QUATRIEME ORDRE DE FACULTES
Genre
Bien que toules les facultés dont je vais traiter aient des caractères communs qui les ont fait désigner sous le nom de senlimens, chacune d'elles présente un caractère qui lui est propre , et qui ne permet pas de la confondre avec une autre.
Quelques-unes se font remarquer par l'espèce d'excitation qu'elles donnent aux autres facultés , et peuvent devenir ou la source des grandes choses ou d'une multitude d'abus , de vices ou de crimes; les autres , et ce sont les plus précieuses , donnent à l'homme un caractère de noblesse et de moralité qui fait le bonheur de celui qui les possède, et des personnes qui Tentourenl. De la bonne direction des unes et de la culture des autres, dépend le bonheur des familles et partant celui des nations. Les philosophes les plus célèbres de l'antiquité , comme ceux des temps modernes , s'accordent pour reconnaître la partie de la philosophie qui traite de l'histoire de ces facultés , ou la morale, comme la plus nécessaire et la plus utile. Par elle nous pouvons régler nos mœurs, et diriger nos actions à la pratique de la vertu. Un point essentiel, et sur lequel personne ne me parait avoir assez insisté jusqu'à ce jour, c'est qu'en étudiant de bonne heure le développement de ces facultés, l'on pourrait prévenir une multitude d'abus, et même un grand nombre de lésions mentales. J'ai la plus profonde conviction que si la phrénologie eût été assez répandue , beaucoup de parens auraient pu prévenir la folie de leurs enfans , par une éducation morale et intellectuelle bien dirigée. Que de monomanies orgueilleuses, ambitieuses, religieuses, etc., n'eussent pas prévenus les conseils d'un médecin philosophe et physiologiste.
D'un autre côté, que de vices étouffés , que de crimes mêmes arrêtés par l'influence d'une religion éclairée et d'une sage morale. Ce sujet est trop important pour ne pas y revenir lorsqu'il sera question de l'éducation et des maisons de réclusion.
On peut dire d'une manière générale que l'histoire des facultés appelées
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sentimens , a été connue des anciens philosophes , et se trouve dans les écrits des moralisles et des philosophes de nos jours. Gall a cependant sur eux l'iminense avantage d'avoir indiqué le siège de leurs organes. Plus tard Spurzheim a indiqué celui de deux autres, enfin je crois avoir trouvé le siège d'un troisième , le sens du beau dans les arts. En mettant sur la voie pour apprécier le siège et le développement des organes des sentimens , et conséquemment leur sphère d'action , Gall et les phréuologistes qui l'ont suivi nous ont conduits à mieux connaître l'homme , et à expliquer une multitude de phénomènes dont la solution paraissait impossible jusqu'à ce jour. Leurs observations aideront puissamment le médecin physiologiste à éclairer l'histoire des aliénations mentales.
Cette faculté a été, et est souvent encore confondue avec l'orgueil, bien qu'elle en diffère d'une manière assez tranchée. Nos principaux moralistes, Pascal, Labruyère,la Rochefoucault , etc., en ont saisi plus ou moins bien le caractère distinclif ; mais aucun , selon moi , n'en a donné une meilleure idée que Gall , n'a mieux fait ressortir ses avantages et ses ioconvèniens et surtout n'a mieux fait apprécier, en comparant ensemble l'orgueil et la vanité, le vrai cachet de ces deux facultés.
Je suis bien loin, à cet égard, de partager l'opinion de M. Combe, qui accorde à Spurzheim le mérite d'avoir analysé ce sentiment mieux que ne l'a fait Gall. Tout ce que Spurzheim a dit sur cette faculté , y compris le nom nouveau qu'il propose pour la désigner , est évidemment emprunté à notre grand philosophe. Que M. Combe relise le passage suivant , que Spurzheim a extrait de l'ouvrage de Gall , et il verra si c'est seulement à Spurzheim qu'est due la meilleure analyse de cette faculté.
« L'homme orgueilleux est pénétré de son mérite supérieur , et traite du haut de sa grandeur , soit avec mépris , soit avec indifférence , tous les autres mortels. L'homme vain attache la plus grande importance au jugement des au très, et recherche avec empressement leur ajoproAa^ion.L'orgueilleuxcompte que l'on viendra rechercher son mérite ; l'homme vain frappe à toutes les portes pour attirer sur lui l'attention , et mendier quelque peu d'honneur. L'orgueilleux méprise les marques de distinction qui font le bonheur de l'homme vain. L'orgueilleux est révolté par les éloges indiscrets. L'homme vain aspire toujours avec délices l'encens même le plus maladroitement prodigué. »
Je ne pense pas qu'il soit possible de donner en aussi peu de mots une meilleure idée de la faculté en question , et je ne vois rien dans l'ouvrage de Spurzheim , autre que le fond de ce passage qu'il a évidemment emprunté de son maître.
BB PHRèNOlOGIB. -ilS
Plus j'examine la conduite des personnes qui possèdent celle faculté dans un haut degrô , et plus je reste convaincu que le désir de faire parler de soi , de se mellre en évidence ou de fixer l'attention des autres , est son caractère dislinclif. Lorsque je dis faire parler de soi , fixer l'attention, c'est comme on doit bien l'entendre d'une manière flatteuse pour la personne qui en est l'objet.
Lorsque cette faculté se trouve réunie à des facultés intellectuelles supérieures, elle contribue, comme cause d'excitation de ces dernières , à produire d'importans résultats dans les sciences et les arts : c'est à peu près l'histoire de tous les hommes qui ont traversé leur siècle en y laissant de fortes empreintes :loin d'être uu défaut dans ce cas, elle devient au contraire une excellente qualité, une inépuisable source d'émulation. L'artiste, le poëte, le savant, le musicien, croupiraient dans l'oisiveté , si les idées de gloire et de renommée ne les tenaient en haleine. Avec de faibles facultés intellectuelles et des sentimens moraux peu développés , elle donnera lieu aux plus grands abus, à des ridicules, des vices et même des crimes. C'est cette faculté qui porte certains hommes à suppléer par des signes extérieurs aux véritables qualités qui leur manquent. De là , cette recherche dans tout ce qui est entourage , titres , décorations, charlatanisme de toute espèce. Ce sont les vrais bâtons flotlansde La Fontaine; de loin c'est quelque chose, de près c'est peu de chose ou rien du tout. Que de gens que leur réputation écrase I Combien d'autres n'ont pour tout mérite que le triste avantage de leur titre, espèce d'enseigne propre à faire mieux ressortir leur nuUilè !
