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CHAPITRE XIV

INFLUENCE DE l'UABITUDE SUR L'eSERCICB DES ORGANES DES FACULTÉS CÉRÉBRALES.

L'habitude, qui a pour but de modifier les facultés cérébrales, en donuant à leurs organes et plus dénergie et plus d'aclivitè , ne pouvait être bien comprise qu^après avoir été précédée de l'histoire des facultés fondamentales du système nerveux encéphalique. L'influence de l'habitude sur les individus, les familles et les nations, peut avoir des conséquences si graves, que j'ai cru devoir y consacrer un chapitre tout entier. Mais avant d'entrer plus avant en matière, trois questions se présentent d'abord , dont nous devons donner la solution. l°Que doit-on entendre par habitude? 2« Tous les hommes peuvent-ils être soumis à son influence ? 3° Doit-on s'attendre à obtenir par l'habitude, les mêmes résultats chez tous les hommes ? A la première question nous répondrons , qu'il faut entendre par habitude la répétition facile , d'action des organes : à la seconde question, oui , tous les hommes peuvent être soumis à son influence, mais autant qu'ils ont reçu de la nature des organes assez développés pour être modifiés par l'habitude : cette dernière proposition répond à la troisième question et la résout. Si tous les hommes naissaient avec le même développement d'organes cérébraux , et conséquemment avec la même énergie de facultés , l'éducation prise dans un sens général, et qui n'est qu'une sorte d'habitude , devrait produire sur tous les individus les mêmes résultats. Il suffit pour détruire une manière de voir aussi fausse , d'étudier la conduite ou les actes des enfans d'une même famille, des jeunes gens qui se trouvent réunis dans le même pensionnat. Je suis loin de nier chez les hommes, l'influence des circonstances extérieures, de l'habitude ou de l'éducation ; elle est immense , mais je nie formellement que d'elles seules dépendent, comme l'ont prétendu quelques philosophes, Helvétius entre autres, la différence qui existe entre les hommes. Des hommes sans la moindre éducation , ont fait des vers admirables, se sont montrés grands calculateurs, grands peintres , grands mécaniciens , etc. Les circonstances extérieures et l'habitude n'auront jamais d'influence , si elles n'agissent pas sur un individu ayant un développement assez considérable des organes cérébraux; pas plus qu'il ne sera possible de donner à un homme d'un système musculaire faible, une constitution athlétique par des exercices de corps répétés. Qu'une première leçon d'arithmétique soit donnée à deux personnes , l'une possédant le sens du calcul dans un faible degré, l'autre dans un haut degré de développement : la première donnera peu d'attention à ce que le maître lui enseignera, peut-être même ne l'entendra-t-elle pas. L'autre, au contraire, saisira parfaitement ce

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qu'elle enleodra , et l'exercice du calcul ne sera pour elle qu'un jeu. Cette exj)érience est absolument celle qui aurait lieu entre deux hommes possédant l'uu un système musculaire très-dèveloppè, et l'autre le même système dans un état de faiblesse. Que l'on exerce celle-ci à lever un poids considérable ; quelque effort qu'elle fasse, elle ne pourra jamais y parvenir : l'autre sans avoir jamais essayé, l'enlèvera au contraire avec la plus grande facilité. Ce que je viens de dire de renseignement du calcul, est applicable à toutes les choses enseignées dans les écoles : il existe autant de différences de résultats ou de succès, dans chacune d'elles, qu'il existe de dispositions innées, ou d'aptitudes à les saisir.

On peut dire d'une manière générale , que si les organes soumis à rinfluence de l'habitude, sont trop faiblement développés, quels que soient les efforts des maîtres et la persévérance des élèves , les résultats obtenus seront toujours à peu près insignifians. Le cas où l'habitude et l'éducation peuvent véritablement faire sentir toute leur inlluence, est celui où plusieurs individus présentent des facultés à peu près égales en forces II existe précisément alors, ce que l'on voit entre deux terres de même qualité, mais dont l'une est cultivée et l'autre- abandonnée à elle-même. Sous l'influence de l'éducation , vous obtiendrez évidemment plus d'exercice des organes , plus de facilité dans leur exécution, comme par la culture vous obtiendrez de meilleures récoltes. Quand Rousseau qui jouait passablement aux échecs dit , qu'il jouerail pendant des milliers de siècles sans avancer d'un cran , il énonce une proposition toute phrénologique , et prouve que l'habitude est toujours renfermée dans les limites du développement des organes. Ce point est trop capital pour que je n'y insiste pas, beaucoup de personnes étant encore imbues de celte fausse idée, qu'il suffit pour exceller dans les sciences et les arts, de s'y livrer avec persévérance. Si , comme elles le soutiennent, il en èlait réellement ainsi, on verrait tous les jours des résultats tout autres que ceux qui ont lieu. Combien de gens ont travaillé toute leur vie sur un môme sujet, soit dans les arts ou dans les sciences pour arriver à la médiocrité ! Taudis que d'autres avec la moitié moins de travail, et quelquefois même dès le commencement , se sont mis au rang des hommes célèbres.

