments simples (joie, tristesse, crainte, colère, amour, haine), parce qu'il possède la connaissance sensitive.

d) Mais les sentiments supérieurs et désintéressés (amour du \Tai, du bien, du beau) sont le privilège de l'homme, parce que seul il est doué de raison.

é) Le sentiment, étant inséparable de l'intelUgence, suppose une certaine connaissance des motifs qui l'ont fait naître : je sais les raisons de ma tristesse. Il suit de là que l'attention plus ou moins grande, donnée aux motifs qui ont produit le sentiment, accroît ce sentiment ou l'affaiblit: vg. si je suis affligé de la mort de ma mère, le souvenir de son affection et de sa vertu ravive ma tristesse. — La sensation au contraire, étant déterminée par une impression physiologique (et non par une idée comme le sentiment), n'emporte pas nécessairement la connaissance de la cause qui la produit : je puis éprouver un malaise corporel et en ignorer la cause. Bien plus, la connaissance de la cause de la sensation n'y change rien. Si j'arrive à savoir la raison de mon malaise corporel, cette connaissance ne le diminue pas plus qu'elle ne l'augmente. C'est que la connaissance de la cause organique de la sensation ne la fait pas agir de nouveau, tandis que, le sentiment ayant pour cause une idée, y penser c'est la faire revivre et par conséquent la faire agir de nouveau.

IV. — Rapports avec la volonté : a) Les sensations sont beaucoup moins soumises à l'action de la volonté que les sentiments. Sans doute, sensation et sentiment sont tous deux des phénomènes fatals, en ce sens que je ne puis pas ne pas souffrir d'une chaleur excessive en été ou ne pas être triste en apprenant la mort d'un ami. Mais, comme notre sensibihté physique est conditionnée par notre organisme et que l'organisme ne dépend pas de nous, il suit que nous n'avons qu'une faible prise sur la cause des sensations. On peut cependant modifier, dans une certaine mesure, son tempérament en le soumettant à un régime particuher et influer ainsi sur la sensibilité physique (199, I, B).

b) Si la sensibihté physique est relativement la même chez la plupart des hommes, parce qu'elle dépend étroitement de l'organisme, qui ne varie pas profondément d'un individu à un autre, la sensibihté morale

est très inégale, parce qu'elle est notre œuvre personnelle. Le sentiment a quelque chose d'individuel, d'original : chacun de nous le fait ; il reflète notre personnalité.

c) L'activité physique et ses fins étant très bornées, la sensation qu'elle conditionne doit être modérée ; la capacité de jouissance est très limitée : l'excès de nourriture fatigue. — L'activité morale étant plus indépendante de l'organisme et tendant à l'infini, le sentiment qu'elle conditionne est susceptible d'un développement indéfini ; ici, la capacité do jouir est beaucoup plus vaste : l'intelligence ne se lasse pas de comprendre ni le cœur d'aimer (21, III).

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