Je n'ai pas encore rencontré un vaniteux qui ne fut au fond un véritable intrigant. Les sociétés savantes, toutes les corporations abondent en gens avides d'entretenir le monde de leur personne : tous les moyens leurs paraissent bons s'ils peuvent arriver à ce but. C'est encore à cette faculté réunie à des facultés intellectuelles inférieures , que l'on doit ces essaims de médiocrités qui se donnent pour gens d'art ou de science. Celui-ci se fait appeler naturaliste parce qu'il a amassé force objets d'histoire naturelle : il se croit d'autant plus de droits à ce titre , qu'il a usé au moins vingt paires de souliers pour former sa collection. Un autre , après avoir mis toutes les boutiques des marchands d'une grande ville à contribution pour se procurer une multitude de pièces anciennes , se croit un numismate, etc. , etc. , etc.
J'ai encore observé que c'était la vanité qui portait les hommes qui occupent des emplois subalternes , à masquer leur profession sous un titre autre que celui qui leur convient. Je me rappelle avoir donné des soins à un individu qui prenait le titre d'employé dans un ministère. J'appris plus tard que son occupation consistait à balayer les bureaux, et à tenir en état les choses nécessaires aux véritables employés. Sa mise très-recherchée contrastait singulièrement avec sa profession , et si dans la conversation il n'eût pas laissé échapper de ces irrégularités de langage qui annoncent une éducation Irès-uègligée, on aurait pu le prendre pour un personnage.
Lors de l'avènement de Napoléon au Consultai, plusieurs jeunes gens qui avaient servi comme militaires furent employés dans diverses administrations. L'un d'eux, à qui un chef de bureau demandait quel était son état avant d'être employé, répondit qu'il était dans les poudres. Vous faisiez donc partie de l'administration des Salpêtres? Non, Monsieur. Cependant vous venez do
dire que vous étiez dans les poudres. C'est vrai, Monsieur, j'étais j'étais.*...
perruquier.
Les scènes dégoûtantes qui ont accompagné la révolution française sont encore une énigme pour beaucoup d'historiens et d'étrangers , qui ne savent comment concilier de pareils actes avec les habitudes naturellement douces et bienveillantes des Français. Rien cependant de plus facile à expliquer, si l'on tient compte du caractère dominant des principaux chefs de ce grand drame. Que l'on examine les têtes de Robespierre, Fouquier-Tinville , Marat, etc. , et l'on trouvera chez toutes un développement énorme des facultés affectives, et surtout de la vanité, avec un faible développement dessentimeus supérieurs. Peu leur importait les moyens pourvu qu'ils arrivassent à leur but. A part ce ramas de misérables qui fourmillent dans toutes les grandes capitales , et qui furent les instrumens de grands scélérats , la masse de la population ne prit aucune part aux actes sanglans de la révolution. Ce que je viens d'avancer n'a-t-il pas été prouvé par la condui le des Français en 1 8B0 ? Jamais peuple n'a peut-être présenté autant de grandeur d'ame et de générosité que les Français lors de la révolution de juillet.
La vanité est généralement plus prononcée chez la femme que dans l'homme, et si l'on tient compte que chez elle les facultés réflectives sont moins développées , on prévoit d'avance le soin qu'elle mettra à se faire remarquer. C'est au désir si prononcé de fixer l'attention qu'il faut attribuer chez la femme le goût pour la parure , et tout ce qui est luxe. On ne saurait croire à combien d'abus cette faculté portée trop loin peut donner lieu chez le sexe. J'ai la conviction qu'elle est une des principales causes de la perle d'une foule de jeunes personnes , qui auraient pu vivre heureuses si elles avaient su résister à l'appât de la parure et au désir de briller.
La vanité est une des facultés qui demandent à être dirigées et cultivées avec le plus de précaution , et de très-bonne heure. Si elle ne se trouve pas domptée et renfermée dans certaines limites chez quelques personnes, elle peut devenir la cause de bien des abus , quelquefois même de fautes , d'erreurs et de crimes. C'est surtout ce que l'on rencontre chez les personnes dont les moyens d'existence ne sont pas en harmonie avec le développement de cette faculté ; chez celles qui à des facultés réflectives très-faibles , et à des sentimens supérieurs peu prononcés présentent ce sentiment dans le plus haut degré.
L'organe de la vanité est placé sur les parties latérales de la région moyenne du bord pariétal formant la suture sagittale, n" 33, fig. 2, pi. LXXXIX, quand il a un grand développement il augmente d'une manière sensible le
DE PnRÉNOLOGIE. -ilS
diamètre antèro-poslérieur du cri\ne. Je n'ai pas encore rencontré une seule personne ayant la région ci-dessus indiquée , qui ne m'ait présenté tous les caractères de celte faculté dans un degré remarquable. Aucune ne me l'a offerte dans un plus grand degré de développement qu'un aliéné, que j'ai eu occasion de voir dans le bel établissement de Vanvres , tenu par MM. les docteurs Voisin et Falleret. Cet homme est l'inventeur de roues et de diverses machines propres à rendre les voilures plus commodes. Dans la conversation que M. le docteur Voisin eut avec lui en ma présence , il ne cessa de répéter : Qu'estce qui a inventé telle et telle chose ? C'est moi. Q'esl-ce qui a rendu les ressorts plus souples? Qu'est-ce qui a construit telle roue en fer? C'est encore moi. C'est vraiment une chose curieuse que de voir le mouvement et l'expression de figure qui accompagnent sont langage. Je me rappelle qu'il se plaignait amèrement de ce qu'on lui avait ôlé une épingle d'or, et de beaux boutons du même métal qui étaient à sa chemise. Nul doute qu'il ne désirait avoir ces objets que pour fixer davantage l'attention de ceux qui l'entouraient.
Orgueil. — Bonne opinion de soi-même.