Que ceux-ci se livrent à leur tour à des travaux soutenus, comme ils ont déjà reçu de la nature des dispositions excessivement heureuses, l'habitude viendra les développer, et produira des effets prodigieux. Sous l'influence de l'habitude , l'homme organisé pour le calcul pourra , sans le secours de la plume, résoudre en peu de temps des problèmes qui paraîtraient en demander beaucoup. Si ou avait dit à un musicien que l'on pouvait jouer d'une manière ravissante sur un violon pourvu d'une seule corde, il eût probablement considère comme fou celui qui lui aurait parlé ainsi, cependant Pagauini, sous l'inlluence d'une grande facilité d'exécution et d'une longue habitude, nous l'a fait voir et entendre.

Si un bateleur ou un prestidigitateur se livrait à ses exercices devant une

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réunion de sauvages, il esl certain qu'ils le prendraient pour un homme ex- Iraordiuaire, peul-èlre même pour un ê(re surualurel. A quoi se réduisent cependant tous ces actes qui paraissent tenir du prodige? A l'habitude qui facilite l'exercice de tous les organes , de ceux qui servent aux mouvemens , comme de ceux qui président à la vie cérébrale. Que ces organes cessent d'être cultivés, nous cessons de répéter avec la mc'me aisance les actes qui en dépendent ; on devient ce qu'on appelle rouillé. Enfin si le défaut de culture est complet, nous perdons entièrement l'exercice de la faculté. On sait que les acteurs ne parviennent jamais à jouer une pièce avec ensemble qu'après une série de reprèsentalions.

L'iullueuce de l'habitude , à organisation égale , se laisse surtout apercevoir entre les hommes de sciences, et ceux qui n'exercent pas, ou très-peu , les facultés réflectives. C'est là, ce qui explique aussi pourquoi, avec une organisation cérébrale assez heureuse , les idées des hommes exclusivement livrés aux travaux manuels, roulent dans un cercle extrêmement étroit, et lorsque par l'effet de l'âge , l'habitude est devenue , en quelque sorte , une seconde nature, c'est en vain que l'homme prétendrait arriver par le travail , à modifier et cultiver ses facultés, le pli est pris, et toute tentative, du moins pour parvenir à un haut degré, deviendrait infructueuse.

levais maintenant passer en revue et successivement, l'histoire de l'influence de l'habitude sur les diverses facultés cérébrales, en suivant l'ordre de classification que j'ai présenté dans mon tableau. Je ferai précéder mes remarques de quelques observations sur l'influence de l'habitude chez les animaux.

Tous les êtres organisés sont susceptibles d'habitudes, ou de modifications d'action du système nerveux , mais renfermées dans la sphère de l'organisation qu'ils ont reçue en partage. Quelque énergiques et prolongées que soient les circonstances extérieures et l'habitude, elles ne parviendront jamais à donner à un animal les qualités d'un autre , fussent-ils tous les deux de la même classe et de la même espèce. Jamais on ne pourra, par l'éducation, apprendre à un renard ce que l'on apprend à un chien. Jamais chez deux chiens soumis aux mêmes circonstances, quelquefois de la même famille, l'on ne trouvera la même aptitude à l'habitude ou à l'instruction ; mais on pourra parvenir à l'aide de certains moyens , à diminuer l'énergie de quelques organes , et à donner à d'autres une activité d'action à laquelle ils n'auraient jamais pu s'élever, si l'animal avait été abandonné à lui-même. J'^i vu sous le même toit deux animaux qui n'étaient assurémeul pas destinés parla nature à vivre ensemble ; c'était un chat et un moineau.

