DE LA PHOTOGRAPHIE CONSIDEREE DANS SES RAPPORTS AVEC L’ART
La photographie doit exercer sur les progrès de l’art une influence considérable , et dont il est facile de se rendre compte.
Dans une œuvre d’art , il y a deux choses unies et distinctes, l’idée et l’exécution.
Dans un tableau, l’idée, c’est la conception du tableau, et l’exécution, cette conception exprimée au moyen du dessin et de la couleur.
Ainsi, l’art mène à l’expression par la reproduction de la forme. Et comme pour la forme, la nature est le plus grand maître, il en résulte que la photographie, offrant à l’artiste une copie exacte, minutieuse et poétique cependant comme la vérité, doit lui fournir une source inépuisable d’enseignements qu’il ne pourrait se procurer par aucun autre moyen.
L’unité de composition est une des plus grandes difficultés de l’art, et la condition même du beau. Sans unité il ne peut y avoir de véritable beauté dans une œuvre d’art.
Or, à quelle condition y a-t-il unité dans une œuvre d’art,
c’est à la condition que toutes les parties s’harmonisent et concourent à l’expression générale de l’ensemble; or, l'harmonie qui naît de la juste proportion des parties, c’est la nature qui l’enseigne; l’art n’est sous ce rapport que son interprète, et c’est pourquoi la photographie qui reproduit invariablement la nature peut fournir un très-utile concours à Fart»
lï.
En raison de la grande rapidité avec laquelle elle opère, la photographie peut rendre à l’art des services d’un autre genre, elle peut lui offrir un modèle permanent et durable de ces beautés éphémères, comme un effet de lumière, ou une expression de physionomie.
Tous les peintres ont rencontré des types dont l’expression était admirable, mais dont la mobilité était désespérante.
La séance se prolongerait en vain, l’expression s’est évanouie avec la pensée qui l’avait fait naître , la lassitude et l’ennui ont fait place à une animation qui ne pouvait se soutenir que quelques instants. Or. si fugitive que soit cette expression, la photographie peut la saisir et la fixer, et offrir à l’artiste un modèle durable d’une beauté qui lui eût échappé sans retour.
Si l’art doit tendre à l’infini, il faut cependant qu’il arrive
à l’expression par la reproduction de la forme , car l’expression naît du dessin. Or, le dessin ne peut puiser ses modèles que dans la nature.
Voy ons donc jusqu'à quel point la photographie peut venir en aide à l’artiste dans l’intelligence de la nature.
Chaque objet dans la nature a un caractère particulier : une plante ne se distingue pas d’une autre plante par les seules différences qu’en fait le botaniste, quelque nombreuses que soient les dissemblances qu’il y signale; il ne suffit donc pas à un paysagiste, pour peindre un arbre, d’imiter son feuillage par la touche, sa nuance par la conformité de ton, son profil par l’aspect, il faut encore qu’il arrive à rendre le caractère typique de cet arbre, caractère qu'il ne pourra découvrir que par une étude exclusivement artistique. Or, la photographie a cela de remarquable, que quel qu’incomplète que soit l’épreuve qu’elle fournit, elle présente précisément le caractère typique de l’objet reproduit. Ce (pie nous disons d’un objet isolé, s’applique à tout indistinctement.
Un exemple nous permettra de mieux préciser notre pensée.
Supposons trois étoffes, de soie, de laine et de coton, ayant exactement la même couleur et drapées de la même manière.
Malgré leur identité de couleur et d’arrangement, ces trois étoffes n’en restent pas moins essentiellement différentes sous
le rapport de l’art, et au besoin, une épreuve de photographie viendrait nous le démontrer.
Chacune de ces étoffes ayant réfléchi une quantité différente de lumière , sera rendue par la photographie avec un éclat différent. Sous ce rapport, l’artiste trouvera, dans une épreuve de photographie , une source de renseignements que l’étude des plus grands maîtres ne lui fournira pas toujours.
Ce que nous avons dit du caractère typique sous le rapport de l’art, de chaque objet pris isolément, s’applique également aux grandes scènes de la nature.