La comparaison de Gall entre la vanité ou le sentiment d'approbation et la faculté dont je traite maintenant , a fait ressortir en partie les caractères de l'orgueil. J'aurais seulement souhaité en le lisant, qu'il eût été plus sobre de citations, qui deviennent un vrai remplissage , lorsque les caractères d'une faculté ont été exposés et développés par quelques exemples. Il semble que Gall ait pris à tâche , non-seulement pour cette faculté , mais encore pour toutes les autres» de fouiller tous les auteurs. Ainsi, à l'occasion de la faculté en question, il emprunte trois observations au docteur Perfect , deux à Fodérè, et dix à Pinel. Il ne se contente pas de les rapporter toutes textuellement, il y joint encore huit ou dix qui lui sont propres. Il eu résulte que toutes se ressemblant au fond , l'esprit ne tire aucun avantage de celte lecture qui finit par devenir fastidieuse.
En étudiant les hommes, quelle que soit la classe à laquelle ils appartiennent , on pourra reconnaître que plusieurs ont dans le caractère une manière d'être, que le langage vulgaire rend assez bien par lesexpressionsde fier, orgueilleux, superbe. Ici , comme dans la vanité, les paroles et le geste sont en harmonie avec la faculté dominante. C'est ce que nous démontrerons surtout en parlant des mouveraens du corps qui accompagnent l'action très-énergique des organes : eux seuls suffiraient dans beaucoup de cas pour indiquer que la faculté de l'orgueil est le caractère le plus saillant d'une personne.
La bonne opinion de soi-même , le désir de commander, la hauteur, sont autant de manière d'être qui prennent leur source dans la môme faculté , ou
aatant de modiflcalions de la même faculté (l'orgueil). Comme elle donne à celui qui la possède dans un très-haut degré, une grande opinion de sa personne , elle dispose , ainsi que j'ai été à même de l'observer, à vivre dans l'isolement, et peut devenir ainsi une des principales causes de l'hypocondrie et de la manie. Rousseau , en rendant compte de l'effet que produisirent sur lui la lecture de certains livres, laisse percer le trait le plus saillant de son caractère. Plutarque, dit-il , devînt ma lecture favorite; le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit de la lecture des romans, et je préferai bientôt Agésilas, Brulus, Aristide, à Arondate, Arlamène et Juba. De ces intéressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient entre mon père et moi se forma cet esprit libre et républicain , ce caractère indomptable et fier, impatient du joug et de servitude qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie , dans les situations les moins propres à lui donner l'essor. » C'est à tort que Rousseau attribue son caractère indomptable et fier à la lecture de Plutarque , il existait déjà tout entier chez lui , la lecture de la vie des grands hommes ne fit que lui donner l'éveil et le fortifier. Le choix seul de ses héros ne jusliûe-t-il pas mon assertion? En supposant que le frère de Rousseau eût fait sa lecture habituelle de Plutarque, cela ne l'eût pas empêché d'être un polisson et un mauvais sujet. ^
Gall tout en faisant des remarques plein,és de sagacité sur la faculté qui nous occupe , ne me paraît pas avoir tenu assez compte de la combinaison de la faculté de l'orgueil avec d'autres facultés , et avoir attribué à elle seule ce qui résulte évidemment de la mise en action de plusieurs. Ainsi dans le passage qui suit, et que j'extrais textuellement de son ouvrage , il est bien certain que l'orgueil n'agit pas seul. Il est , dit-il , certains nombres d'hommes qui ont l'esprit assez ferme et le cœur assez grand , qui sont assez profondément pénétrés de leur prix , et ont à tel point la passion de l'indépendance , qu'ils savent repousser toutes les influences extérieures tendant à les assujettir. Autant que possible , ils cherchent les états libres pour y fixer leur séjour , ils se vouent à une occupation qui les rend indépendans , qui les exempte de la faveur et des caprices des grands. La domination sur leurs inférieurs, qui entraînerait l'esclavage sous un maître absolu , leur deviendrait insupportable. Les honneurs , les distinctions destinés au mérite, lorsqu'ils sont prodigués à des hommes de rien, ne sont à leurs yeux que des humiliations. S'ils prospèrent , ce n'est que par eux-mêmes; comme le chêne, ils se soutiennent seuls , et tout ce qu'ils sont, ce n'est qu'à eux qu'ils veulent le devoir. C'est là une fierté qui n'est point encore dégénérée en orgueil , un mérite plutôt qu'un défaut; compagne souvent de grandes vertus, ennemie de toute bassesse , soutien du courage dans l'adversité. En analysant ce passage selon le langage phrénologique , il est évident que le désir seul de l'indépendance n'en forme pas le fond. Je ne pense pas non plus que l'orgueil soit souvent compagne des grandes vertus. Gall ne dit-il pas avoir trouvé son organe très-prononcé chez tous les chefs de brigands dont il a eu occasion d'examiner la tête ? Je ne crois
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pas davanlage que ce sealimenl soit, comme il le préicnd , le soulieu du courage dans l'adversilé : l'orgueil , quelque ùucrgique qu'il soit, no donnera jamais de courage à un lâche.
Les observations nombreuses que j'ai faites sur des orgueilleux , me paraissent justifier les remarques que je viens de faire relativement au peu d'attention que Gall a donné à l'étal des autres facultés , chez les personnes qui furent le sujet de ses observations.
Il en est de cette faculté comme de la vanité : sans rien changer au fond de son caractère, elle deviendra défaut ou qualité, vice ou vertu, suivant qu'elle se rencontrera avec des talens , des facultés morales et intellectuelles , faibles ou bien développées. Qu'un homme sans talent ou sans qualités morales supérieures se croie au-dessus des autres , quand rien ne peut justifier la bonne opinion qu'il a de lui-même, c'est un être ridicule et digne de pitié. Mais qu'un homme tel que Kousseau , Linnée, Gall , et d'autres personnages célèbres, se croient évidemment supérieurs aux autres, c'est moins à l'orgueil qu'il faut attribuer leur manière d'être , qu'au sentiment profond de leur supériorité intellectuelle , à la comparaison qu'ils ont faite en se mesurant avec leurs devanciers ou leurs contemporains : car je ne pense pas qu'il ait existé un seul homme supérieur dans les arts et dans les sciences, qui n'ait été à même d'apprécier sa supériorité sur ses concurrens. Si l'orgueil se trouve combiné avec des facultés intellectuelles et morales dans un haut degré , il en résulte ces beaux caractères dont Aristide , Socrate , Caton et Phocion nous présentent le modèle.