Il m'est souvent arrivé de voir le moineau s'approcher doucement du chat tandis qu'il sommeillait , et lui donner plusieurs coups de bec sur le museau. Le chat s'éveillait , agitait ses pattes , mais il était aisé de voir qu'il n'agissait ainsi que dans l'intention d'éloigner le moineau, el non d'en faire sa proie. Qui donc avait pu changer cet animal au point de le faire agir d'une manière

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si contraire à ses mœurs? L'habiîiido : élçvê de bonne lieure avec le moineau, il avail èlé vigoureusement cliâlio lorsqu'il avait voulu s'en emparer, et l'impression de la douleur tMait assez présente à sa mémoire pour modifier son pencbanl naturel à la destruction. C'est l'Iiabitudc qui nous explique pourquoi plusieurs animaux sauvages , pris de très-bonne heure et soumis à l'influence répétée de certains actes, ont une action différente de celle qu'ils auraient eue s'ils avaient été abandonnés à eux-mêmes. On a vu des loups, des tigçes, des martes et d'autres animaux sauvages , suivre des personnes qui les avaient élevés. Plus l'organisation cérébrale des animaux devient compliquée , et plus il existe de moyens de la modifier, et de changer les penchans naturels, tantôt en activant par l'exercice certains organes , d'autres fois en diminuant l'activité des autres par l'inaction. Sous l'influence de ces circonstances , un changement remarquable s'opère dans les habitudes de l'animal : il s'établit une espèce de lutte entre ses proponsités naturelles et les habitudes acquises , et celles-ci, comme on le voit fréquemment , peuvent avoir le dessus. A la vue d'une pièce de gibier, le chien qui n'a reçu aucune instruction, se jette dessus avec une ardeur incroyable : sous l'influence de l'éducation et des châtimeos, cette propensité, si forte chez lui, a été tellement modifiée que l'animal peut la surmonter.

On ne saurait croire jusqu'à quel point on peut à l'aide de l'habitude, modifier les actes naturels des animaux. Qui n'a pas été témoin do l'adresse de certains singes , des actes intellectuels des chiens et des oiseaux. Tous les jours, et par l'influence de l'habitude, nous accoutumons les chiens, les mules , etc., à obéir à nos ordres , et à servir à une foule d'usages.

Là, comme chez l'homme, les premières tentatives sont difficiles et pénibles ; mais avec le temps les actes s'opèrent avec facilité et finissent même , s'ils sont prolongés , par devenir une espèce de routine. C'est ce que l'on voit surtout dans ces évolutions opôrôcs par les corps d'armée , où hommes et bêtes finissent par agir avec un ensemble et une précision qui ressemblent à des mouvemens purement instinctifs, bien qu'ils soient le fruit d'une lonsuo éducation ou habitude. Plus celle-ci est soutenue, et plus l'animal se sent naturellement entraîné à lui obéir. Un curé qui avait acheté un cheval ayant appartenu à un régiment de cuirassiers , paspa un jour près de deux escadrons de cavalerie occupés à la manœuvre : au son de la trompette , toutes les vieilles habitudes se réveillèrent dans le cerveau de l'animal , qui courut au grand galop se ranger dans les rangs des soldats.

On peut dire d'une manière générale que les facultés de conservation rciuportent chez tous les animaux , et môme chez l'homme, sur les facultés intellectuelles et les senlimens. Je m'étendrai un peu sur ce sujet , à cause de son extrême 'importance et afin de ne pas y revenir lorsqu'il sera question d'appliquer la phrénologic à l'éducation. Bien comprise et bien appliquée , celte partie de la phrénologie explique comment , par la direction imprimée aux facultés désignées sous le nom de sen timens supérieurs, une n.xtion peut

