‹ Traite de photographieChapitre 15 sur 61 · DU PORTRAIT · texte numérisé non relu

DU PORTRAIT

Lorsque l’admirable découverte de M. Daguerre fut publiée, les gens du monde de tous les pays l’accueillirent avec empressement. Les artistes seulement se partagèrent en deux camps. Les uns ne virent dans les premiers essais qu’une reproduction sèche et froide de la nature, entièrement nulle sous le rapport de l’art. Les autres admirèrent d’abord l’exactitude des masses unie à une merveilleuse précision de détails; puis cette admirable dégradation des teintes qui fait de ces tableaux des chefs-d’œuvre inimitables. Mais une préoccupation importante s’empara alors de tous les esprits : pourra-t-on jamais faire le portrait au Daguerréotype? Cette question évidemment se rattachait à celle-ci : Pourra-t-on jamais opérer assez vite pour saisir, à l’ombre, dans un temps très-court, la physionomie habituelle d’une personne? Nous l’avouerons avec

franchise, les portraits que l’on faisait alors, ceux que l’on fil pendant bien long-temps, ne donnaient guère d’espoir, môme aux partisans les plus passionnés. En effet, il s’agissait alors tout simplement de poser vingt-cinq minutes, les yeux ouverts en plein soleil. Quelques adeptes eurent ce courage, mais on comprend que c’était un dévouement inutile. Au lieu de portraits on retrouvait sur la plaque des figures de suppliciés.

Il y a trois ans nous présentâmes des Daguerréotypes dits à portrait (i); par des courbures nouvelles et par un raccourcissement considérable du foyer, ces appareils opéraient à l’ombre en deux minutes.' C’était, comme on voit, un immense progrès; mais de là à l’instantanéité il y avait encore un abîme! Bientôt après, l’application du chlorure d’iode, par M. Claudel, vint donner une nouvelle impulsion à la photographie. Selon le vœu de l’auteur decette découverte, nous nous empressâmes de la rendre publique par la voie de l’Académie des sciences ; dès lors on put sérieusement songer à reproduire un visage humain : on fit avec ce nouveau procédé de fort belles épreuves, des portraits magnifiques, parfaitement ressemblants, auxquels il ne manquait trop souvent qu’une

(I) Le vice de construction des premiers appareils pour 1a reproduction des portraits une fois reconnu , on ne tarda pas à y apporter remède en adoptant des objectifs d’un foyer très-raccourci. MM. Lerebours et Buron paraissent être les premiers qui aient songé à cette innovation. Grüce à ce perfectionnement , la concentration des rayons lumineux dans la chambre obscure augmenta d’intensité , et la durée de l’exposition au soleil fut réduite à trois ou quatre minutes. (Traité de Uaguerréotype, par un amateur.)

seule chose, V expression, c’est-à-dire tout. Néanmoins, les établissements pour faire les portraits prirent une extension immense : dans toutes les grandes villes on s’occupa de faire le portrait au Daguerréotype ; et ce qui surprendra sans doute quelques personnes, c’est que dans la ville de Londres les deux seuls établissements de ce genre firent plusieurs fois en une seule journée jusqu’à 1,500 francs de recette.

Toutefois, l'avenir du portrait au Daguerréotype faillit être compromis par les spécimens cadavéreux qui, de toutes parts, étaient mis en exhibition. L’idée seule d’un portrait au Daguerréotype entraînait avec elle quelque chose de repoussant. Aussi, rencontronsnous encore chaque jour des personnes qui sont toutes surprises, tout émerveillées, quand elles voient nos spécimens. C’est qu’eneffet une belle épreuve faite rapidement avec un bon objectif, réunit l’expression, la ressemblance, les finesses de détail obtenues sans nuire aux masses, la correction des lignes, c’est-àdire toutes les perfections de l’art (1).

(1) Malgré ces admirables résultats, qui auraient été X peine croyables si on les avait obtenus de prime abord , et s’ils n’étaient pas le fruit de découvertes successives et d'on travail persévérant , les portraits protographiques, qui comptent un si grand nombre de partisans , ont aussi leurs détracteurs.

Quelques-uns , étrangers à la peinture et an dessin, ignorant la théorie des ombres, celle du clair obscur et les lois de la perspective, ne pourront jamais comprendre qu’on puisse obtenir quelque effet sans le coloris. Os ne tiennent aucun compte de cette admirable dégradation des teintes , de cette perfection de modelé , de cette pureté de contours qui font tout le charme des couvres photographiques. En un mot, la reproduction la plus exacte de la nature est sans aucun prix k leurs yeux si elle se présente dépourvue de ses couleurs. Cette classe d'adversaires est malheureusement

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