J'ai déjà dit, en parlant de l'organe du choix des places , que Gall me paraît avoir placé l'organe de l'orgueil un peu trop bas. Sur le crâne de personnes très-orgueilleuses que j'ai eu occasion d'examiner , j'ai constamment trouvé que la région indiquée par le n" 34, fig. 2, pi. LXXXIX, était saillante (1).
S ni.
Organe de la persévérance.
Celte faculté est trop bien connue pour que j'insiste sur les observations qui tendraient à en démontrer l'existence. Il n'est personne qui n'ait été à même d'observer la ténacité , l'opiniâtreté dont certains hommes sont capables. Des travaux qui demanderaient le secours de plusieurs hommes, d'un grand nombre d'années , ne les découragent pas ; leur persévérance triomphe de tous les obstacles. Il en est d'autres, au contraire, qui sont tout feu au commencement de leurs entreprises, mais que les difficultés rébutent aisé-
(1) I,a figure de l'orgueil est représentée simple à la surface du crâne : cela lient a ce que sou organe se trouvant placé sur la ligne mOiliane, toucUe à celui qui lui correspond; il n'est pas moins double ainsi que tous les autres.
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ment : incapables de travaux soutenus, ils perdent souvent le fruit d'excellentes id6es , de très-bonnes vues. La persévérance sans laquelle rien de l)on, d'utile et de grand ne peut avoir lieu chez les peuples civilisés, fut divinisée chez les anciens , tant ils la considéraient comme un puissant élément de bonheur et de prospérité. Je ferai remarquer cependant qu'elle ne peut agir ainsi que lorsqu'elle est accompagnée , ou pour mieux dire dirigée par des facultés intellectuelles et morales puissantes ; car dans le cas contraire elle peut donner lieu aux plus grands abus, et quelquefois même aux plus grands crimes.
L'organe de la persévérance est ordinairement très-prononcé chez les personnes qui se livrent avec ardeur aux arts ou aux sciences sans aucune chance de succès. Aveuglés par le senliment d'approbation ou d'orgueil , mais sans talent remarquable , leur opiniâtreté tourne à leur détriment. Ces hommes ont beau s'agiter , ils portent en eux-mêmes le germe de leur destruction, la médiocrité ; et ce qu'il y a de pire , la misère sera toujours leur partage. Que de savans , de poètes, de peintres, de musiciens, etc., ou prétendus tels, ont travaillé toute leur vie pour rester complètement oubliés ! imbus de ce faux principe que la persévérance suffit à elle seule pour réussir.
J'ai rencontré l'organe de la persévérance très-développé chez les criminels qui ont fait preuve dans leurs actes d'une grande fermeté. Lorsque cette faculté est accompagnée d'un faible développement des facultés intellectuelles el morales , avec prédominance des facultés affectives , il en résulte ces êtres dangereux contre lesquels la société ne saurait être trop en garde : ni les corrections , ni les remontrances ne peuvent modifier leurs actes : constamment sous l'influence des mauvais penchans , ce sont de vraies bêtes féroces vouées la plupart du temps à l'échafaud. Le crâne du parricide Martin représenté pi. XCVIII , appartient à cette classe d'individus.
Gall , à l'occasion de l'histoire de la fermeté, fait une remarque qui me parait extrêmement juste , c'est que l'on attribue souvent dans le monde à la persévérance ce qui n'est que le résultat du grand développement de certains organes. Il n'est pas rare de voir des poètes , des mécaniciens , etc., persévérer dans leurs travaux, sans avoir cependant ce que l'on doit appeler un caractère opiniâtre : leur conduite tient évidemment au plaisir qu'ils éprouvent à satisfaire un organe très-développé; mais dans les actes ordinaires de la vie, ils n'auront rien de ce qui constitue un caractère ferme et prononcé.
Longtemps avant Gall, le siège de l'organe de la fermeté avait été reconnu par Lavater : Gall est le premier à lui rendre cette justice , eu ajoutant cependant que ses remarques avaient été faites avant qu'il eût eu connaissance des travaux du physionomiste. On conçoit aisément comment Gall , qui s'attachait à reconnaître les signes extérieurs du crâne en rapport avec les facultés les plus saillantes des personnes, aura pu se rencontrer avec Lavater sans avoir connaissance de ses observations. Quoi qu'il en soit cependant , je ne crois pas que Gall ait indiqué convenablement le siège de l'organe de la per-
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severance. Je vais citer ses expressions, et les personnes qui s'occupent de phrènologie pratique , apprécieront si mes remarques sont fondées. Voici ce que dit Gall : l'organe de la fermeté est formé par les circonvolutions ,XI1I (voir les planches de son atlas) , placées immédiatement sur le sommet de la tète , sous les deux angles supérieurs antérieurs des os pariétaux , à l'endroit où ceux-ci rencontrent les bords supérieurs postérieurs du frontal (Gall, pag. 402, vol. 5,édil. in-B").
J'ai constamment trouvé, au contraire, que c'était derrière la région indiquée, que le crâne se trouvait très-renflé chez toutes les personnes douées d'une grande fermeté ou d'une grande persévérance. Ce mode d'organisation est même très-facile à reconnaître : il s'annonce par une saillie oblongue de la partie moyenne supérieure du crâne, pi. LXXXIX , fig. 2 , n" 35 ; toute la surface circonscrite par la figure au centre de laquelle se voit le n° 3o , me paraît être le vrai siège de l'organe de la persévérance. J'ai entendu dire à beaucoup de personnes qui s'occupent de phrènologie , et lu dans tous les ouvrages qui traitent de celle science, qu'une ligne perpendiculaire tirée du conduit auditif externe tomberait juste sur la région de l'organe de la fermeté. Considérée d'une manière générale, jamais assertion ne fut moins exacte. J'engage les personnes qui possèdent plusieurs crânes à faire cette expérience ; et elles verront combien elle pourrait dans beaucoup de cas les induire eu erreur. Le point où tombe cette ligne perpendiculaire varie beaucoup suivant les crânes : tantôt elle tombe exactement à la réunion du frontal avec les pariétaux , et d'autres fois beaucoup plus en arrière. Ce moyen étant fautif doit être rejeté.