s'élever au plus haut degrô de bonheur, comme elle peut succomber sous le poids de la superslilion ou du plus affreux despotisme. Voulous-nous avoir une idée de l'influence de l'habitude sur une nation tout entière, jetons les yeux sur l'Espagne. N'est-ce pas un spectacle curieux de voir, au milieu du mouvement actuel de civilisation européenne , une des plus belles nations courbée sous le joug de la superslilion, négligeant les sciences et Içs arts qui sont la richesse el la prospérité des nations? Cependant L'Espagnol possède de brillantes qualités : il est actif, entreprenant, courageux el intelligent. Que l'on ne vienne pas me dire que la cause de l'état d'engourdissement où se trouve plongée cette nation soit la suite du climat. En Portugal, où la température est plus élevée qu'en Espagne, l'instruction est généralemenl plus répandue: on s'y livre avec plus de soin à tout ce qui peut améliorer le pays et l'intelligence de ses habitans. Comment se fait-il donc qu'avec la beauté de son climat , la richesse de son sol , sa nombreuse population , et l'étendue de son territoire qui produit de tout en abondance, l'Espagne soit si en arrière de la civilisation? Prenez-vous-en à l'habitude d'une dévotion mal entendue, et au despotisme qui font de l'homme une machine passive et le plongent dans l'abrutissement. Des milliers d'individus qui auraient rendu d'immenses services aux sciences et aux arts, vont ensevelir dans un cloître, au détriment de leur patrie, les belles facultés qu'ils avaient reçues de la nature.

Voulons-nous un autre exemple de l'influence de l'habitude sur tout un peuple, jetons les yeux sur le vaste empire de la Chine. Quelles que soient les révolutions qui aient eu lieu dans la dynastie de leurs rois , comme la base de gouvernement est toujours la même, les Chinois -de nos jours sont encore les mêmes qu'à l'époque la plus reculée. Leurs arts, leurs sciences roulent toujours dans le même cercle, leurs manières, leurs pratiques sont constantes et uniformes : ce sont de vraies bêles d'habitude , façonnées par la main du despotisme. C'étaient de profonds observateurs, ces hommes qui cherchèrent à subjuguer les masses , en leur inculquant de bonne heure des.idées ou des principes dont l'habitude devenait un besoin. Seulement ils se trompèrent en persistant dans la même routine , lorsque l'instruction plus répandue demandait d'autres habitudes. Depuis la révolution de 9^ , et sous le gouvernement de Napoléon , l'éducation , mieux entendue et plus répandue en France , fil contracter à la masse delà nouvelle generation d'autres habitudes de science et de réflexion. Les effets s'en manifestèrent surtout dans les sciences, par ce vif désir d'instruction qui fui toujours le précurseur de l'affranchissement intellectuel. Il fallait qu'il y eût pendant la restauration une bien grande ignorance des hommes el des choses, pour croire que des pratiques surannées pourraient remplacer des habitudes d'une autre époque. En vain s'efforça-telle d'user de toute son influence sur la jeunesse : elle parlait à une nouvelle génération qui avait grandi, et dont les habitudes étaient prises. Le despotisme et l'abrutissement ne sont pas plus praticables en Franco qu'ils ne le

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seraient eu Angleterre , et dans les pays où le peuple est instruit et a contracté rbabitude de se livrer aux sciences.

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que l'art de gouverner les nations devrait avoir pour base la connaissance des facultés dominantes des hommes qui les composent, et le degré de civilisation et d'habitude où ils sont arrivés. Si les institutions ont vieilli , et qu'en dehors d'elles se trouve une masse d'hommes plus avancés par leur sciencii , ou , pour me servir d'une expression triviale , si les élèves sont plus instruits que les maîtres , une lutte ne tardera pas à s'èlablir, et ceux-là ne manqueront pas de triompher. En thèse générale , lorsqu'un homme a la conscience de sa supériorité sur un autre , l'influence de celui-ci devient nulle. Voyons ce que devient tout homme laborieux et capable d'arriver à une certaine hauteur dans la science , soit par le nombre de ses travaux, son heureuse organisation, et surtout l'habitude de fréquenter des hommes supérieurs; il arrive à un degré de science qui loi rend insupportable la conversation des hommes qui n'ont pas joui des mêmes avantages, il seul qu'il leur est de beaucoup supérieur. Que doit-ou penssr alors de la prétention de ces derniers à vouloir l'instruire et le diriger? L'histoire de ces hommes est précisément celle de plusieurs institutions de notre époque. Je suppose , et c'est malheureusement ce qui a encore lieu en France, qu'en présence d'un nombreux auditoire de phrénologistes instruits , un professeur vienne expliquer l'histoire des facultés intellectuelles en plaçant leur siège dans le foie, le coeur ou les entrailles , il est évident qu'il se fera moquer de lui. Qu'un autre professeur , qui n'a fait aucunes expériences phrènologiques , vienne dire en présence de gens qui les ont répétées jusqu'à salièté, que la phrénologie n'a pas plus de fondement que l'astrologie ou la nécromancie, il perdra toute espèce de crédit et n'inspirera aucune confiance. Je vais plus loin : je suppose qu'une personne qui se sera contentée de la lecture des ouvrages de Gall , professe la phrinologie devant ceux qui en ont suivi les progrès, et se trouvent au niveau de cette science , on ne l'ôcoutera plus avec intérêt , car il est déjà en arrière.