Sans doute, aucune étude ne peut remplacer, pour l’artiste, le spectacle des peuples aux mœurs et à l’histoire desquels il veut nous initier. Cependant, à défaut de ce spectacle, qu’il n’est réservé qu’à un petit nombre de se donner, une collection de photographies lui serait du plus utile secours.
Je suppose, en effet, qu’un peintre de l’autre côté des Alpes voulût retracer une scène du pays de Flandre, il ne pourrait évidemment s’inspirer du type Italien et de la campagne de Rome.
L’aspect d’un pays et son caractère, sous le rapport de l’art, ne dépendent pas seulement de sa forme géologique et de la nature de sa végétation. Bien d’autres causes , parmi lesquelles je citerai seulement l’état de l’atmosphère, contribuent à lui imprimer la physionomie qui en forme le trait le plus saillant.
Ainsi, dans les contrées du nord, un monument vu à une centaine de mètres perd déjà sa couleur , et à quelques Centaines de mètres plus loin, il ne nous apparaît plus que Gommme une masse confuse , cachée à nos regards par un rideaü de brouillards.
Dans le midi au contraire, en Italie, en Espagne, les monuments vus d’une très-grande distance ne changent ni de couleur ^ ni d’aspect, on ne s’aperçoit de leur éloignement que par leurs dimensions qui sont plus réduites.
Dans les sables brûlants de l’Egypte, vous marchez pendant des journées entières, ayant devant vous les Pyramides, dont vous croyez à chaque instant que vous allez toucher la base, et qui s’éloignent à mesure que vous avancez.
Or, celte variété d’effets, qui donne un caractère à part à toutes ces contrées, et fait de chacune un type différent sous le rapport de l’art, dépend Uniquement d’un changement dans l’état de l’ atmosphère.
Or, pour rendre des effets de ce genre, aucun moyen Connu ne peut rivaliser avec la photographie.
En recommandant aux artistes l’élude et au besoin l’usage de la photographie, nous ne prétendons pas leur donner le conseil de se faire copistes d’épreuves.
Le caractère essentiel de l’art, est de réunir dans un même cadre des beautés qn’on ne trouve pas réunies dans la nature, et. par cette réunion même, d’opérer une véritable création»
L’utilité de la photographie ne peut donc consister qu’à offrir à I artiste des renseignements exacts, sur les beautés de l'ordre le plus différent . dont celui-ci pourra disposer ensuite pour l’exécution de l’œuvre qu'il aura conçue.
Et, en effet, pourquoi y aurait-il plus d’inconvénient à ce qu’un peintre consultât une épreuve de photographie, qu’il n’v en a â ce qu’un sculpteur consulte un moulage surnature?
La photographie peut rendre à l’art des services d’un autre genre, on peut l’employer à reproduire les œuvres mêmes de l'art, et forme par ce moyen de véritables collections de chefs-d'œuvre.
Quel puissant intérêt n’offriraient pas de telles collections, qui permettraient de suivre l’art à travers les mille transformations qu’il a subies chez les différents peuples, et de distinguer, à travers les métamorphoses sans nombre par lesquelles il a passé, un reflet de la pensée constamment progressive, qui est la loi suprême de l’humanité.
Depuis quelques années, les études archéologiques ont pris un grand développement, grâces aux efforts de quelques hommes courageux , que n’a pas effrayés rimmensilé de l’œuvre: les traditions primitives du genre humain ont cessé d’être un mythe pour nous.
Sous ces allégories souvent ridicules et grossières, la science moderne découvre un sens caché, des préceptes de morale, ou des vérités philosophiques que la, prudence des prêtres-rois de ces temps reculés voulait cacher aux populations qu'ils ne jugeaient pas prêtes pour les recevoir.
Pour s’aider dans de semblables études, de tous les textes qui nous sont parvenus, il faudrait les multiplier beaucoup, en tirer de nombreuses copies, sans altérer les originaux.
Or, sous le rapport de la facilité qu’elle offre pour de semblables reproductions, aucun moyen connu 11e peut rivaliser avec la photographie.
Un monument est couvert d’inscriptions, la photographie peut les recueillir toutes, en moins de temps que le plus habile dessinateur n’en mettra à tailler son crayon.
La reproduction des manuscrits et des papyrus 11’offre pas plus de difficultés que celle des monuments.
Je me suis étendu bien longuement sur les rapports de la