Gall ne dit rien de la persévérance chez les animaux ; je suis cependant convaincu qu'elle s'y rencontre dans un degré assez remarquable, du moins chez plusieurs espèces. Je citerai comme exemple le renard , les chats et les chiens. Les personnes qui n'examinent que très-superficiellement les mœurs des animaux , auront sans doute négligé de reconnaître cette faculté chez eux. Cependant que l'on suive de près la conduite que tiennent quelques animaux de la même espèce ou d'espèces différentes , et l'on verra que la persévérance est assez prononcée chez eux. J'ai vu des chats rester des heures entières dans la même situation, afin de pouvoir saisir des oiseaux près desquels ils s'étaient mis en embuscade. D'autres, au contraire, n'avaient pas la même persévérance. 11 m'est arrivé de voir , et d'entendre dire à beaucoup de chasseurs , que des chiens persistaient dans leur manière d'agir nonobstant les cris et les menaces de leur maître, et ce qu'il y avait de curieux , c'est que le chien avait souvent raison. On a vu souvent des chiens bassets partir seuls de très-grand matin , et se mettre à la poursuite d'un lièvre , et ne pas le quitter sans l'avoir atteint. Le renard fait souvent preuve d'uue persévérance incroyable.
Le véritable siège de l'organe de la persévérance chez l'homme est indiqué par le n^âS, pi. LXXXIX, fig. 2; celle région est très- prononcée sur la tête du parricide Martin, pi. XCVIII m.
Chez les quadrupèdes la région de l'organe de la persévérance se trouve indiquée par le n" 3S , pi. XCIII, fig. 2.
Je suis très-disposé à croire que celle faculté existe chez tous les animaux , et qu'elle joue un rôle dans l'emploi soutenu de plusieurs facultés.
S rv.
Conscience. . — Repentir.
La découverte de celle faculté n'est pas nouvelle, elle a été connue dés la plus haute autiquilé : plusieurs moralistes en ont parlé dans leurs ouvrages sous divers noms, ou même sous celui proposé par Spurzheim. Conscience I conscience! s'écrie Jean- Jacques. Inslinct divin, immortel et cèlcsle voix; guide assuré d'un être mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal , qui rend l'homme semblable à Dieu ? c'est loi qui fait l'excellence de sa nature et la moralité de sesaclions ; sans loi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêles, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle , et d'une raison sans principes (1).
Le même auteur avait déjà dit précédemment, il est au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu , sur lequel , malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'aulrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience.
Gall a bien parlé de la conscience , qu'il désigne sous le nom de sens moral; mais sa manière d'analyser celle facullé me parait erronée. Son langage, d'ailleurs si clair, me paraît dans ce cas obscur et entortillé. Selon lui, la conscience ou le sens moral tiendrait au développement extrême de la bienveillance. Ni la théorie ni la pratique ne viennent à l'appui de la manière de voir de Gall. 11 n'est pas rare de rencontrer des personnes très-bienveillantes, sans sentiment moral ou conscience très-prononcé, ce qui devrait cependant avoir lieu si ce sentiment dépendait de la bienveillance. D'un autre côlé, on rencontre fréquemment des personnes peu douces , peu charitables, d'un caraclère difficile , mais douées du sentiment de conscience dans un haut degré. Il résulte évidemment de ces observations que le sentiment de conscience ou sens moral ne peut être confondu avec celui de la bienveillance; Spurzheim a donc eu raison de considérer ces deux sentimens comme tout à fait distincts.
Ce serait une grande erreur de supposer que tous les hommes soient capables du même degré du sentiment de conscience : il en est de celle faculté comme de toutes celles dont j'ai parlé : sa sphère d'action est en rapport avec le volume de l'activité de l'organe qui en est le siège ; il y a des hommes qui
(1) Jean-Jacqxics, Émil<?, liv. IV.
DE PUHENOLOGIE.
onl en horreur loul ce qui est fraude, injustice cl mensonge : d'autres, au contraire, y sont un peu moins sensibles; enfin il en est d'assez malheureusement organisés pour que le sentiment de conscience ne se fasse sentir cliez eux en aucune manière. C'est ce que l'on rencontre surtout chez les hommes qui ont manifesté de bonne lieure un caractère immoral , ou qui se sont signalés par d'affrenx penchans. Ce n'est pas seulement, ainsi que j'ai pu m'en convaincre , parce que les organes des facultés communes à l'homme et aux animaux étaient très-développés chez ces misérables qu'ils ont tenu une pareille conduite; mais c'est que chez eux, tousles sentimens supérieurs, et surtout celui de conscience, étaient très-faiblement développés.
Je demandais un jour à un de ces hommes, dont la tète devait tomber sous peu de jours, si en se rappelant les actes qui l'avaient conduit à l'échafaud, le sentiment du remords et du repentir ne s'étaient pas fait sentir plusieurs fois. Son expression de figure , que j'ai encore présente à l'esprit , et que j'ai fréquemment observée chez ungrand nombre de criminels, élaitunaird'élonnemenlet de malice : il contraste singulièrement avec l'expression de figure que j'ai rencontrée chez les Iiommes qui ont le sentiment de conscience dans un haut degré : chez ceux-ci, au contraire, c'est un air de simplicité , de franchise, je dirais même de candeur virginale, que le plus habile talent d'imitation ne peut jamais rendre.
Comme la faculté du sens moral se manifeste quelquefois d'assez bonne heure , on ne saurait apporter trop de soin pour l'entretenir et le cultiver par de sages conseils , et surtout par des exemples. Le peu d'action de cette faculté contribue beaucoup à faire le malheur des familles, et consèquemment des nations. Son faible développement peut devenir une entrave aux progrès des sciences. Un savant qui ne possédera pas le sentiment de conscience , sera peu délicat et peu scrupuleux dans ses observations; de là, la différence entre ses écrits et les faits qu'il prétend avoir observés. Toutes les fois que les écrits d'un auteur seront en opposition avec les faits matériels qu'il affirme avoir vus, vous pourrez hardiment tirer la conséquence que le sentiment de conscience est très-faible chez lui. Je connais dans une de nos principales sociétés savantes une tète modèle sous ce rapport. Lorsque le caractère de ces personnes est bien connu, on ne saurait trop être en garde contre ce qu'elles avancent. Si au défaut de conscience elles joignent une grande vanité, elles s'occuperont moins de se livrer à des travaux consciencieux que d'accumuler sans examen tout ce qui pourrait faire parler d'elles. L'idée d'un travail durable n'est pas ce qui les domine : pourvu qu'elles en imposent et arrivent à leur but , voilà le point essentiel. Cependant la vérité qui chemine lentement , mais d'un pas ferme , finit par se faire jour , et met à découvert la fausseté de ces hommes, que je considère comme les vrais fléaux de la science.