Comme toute idée neuve , la phrénologie a dû nécessairement éprouver bien des obstacles ; mais j'ai la conviction que tous les philosophes et les physiologistes sans prévention s'empresseront d'en être les partisans , lorsqu'ils seront à même de vérifier le nombre immense de faits qui lui servent de base. Mais revenons à l'influence de l'habitude sur les facultés : je commencerai par celle qu'elle a sur les sens.

Il n'est personne qui ne sache combien on peut activer les sens de l'ouïo , de la vue, de l'odorat , du goût, etc. , par un fréquent exercice : ils acquièrent alors une perfection et un degré d'action remarquable, quelquefois même surprenant. On cite l'histoire d'un aveugle qui distinguait à l'odorat si sa fille avait été chaste. On a vu des gourmets reconnaître, par une longue habitude de la dégustation , non-seulement les différentes variétés de vins, mais distinguer encore de quel cru et de quelle année ils étaient. Le loucher acquiert souvent chez les aveugles une finesse increvable.

OOO TRAITÉ

Une fiicultèqiii existe cliez tous les animaux verlébrès, et la plus précieuse poî!r lour existence , la conservation , est susceptible d'être puissamment mo- (litioe par l'habitude. Les animaux les plus sauvages, sous l'iulluence de certaines circonslauces , et eu évitant avec soin tout ce qui pourrait éveiller l'organe de la conservation , peuvent être apprivoisés. Dans les lieux où les oiseaux ne sont point (ourmentés , on les voit venir près des personnes et ne point chercher à les éviter. Je possède une petite perruche du Sénégal qui a été pendant plus de deux mois avant de se laisser prendre : à mon approche elle jetait des cris perçans, et cherchait à mordre : sous l'influence do bons traitemens , elle est devenue d'une docilité incroyable ; elle vient se placer d'elle-même sur mon doigt, et me fait mille caresses. Une des personnes qui a dessiné une partie des sujets représentés dans mon atlas , avait un moineau qu'elle laissait aller sur les toits jouer et se battre avec ceux de son espèce , et qui revenait ensuite près de son maître. J'ai vu l'année dernière , un cochon qui parvcîiîiit , à l'aide de ses pattes et de son grouin , à lever la petite porte en bois qui fermait sou ôtable avec l'intention d'aller voir la personne qui lui donnait habituellement des soins. Ce n'était certainement pas le besoin de manger qui le faisait agir ainsi , car il était plus que rassasié : d'ailleurs son empressement à se rendre près de cette personne , les mouv^mens de son corps, desa queue et de ses oreilles, trahissaient le sentiment qui l'agitait. Le cerf et le chevreuil , chez qui le sentiment de conservation est porté si loin, que le moindre bruit suffit pour les mettre en fuite , peuvent sous l'influence de l'habitude devenir apprivoisés, au point d'entendre, sans être nullement effrayés, les détonnations d'armes à f^u.

Il serait bon d'accoutumer de bonne îieure les personnes chez qui le sentiment de conservation est trop énergique , à supporter les choses qui les effraient. Je connais une dame que la présence d'un cheval met dans une crainte incroyable : je l'ai vue fuir souvent , même lorsque l'animal était à une distance très-èloignée. Je connais une autre personne qui ne voudrait pour rien au monde monter sur un édifice élevé , quand même elle serait entourée de tous cotés par des corps qui s'opposeraient à sa chute. Un jour que j'assistais avec elle à une ascension que faisait un bateleur sur une corde tendue obliquement du sol au troisième étage d'une maison , je la vis pâlir au milieu de l'expérience , et force lui fut , pour ne pas défaillir , de se détourner avant que le bateleur n'arrivât au terme. "^ —

Chez certaines personnes le sentiment de la conservation agit avec tant de force , qu'il est absolument impossible de les accoutumer, aux scènes de destruction. L'idée de la mort est celle qui les domine, et tout ce qui peut la leur rappeler suffit pour les mettre dans des transes horribles. C'est dans les premières luttes sanglantes que se livrent les soldats ou les marins, que l'on peut saisir l'influence que le sentiment de conservation exerce sur les hommes : chez certains il produit un malaise étonnant, quelquefois même porté jusqu'à la dèfaiîlar«ce; d'nv.ircs, au contraire, sont peu affectés, et semblent se jouer

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du péril. Après plusieurs essais l'on finit par se familiariser avec le danger , l'impression de la crainte est moins vive, et l'on devient ce qu'on appel'e aguerri. On sait avec quelle indifférence les soldats habitués au l'eu affrontent la mort. Par l'influence de l'habitude, l'honmie parvient à dompter ou à faire (aire l'organe le plus disposé à entrer eu action ( celui de la couservalion ).

L'organe du choix des alimens est un de ceux, sur lesquels l'habitude a la plus grande influence. Il est donc prudent pour les parens et les instituteurs d'eu diriger l'action de très-bonne heure, soit pour la quantité , soit pour la qualité. Bien entendu qu'il faudra avoir égard à l'âge , à la constitution et au climat. On évitera surtout de donner aux enfans des liqueurs fortes , des friandises , en un mot , tout ce qui pourrait les habituer à la sensualité. L'usage des liqueurs spiîilueuses doit être surtout banni des collèges et des maisons de réclusion , non-seulement pour éviter l'habitude de l'ivrognerie qu'il finirait par produire , mais à cause de son inlluence sur certaines facultés qu'il excite. Je possède le plâtre d'un homme qui a été exécuté pour avoir tué sa maîtresse : tous les détenus qui le connaissaient m'ont assuré qu'il était naturellement bon , mais qu'il devenait une véritable bête féroce quand il avait bu de Teaude-vie abondamment.

C'est graduellement que les gourmands et les ivrognes arrivent à engloutir des quantités prodigieuses d'alimens et de boissons. Tel qui avait commencé par un verre de vin , finit par en boire une , deux , trois bouteilles , et quelquefois au-delà. J'ai connu une malheureuse femme qui avait l'habitude do boire une pinte d'eau-de-vie par jour : par une espèce de pudeur elle allait le même jour chez plusieurs marchands , afin de ne pas laisser voir jusqu'à quel degré son vice affreux était porté. Tout son corps était dans un étal de bouffissure, sa face surtout était lisse et souffiée, comme elle l'est presque toujours chez les buveurs de spiritueux , notamment ceux qui sont d'un tempérament lymphalico-sanguin : elle était toujours plongée dans un état d'hébétement. Ce qu'il y a de plus affreux dans l'habitude de la gourmandise , et surtout de l'ivrognerie, c'est qu'une fois contractée il est rare que l'on parvienne à s'en corriger. Le proverbe qui ahu boira n'est malheureusement que trop vrai : je suis encore à trouver un ivrogne qui soit parvenu à se déshabituer de l'abus des liqueurs fortes.

Il n'est pas rare de voir le penchant à l'ivrognerie se transmettre par la voie de la génération , quelquefois directement , d'autres fois en passant une génération. Je connais un ivrogne dont le père était très-sobre , mais le grand père un ivrogne modèle. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que sa grand-mère , frappée de sa ressemblance avec celle de son mari , avait manifesté plusieurs fois la crainte , quand il était encore enfant; qu'il n'eût le même vice que soh grand père. Ses prévisions ne se sont que trop réalisées : le malheureux à force de boire des liqueurs alcooliques , est tombé dans un état voisin de l'imbécillité. '.

Le penchant à la destruction , naturel à l'homme pour subvenir à sa subsistance, se manifeste quelquefois d'assez bonne heure, et raèrile la plus sérieuse attention des personnes chargées de la surveillance des enfans. J'ai déjà rencontré plusieurs enfans qui ont manifesté ce penchant dans un degré trèsprononcé. Parmi les faits que j'ai recueillis , je citerai celui d'un jeune enfant d Arles , dont l'histoire a été insérée dans plusieurs journaux. Voici les propres expressions empruntées au Garde national de Marseille.