Le sentiment de conscience se manifeste à tous les âges , et dans toutes les professions. C'est lui qui distingue le magistrat intègre et impartial , celui qui est juste envers ses semblables ; c'est encore lui qui rend l'homme scru-
puleux dans ses engagemens. J'ai couslammenl observé que les personnes qui avaient ce sentiment très-fort avaient une répugnance extrême à se lier avec celle? dont la conduite avait quelque chose d'équivoque.
Qu'une personne douée du sens moral dans le plus haut degré, se trouve entraînée par l'influence de circonstances extérieures très-énergiques à commettre un acte qu'elle saura être injuste, il est certain que le remords se fera vivement sentir chez elle , et produira, ainsi que j'ai pu l'observer plusieurs fois, de la tristesse , de l'hypocondrie, et même la manie. C'est surtout aux personnes ainsi organisées que s'applique ce vers de Juvènal , cité par Montaigne à l'occasion de la conscience : Ocoultum quatiens animo tortore flagellam. C'est ce sentiment, dit le vieux philosophe français, qui nous fait trahir , accuser et combattre avec nous mesmes , et a faulte de lémoing estranger, elle nous produit contre nous (1).
J'ai vu à l'hôpital de Bethléem de Londres , plusieurs aliénés dont le langage annonçait évidemment une vive affection du sentiment de conscience.
Si le sens moral était ainsi que l'ont prétendu quelques savans , la suite de la réflexion , il en résullerait que ce sentiment aurait une action proportionnée à l'état des facultés réflectives. Malheureusement il n'en est pas ainsi : les hommes les plus remarquables sous le rapport de l'intelligence , ne sont pas toujours les plus consciencieux : il n'arrive même que trop souvent qu'ils emploient leurs facultés intellectuelles à masquer l'iniquité de leurs actes. Sans doute que dans la conscience ou le repentir, les facultés intellectuelles doivent d'abord être mises en jeu, puisque ce sentiment ne se fait pas sentir chez les idiots ; mais la preuve qu'il ne dépend pas de la réflexion , c'est quo ce sentiment présentera des différences à intelligences égales. Je suppose que deux personnes à qui l'on aura confié un dépôt , en abusent : toutes deux auront bien la conscience de leur mauvaise action ; mais est-il certain que le repentir se fasse sentir chez elles au même degré? Non, certainement : il pourra fort bien arriver que l'une se rappelle cette circonstance comme toute aulre chose, sans que cette réminiscence occasionne chez elle du repentir , tandis que l'autre ne pourra jamais y penser sans être troublée , et sans se reprocher la faute qu'elle aura commise; enfin, elle ne pourra retrouver toute sa tranquillité qu'après avoir restitué ce qu'elle avait pris. Je demanderai maintenant d'où peut venir une conduite si différente chez deux personnes qui auront été élevées dans les mêmes principes, et auront vécu sous l'influence des mêmes circonstances extérieures? Comme toute espèce de sensation a un système nerveux qui lui est propre ; comme dans toutes celles que nous avons déjà étudiées, ou que nous aurons encore à étudier, je ne trouve aucune perception semblable à celle qui nous fait éprouver ce qu'on appelle conscience ou remords ; comme enfin le cerveau est le siège de toutes les percep- (ions dont nous avons conscience, je suis naturellement et logiquement con-
(1) Monlaignc, liv. Il, chap.
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iluit à reconnaître le sentiment de conscience comme possédant les caractères d'une facullé fondamentale, dont l'organe a sou siège dans le cerveau.
Plusieurs observations que j'ai été i même de faire, chez des personnes dont le caractère m'était parfaitement connu , paraissent militer en faveur de l'opinion de Spurzheim sur le siège de l'organe du sentiment de conscience. Selon ce médecin , il serait placé sur les parties latérales de la fermeté , n°3(3,pl. LXXXIX, fig. 2.
L'action de cet organe ne pouvant être bien appréciée qu'après avoir tenu compte de l'état de développement des autres organes des seutimens supérieurs, je me suis occupé depuis quelque temps à comparer exclusivement sous le rapport de la faculté de conscience, un certain nombre de crânes et déplâtres. Je ferai connaître le résultat de mes recherches, lorsque j'aurai recueilli des observations assez exactes et assez nombreuses pour mériter une entière contiance.
Gall ayant remarqué de très-bonne heure que certaines personnes avaient un penchant naturel pour la dévotion, soupçonna qu'il devait exister un rapport entre ce sentiment et certaine organisation cérébrale. Des expériences assez nombreuses vinrent justifier ses prévisions. Avant d'indiquer le mode de conformation que Gall rencontra chez les dévots, je considère comme un acte de justice de faire remarquer que Gall, qui avait cité les remarques de Lavaterà l'occasion de l'organe de la fermeté, ne le cite pas quand il traite de la faculté qui nous occupe , bien que l'expression théosophie qu'il emploie pour la désigner soit précisément celle qui avait été proposée par Lavater, dont les observations étaient antérieures à celles de Gall.
Il est certain que chez toutes les personnes qui se font remarquer par leur grande dévotion, qui sont naturellement portées à embrasser la profession de religieux , on trouve le mode de conformation reconnu d'abord par Lavater , et confirmé par les observations ultérieures de Gall et des phrèuologistes qui l'ont suivi. Il consiste dans un renflement de la portion du cerveau placée audessous de la région moyenne, et la plus élevée de l'os frontal , pi. LXXXVII, fig. 2 , n° 37. On peut considérer comme exemple d'un assez grand développement de l'organe de la vénération, le crâne d'un Kalmouck, représenté pi. CXIV, fig. I, et pour contre-épreuve, la tète du parricide Martin, pi. XCVIII.
Selon Gall, c'est par cet organe que l'homme acquiert l'idée de Dieu, de la divinité. « La croyance en Dieu , dit-il , est aussi ancienne que l'existence de l'espèce humaine : la nature elle-même a gravé l'idée de Dieu dans tous les
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cœurs , et celte idée est trop sublime pour que l'homme puisse s'élever jusqu'à elle, si la nature cUe-mcmc ne l'y conduisait » (1).