« Un crime horrible vient d'être commis à Arles, par un enfant de 11 ans • sur une petite fille de 15 ans ; les circonstances particulières qui se rattachent a cet événement ont produit sur la population toute entière de cette ville autant d'étonnement que de douleur , car on ne peut concevoir que le degré de perversité dont cette affaire présente le hideux assemblage , puisse se rencontrer dans une anie aussi jeune.

« Dimanche dernier, l'accusé François, gardien des bœufs dans les marais qui avoisinenl la ville d'Arles, rencontra Marlon sa jeune voisine, avec laquelle il avail l'habitude de jouer; il lui proposa de venir l'accompagner dans les marais où ses bœufs étaient à paître ; la petite fdle accepta la proposition. Ils arrivent sur les bords de la Vuidaoge , donl les eaux étaient fort hautes en ce moment.

« François suivait sa compagne à quelque pas de dislance; il arrache un roseau sur son passage , et s'amuse à l'eu frapper légèrement sur le dos. Celleci se prête à cet amusement; les coups redoublent de force; Marton ne rit plus, et voudrait môme se plaindre ; mais elle n'ose, car elle croit toujours que la plaisanterie continue. Son erreur est bientôt dissipée : elle se sent saisir par François qui la renverse sur les borJs de la Vuidange , commet sur elle des actes de dépravation que son âge ne devrait pas même lui permettre de soupçonner. La pauvre enfant crie , son agresseur lui enfonce alors à plusieurs reprises dans les entrailles un roseau noueux qui les lui déchire , le sang jaillit avec abondance, Marton appelle sa mère , mais sa mère est loin de là : la douleur lui donne cependant des forces , elle parvient à se dégager des mains de son ennemi ; mais celui-ci , plus âgé et plus robuste , la saisit de nouveau , la menace de la jeter dans la Vuidange si elle continue à pleurer. La douleur est plus puissante que la crainte ; ses cris se fout entendre encore, le jeune monstre la précipite dans l'eau. C'est en vain que la malheureuse petite cherche à s'accrocher aux herbes qui croissent sur les bords , elle est impitoyablement repoussée à coups de pierre, et le monstre, pour l'achever, s'arme d'uu énorme bâton , et la replonge sous les eaux dont elle n'a été retirée que 24 heures après. M. Berlue, substitut, s'est rendu sur les lieux acompagnô du juge d'instruction , ils ont fait arrêter ce petit misérable contre lequel s'élèvent des charges si accablantes. •

» On dit que parmi les témoins de ces actes de férocité , se trouvent d'autres enfans dont les plus âgés n'ont que o ans ; ils ont fait connaître à la justice toutes les circonstances de cet épouvantable événement; l'accusé est resté

froid , impassible à la vue du cadavre; semblable à uu long habitué des bagnes, il calcule de sang froid ses moyens de défense, répond avec adresse à toutes les questions qui lui sont faites, et avec une audace qui ne se dément jamais. Il accuse les enfans témoins de ses atrocités, d'être eux-mêmes les auteurs des crimes qu'ils lui imputent. {Garde national de Mnrseille , mois de juin 1834.) »

Ce cas éfait trop remarquable , et intéressait trop les phrénologistes , pour que je ne flsse pas tous mes cfforis pour me procurer le plâtre de cet enfant. Sur ma demande, adressée au procureur-général de Marseille, par M. Emmanuel de Lascases , député , j'ai reçu des renseignemens prouvant qu'il existe chez ce jeune monstre un développement remarquable des organes du penchant à détruire et de la reproduction. M. de Lascases qui s'est occupé ùa phrénologie , avait annoncé d'avance le mode de conformation que l'on devait trouver chez cet enfant. Dans la lettre adressée à ce député à l'occasion de ma demande, se trouvent les expressions suivantes : j'ai été effrayé du rapport que j'ai remarqué entre la description réelle de l'enfant, et les indications que vous me donniez à l'avance.

M. le procureur du Roi de Tarascon a eu la bonté de faire dessiner le portrait du jeune accusé, mais je n'ai pu encore obtenir le moule de sa tête, parce que le moulage demandant que les cheveux fussent rasés, il était nécessaire de conserver ceux-ci intacts lors de la confrontation avec les témoins.

Montaigne , pénétré des dangers et des mauvais effets de l'habitude , blâme avec raison la faiblesse ou l'inconséquence des parens qui considèrent comme un jeu de voir leurs enfans tordre le cou à un poulet, et s'ébaltre à blesser un chien et un chat. « Tel père , ajoute-t-il, est assez insensé pour prendre à bon augure d'une ame martiale, quand il voit son fils gourmander un paysan ou un laquais qui ne se défend point , et à gentillesse quand il le voit affiner son compagnon par quelques malicieuses déloyautés et tromperies. Ce sont pourtant là les vraies semences de la cruauté , de la tyrannie, de la trahison ; elles se germent là et s'élèvent après gaillardement, et profilent à force entre les mains de la coutume (1). » ^

Il existe en Angleterre une coutume qui me paraît extrêmement louable , c'est d'exclure les bouchers du jury chargé de prononcer sur la peine capitale. Cette disposition est sans doute basée sur l'idée que l'homme qui est habitué à donner la mort , a moins de répugnance à faire l'application de cette peine.

Parmi les facultés du deuxième genre , je n'insisterai , sous le rapport de l'habitude , que sur celles qui méritent de fixer l'attention des physiologistes, et des personnes chargées d'instruire les hommes et de les diriger.

La faculté qui détermine ou soutient l'atleulion des autres me paraît être dans ce cas. Il n'est pas rare de rencontrer des hommes de talent n'avoir au-

(l) Montagne, tiv. I, chipilro XXri.

cune suTte , et aucun ordre dans leurs travaux , ne donner aucune attention sérieuse à leurs occupalions. Celle manière d'êlre me parait tenir à un faible développement de l'organe que je viens d'indiquer. X'.il doute que par l'iiabitude on ne puisse remédiera ce défaut qui peut avoir les plus graves conséquences. Certains jeux , les échecs , par exemple, pourraient être employés avec avantage pour exercer la faculté en question. J'ai toujours olisorvé, qu'à mérite égal , le joueur d'échecs qui avait la faculté de fixer longtemps son attention sur ses pièces, et celles de son adversaire était à peu près sur de gagner la partie.

L'organe de l'attachement peut être puissamment modifié par l'influence de l'habitude. Je ferai seulement observer que l'action de cet organe doit toujours être subordonnée à celie des organes des facultés intellectuelles et réflectives. L'homme qui est naturellement disposé à s'attacher fera bien de ne se lier qu'avec les personnes qui auront le sentiment de bienveillance, de l'attachement, et surfout le sentiment de justice Irès-prononcis , autrement il courra le risque d'éprouver bien des désappoinlemens.

L'attachement à vie , ayant pour but le mariage, est quelquefois si peu développé chez certaines personnes , qu'il ne survit pas à l'union des sexes. L'homme qui est ainsi organisé , et qui ne possède pas d'autres facultés assez développées pour trouver son bonheur dans le soin du mariage fera bien de vivre dans le célibat.

L'habitude a une grande influence sur l'organe de la reproduction. J'ai rencontré beaucoup d'hommes qui auraient pu se passer de femmes, mais pour qui l'habitude eu avait fait un besoin. Mon observation est si juste , qu'une fois ce plaisir satisfait , le besoin du repos se faisait immédiatement sentir, ce qui n'a jamais lieu chez ceux qui présentent un grand développement du cervelet. Chez ceux-ci l'action de cet organe est tellement énergique, qu'elle, influe pour toujours sur leurs habitudes , et devient souvent un obstacle à l'exercice de facultés intellectuelles remarquables.

En traitant , dans la premiere partie , du développement des organes cérébraux , j'ai fait observer que l'action du cervelet se manifeste de bien meilleure heure qu'on ne le Croyait communément. C'est aux parens et aux instituteurs à surveiller les enfans , de manière à ce qu'ils ne puissent contracter de bonne heure une habitude qu'ils conserveront peut être tout le reste de leurs jours. Il serait surtout important de renvoyer des collèges les jeunes gens qui , par leur penchant trop prononcé pour les plaisirs vénériens , pourraient devenir la cause d'une dépravation générale. Des exercices gymnastiques portes jusqu'à la fatigue, l'emploi d'alimens peu excitans, un sommeil peu prolongé sur un lit ferme, peuvent contribuer pour beaucoup à diminuer l'action du cervelet.

Le faible développement de l'attachement pour les petits est ordinairement dans les cas exceptionnels. C'est plus souvent le défaut contraire , c'est-à-dire l'extrême attachement que l'on doit combattre si l'on ne veut pas voir les

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