C'est probablement comme conséquence de celle manière de voir que Gall adopte l'expression tliéosophie. Si véritablement il existait chez l'homme un organe qui lui donnât une idée de Dieu, les hommes de tous les temps et de tous les pays devraient l'avoir, ce qui ne s'accorde pas avec les faits historiques. L'idée d'une puissance qui a présidé à la formation de l'univers remonte à la plus haute antiquité, mais celle de l'unité de Dieu ne se retrouve que chez les peuples arrivés à un haut degré de civilisation. Les peuples idolâtres et superstitieux, consèquemment peu éclairés, adressèrent de tous temps leurs hommages à ce qui n'était qu'une émanation de la divinité. Chez les peuples civilisés , au contraire, l'idée de l'unité de Dieu dut nécessairement exister, et devint une conséquence inévitable de la faculté d'induction , je veux dire de celle qui porte l'homme à saisir les rapports entre les causes et les effets.
Tout en reconnaissant avec les philosophes religieux. Descaries, Malcbranche , Newton, Pascal, etc. , l'existence d'un Dieu qui a présidé à la formation de l'univers , je ne pense pas qu'il soit donné à l'homme de le connaître, car ce serait établir un rapport qui ne peut exister, c*esl-à-dire l'homme et Dieu, ou le fini et l'infini. Je ne crois donc pas avec Gall qu'il existe un organe qui donne à l'homme une idée de Dieu , et que celle de son existence ne peut être que le fruit de la réflexion ; mais je crois avec Spurzheim qu'il existe un organe qui nous porte à adorer, vénérer ce qui parait au-dessus de nous. Le mot vénération , proposé par ce médecin, est aussi celui qui me parait le plus propre à donner une juste idée de la faculté désignée à tort par Gall sous le nom de théosophie.
La manière de rendre hommage à la divinité a pu varier suivant les peuples et les époques , mais ce sentiment a toujours été le même au fond , celui de la vénération. La sphère d'action de ce sentiment est très-étendue , et peut s'appliquer à une multitude de choses. C'est lui qui nous porte à respecter la vieillesse , nos parens, les personnes qui occupent un rang distingué dans la société , celles qui se font remarquer par leurs talens ou leurs vertus. C'est encore la même faculté qui nous fait vénérer les anciens châteaux , les églises, les lieux de sépultures, tout ce qui présente un caractère d'antiquité. Toutes les fois que cette faculté, dans un grand développement, se trouve accompagnée de facultés réflectives faibles, elle donne lieu à la superstition, à la bigoterie, elle porte a l'adoration des images et à des pratiques mesquines et ridicules. Il serait difficile de calculer à combien d'erreurs, d'abus, de crimes même, le sentiment de vénération porté à l'extrême a donné lieu. Il u'exisle pas de peuple civilisé donU'hisloire ne fournisse des exemples prou-
(1) lib. cit. , 5"= vol , pag. 300, Odit. in-S".
Di: I'lIRIiNOlOClE.
vanl jusqu'à quel poiul les bommes peuvent s'égarer, quand leurs sontimciis ne sont pas dirigés par une raison éclairée.
11 est exlrèiuenicnl commun de rencontrer dans les hôpitaux d'aliénés, des individus chez qui le développement extrême du seuliment de vénération a 6lè cause de folie. Je me rappelle avoir vu à Charenton, en 1829, une jeune femme qui présentait le modo de conformation du crâne, que j'ai rencontré chez toutes les personnes très-dévotes. Lorsque j'entrai dans la salle, elle se plaça devant moi , joignit les mains et fil plusieurs signes de croix , qu'elle accompagnait de profondes révérences. Son front est très-étroit, mais la région moyenne supérieure est développée au point de fixer l'attention des personnes les moins familiarisées avec la phrénologie.
II existe maintenant à la Salpètrière, une femme chez qui l'organe de la vénération , ainsi que celui du penchant à détruire se trouvent assez prononcés. Trois fois je me suis entretenu avec elle, et son langage a été constamment le même , bien que j'aie mis plus de lo jours entre les époques où je l'ai visitée. Elle est dominée par l'idée d'avoir tué son père , et paraît en avoir le plus profond repentir. Comme il lui arrive souvent , et probablement dans le but de se punir, de se mutiler le visage et les bras, on lui met fréquemment la camisole. Rien , si ce n'est le tabac dont elle est très-avide , ne peut la distraire de son idée dominante. Pourquoi, lui disais-je, vous mutilez-vous ainsi? Parce que j'ai tué mon père. Que je serais heureuse , si Dieu nous remettait dans notre état primitif! Donne-moi donc du tabac. Vous aimez donc bien le tabac? Oui; n'est-ce pas que si Dieu nous remettait dans l'étal primitif mais lu ne me donnes pas de tabac.
Le front de cette femme est peu développé, cependant elle n'est pas idiote.
Parmi les médecins qui se sont occupés des lésions mentales, il n'en est pas un seul qui ne rapporte plusieurs observations annonçant une grande exaltation du sentiment de vénération.
§VL
Beaucoup de métaphysiciens et de philosophes ont reconnu ce sentiment comme naturel à l'homme, (iall pensa qu'il ne dépendait pas d'une faculté particulière, mais qu'il était la suite de l'activité de chaque organe. Spurzheira, au contraire, partagea l'opinion des métaphysiciens, se basant sur la théorie ou l'analyse de cette faculté, et sur l'expérience pratique. Il est hors de doute, pour celui qui étudie l'homme moral , que le sentiment de l'espérance n'est nullement en rapport avec l'activité des facultés : désirer une chose, et avoir l'espoir de la posséder, sont deux sensations tout à fait distinctes; les métaphysiciens et Spurzhcirame paraissent donc avoir raison.
Quelques personnes croient qu'il faut allribuer le senlinient de l'espérance à l'imagination , ou à ce que l'on appelle communément l'esprit poétique. Plusieurs remarques , que j'ai été à même de faire , ra'onl démontré que cette manière de voir était erronée.
Je connais un jeune homme dont l'esprit s'est bercé et se berce encore de chimères, faisant tous les jours mille châteaux en Espagne, et dont l'esprit est sans contredit le moins poétique que j'aie rencontré. Une autre personne , au contraire , douée d'une imagination ardente et remarquable sous le rapport du talent poétique , est entièrement Popposé.
Le sentiment de l'espérance était très-prononcé chez Jean-Jacques Rousseau . Jeprésurae qu'il contribua pour beaucoup à lui faire adopter ce genre de vie aventureux, qui fui pour lui la source de mille charmes et de peines cuisantes. Je ne puis à cette occasion passer sous silence un passage de ses confessions , dans lequel il rend compte du sentiment qui le dominait.
« Pour concevoir jusqu'où mon délire allait dans ce moment (il venait de quitter le comte Favria qui lui avait toujours donné de sages conseils) , il faudrait connaître à quel point mou cœur est sujet à s'échauffer sur les moindres choses , et avec quelle force il se plonge dans l'imagination de l'objet qui l'allire , quelque vaiu que soit quelquefois cet objet. Les plans les plus bizarres , lesplusenfantins, les plus fous, viennent caresser mon idée favorite, et me montrer de la vraisemblance à m'y livrer. Croirait-on qu'à près de 19 ans on puisse fonderj sur une fiole vide la subsistauce du reste de ses jours? Or, écoutez.
« L'abbé Gouvion m'avait fait présent , il y avait quelques semaines , d'une petite fontaine de héron fort jolie, et dont j'étais transporté. A force de faire jouer cette fontaine et de parler de mon voyage , nous pensâmes , le sage Bâcle et moi , que l'une pourrait bien servir à l'autre et le prolonger. Qu'y avait-il d'aussi curieux dans le monde qu'une fontaine de héron? Ce principe fut le fondement sur lequel nous bâtîmes l'édifice de notre fortune. Nous devions dans chaque village rassembler les paysans autour de notre fontaine, et là les repas et la bonne chère devaient nous tomber avec d'autant plus d'abondance, que nous étions persuadés l'un et l'autre que les vivres ne coûtent rien à ceux qui les recueillent , et que quand ils n'en gorgent pas les passans, c'est pure mauvaise volonté. Nous n'imaginions partout que festins et noces, comptant que sans rien débourser que le vent de nos poumons et l'eau de notre fontaine, elle pourrait nous défrayer en Piémont, eu Savoie, en France et partout le monde. Nous faisions des projets de voyage qui ne finissaient point, et nous dirigions d'abord notre cours au Nord , plutôt pour le plaisir de repasser les Alpes , que par la nécessité supposée de nous arrêter quelque part.
« Tel fut le plan sur lequel je me mis en campagne , abandonnant sans regret mon protecteur, mon précepteur, mes études , mes espérances et l'attente d'une fortune presque assurée, pour commencer, attiré par une chimère , la vie de vrai vagabond. »
DK PimÉNOLOGIK, iil
Cervantes a fait, dans la personne de récuycr Sanclio, l'hisloirc d'une foule do gens do sens, mais dominés par le senliment de l'espôranco. Je ne veux pas dire que tous aient l'idée cle posséder une ile, mais tous forment plus ou moins de projets déplaces, de fortune, etc. , etc. , suivant que la vanité ou le sentiment de propriété accompagnent dans un assez haut degré le sentiment de l'espérance. 11 résulterait de mes observations que ce sentiment porté â l'extrême, seconde puissamment celui de la persévérance; c'est ce que j'ai rencontré chez des chasseurs et des pêcheurs qui n'étaient pas heureux dans leurs exercices , mais qui ne pouvaient les quitter parce qu'ils étaient dominés par ridée qu'une pièce de gibier ou un poisson ne pouvaient manquer de se présenter à leur vue ou démordre à l'hameçon.
La sphère d'action de l'espérance est extrêmement étendue, elle contribue puissamment au bonheur de l'homme, en le soutenant dans le malheur, et l'aidant quelquefois à le surmonter. Otons lui ce sentiment , et mille impressions qui saturent sou esprit de jouissances inexprimables s'évanouiront. L'idée d'un avenir éternel qui le console et le soutient sur le bord de la tombe, ne bercera plus son imagination. Combien d'hommes célèbres n'ont été soutenus dans leurs travaux que par l'idée des hommages et de la reconnaissance future des peuples? Celle belle inscription des Thermopiles : Passant, va dire à Lacédéinone que nous sommes morts pour obéir à ses lois, n'est-elle pas l'expression de l'homme qui , près de quitter la vie , meurt avec l'espérance que la postérité s'occupera de lui ?
Il résulterait de plusieurs observations que j'ai faites, que le siège de l'organe de l'espérance n'a pas été bien indiqué par Spurzheira. Je suppose que les personnes qui liront mon ouvrage aient à leur disposition la troisième édition du Traité de phrénologie qu'il a publié à Londres, elles verront qu'il a indiqué sur le buste placé à la tète de son volume, et par le n' 17, le siège de l'organe de l'espérance : une ligne perpendiculaire tirée du conduit auditif tonlbe exactement sur la partie moyenne de la ligne qui le circonscrit ; tandis que son vrai siège me paraît être plus eu avant , c'est-à-dire sur les parties latérales antérieure et supérieure de l'os pariétal, n^âS, fig. 2, pi. LXXXVIL C'est après avoir comparé entre eux deux têtes de personnes pouvant servir de preuve et de contre-épreuve pour la faculté de l'espérance, que je suis parvenu à bien préciser le siège de son organe. Celle qui le possède dans un très-haut degré n'a jamais pu , nonobstant son excellent jugement et des facultés réflectives assez remarquables , se guérir de la manie des projets. Rien de comparable, m'a-t-elle dit plusieurs fois, au plaisir que j'éprouve à former mille entreprises : j'y passe des journées entières , et je doute fort que leur réalité pût égaler la sensation agréable que j'éprouve en m'y abandonnant.
Le senliment de Tespérancc domine en général chez les cnfans et dans la jeunesse : cette faculté agit alors avec d'autant plus d'énergie que les facultés réflectives n'ont pas encore atteint leur plus haut degré de développement.
Le défaut d'expérience et d'habitude des horames et des choses, fait qu'aucune entrave ne se présente à l'esprit, ou s'abandonne enlièrement à ses illusious. Que l'on raconte, par exemple, à plusieurs enfans des histoires de personnages qui ne sont arrivés à jouer un rôle extraordinaire qu'après avoir traversé mille dangers, formé raille projets plus merveilleux les uns que les autres, et l'on verra que ces enfans seront non-seulemeut tout oreilles, mais qu'un assez grand nombre se mettra en esprit à la place du héros du roman.
En traitant de l'application de la phrénologie à l'éducation, je ferai connaître par des exemples jusqu'à quel point le développement trop considérable de l'espérance peut abuser l'homme,