‹ Traité de phrénologie (volume 2)Chapitre 72 sur 78 · SO · texte numérisé non relu

SO

mères en devenir la viclime. Un Irès-grand nombre de femmes ont éprouvé de graves affections, sont devenues mélancoliques et même aliénées après avoir perdu un de leurs enfans. Souvent ce penchant se manifeste de trèsbonne heure : le crâne représenté pi, XCV, fig. 1 , est celui d'une petite fille qui avait le penchant le plus prononcé pour les enfans. Sa principale , je dirais même son unique occupation, consistait à habiller une petite poupée de bois qu'elle appelait son enfant , et à avoir pour elle tousles égards et les petites attentions que la mère la plus tendre aurait eu pour son fils. Rien n'était plus curieux que de la voir occupée à changer sa poupée de linge, la mettre au lit , chanter avec un ton que je ne puis rendre tous les airs qu'elle croyait les plus propres à l'endormir. Qui pouvait donc donner lieu à de pareils résultats chez un enfant qui n'avait jamais eu de tels exemples devant les yeux? La nature, qui a voulu que la femme et les femelles d'animaux eussent dans leur système nerveux cérébral une force ou faculté qui les portât à soigner leurs petits.

La ruse dont l'action portée trop loin peut produire de grands abus, doit être combattue de bonne heure , surtout quand elle est accompagnée d'un faible développement des sentiraens supérieurs. Dans un degré modéré , et sousl'inQuence des facultés intellectuelles et morales, elle devient essentielle A l'homme en le mettant en garde contre les personnes qui en ont l'organe trop développé.

J'ai déjà dit en parlant de la circonspection , que c'était en vain que l'on prétendrait corriger par l'habitude le manque de celte faculté quand il est porté trop loin. Il n'en est pas de même lorsqu'elle est moyennement développée. J'ai la conviction que sous l'induence de certaines circonstances, en insistant de très-bonne heure et sans relâche sur Les inconvéniens d'une conduite peu mesurée , on pourrait arriver à corriger le défaut de circonspection. J'insiste sur ce point, car cette faculté est une de celles qui contribuent le plus au succès des entreprises de quelque nature qu'elles soient, et consôquemment au bonheur des hommes.

Le sentiment de propriété est ordinairement très-énergique chez les enfans, il peut l'être même au point de les porter à dérober. On explique assez bien ce vice par la prédominance des facultés animales à cet âge sur les facultés réfleclives et les sentimens supérieurs. Les législateurs ont donc été sages, en admettant que les enfans qui avaient commis un vol , au-dessous d'un certain âge , n'avaient pas agi avec discernement.

Je ferai cependant remarquer que le sentiment de propriété , lorsqu'il est trop énergique, et surtout lorsqu'il n'existe pas un grand développement des sentimens supérieurs, est presque toujours incorrigible. Les maisons de réclusions abondent en gens de celte espèce. Deux détenus m'avouèrent un jour que leur vie tout entière n'avait été qu'une suite de fourberies et de vols : l'un d'eux avail reçu jusqu'à 1-4 ans une excellente éducation, mais, comme il le disait lui-même , son vice était dans le sang , il devait obéira son étoile.

oOO TRAITÉ

Clicz les cnfans qui présentent un développement remarquable des sontimeus supérieurs, le penchant à dérober est un défaut que Von corrige trèspromptement par l'influence de bonnes habitudes.

Les 19 facultés du 3<' ordre (voir le tableau p. 2oÔ) , sont , comme toutes les autres, soumises à l'intlueucede l'habitude. Leur culture et leur direction ne peuvent avoir lieu qu'après avoir été précédées de la connaissance du développement de leurs organes. Toutes ne sont pas rigoureusement nécessaires au bonheur de l'homme : l'on peut même être très-remarquable en en possédant quelques-unes dans un faible degré. Ces facultés sont celles qui distinguent surfout l'homme des animaux, désignées sous le nom d'intellectuelles et rclleclives , elles mettent entre eux une barrière infranchissable. La culture de ces facultés plus ou moins bien entendue , constitue une grande partie de ce que l'on appelle vulgairement éducaliuii. Comme je me verrais forcé de me répéter, en parlant de la phrénologie appliquée à l'éducation, je renvoie au chapitre suivant , tout ce que j'ai à dire de l'influence de l'habilude sur ces facultés.

Je passe maintenant à l'influence de l'IiabituJe sur les facultés du 4* ordre; ces facultés , surtout celles du premier genre, fixèrc^nt de tout temps l'attention des législateurs. Bien dirigées, elles peuvent être la source des grandes choses , ou dans le cas contraire des plus grands malheurs. Ce dernier cas a surtout lieu , lorsque le développement des organes de ces facultés n'est pas en harmonie avec les autres.

La vanité, le sentiment d'approbation, le désir de faire parler de soi ou de la renommée, autant de modes de sentir dépendant do la même faculté, sont , sans contredit , les aiguillons les plus puissans des actiort^ de l'homme. Les femmes surtout possèdent ces sentimens au plus haut degré. Le penchant à la coquetterie et au luxe n'en est que la conséquence. On ne saurait donc trop réprimer ce penchant qui se manifeste souvent de très-bonne heure. C'est surtout dans la classe peu aisée qu'il devient nécessaire de le combattre avec force. On ne peut imaginer à combien d'infortunes, de misères, de vices et même de crime, le sentiment d'approbation peut conduire. Le désir de paraître ou de briller est en général le vice dominant des grandes villes. Qui pourrait calculer le nombre de filles publiques, de chevaliers d'industrie et de familles malheureuses par la seule infiuence du sentiment d'approbation. C'est surtout à Paris que les résultats déplorables de la vanité se montrent dans tout leur jour. D'un autre côté combien n'exisle-l-il pas d'hommes malheureux pour avoir été dirigés dans le choix de leur profession par le même sentiment. On prend pour une disposition un simple goût sans avoir une véritable aptitude ni une juste idée du travail que demande cette profession : on a plus eu vue le titre que tout le reste, parce qu'il présente à l'esprit une perspective brillante; mais après bien des tentatives et des dégoûts, on n'obtient que l'ombre , et la réalité échappe.

11 existe une vérité de tous les temps et de tous les lieux , c'est que les dons

DC rUBJNOLOGlK. i)07

de la nature sont inégalement partages. Quelque liaiial que paraisse ce fait , c'est pour l'avoir méconnn qu'une foulo d'hommes ont une condition insupportable et se trouvent lancés ilans une sphère pour laquelle la nature ne les avait pas destinés. Comment supposer avec le mode d'enseignement qui existe encore de nos jours , qu'un jeune homme chargé de couronnes remportées au collège ne soit pas apte à toutes les professions? il s'en faut cependant de beaucoup qu'il en soit ainsi. Si la phrénologie eût été connue à l'époque où vivait le célèbre Boileau , il est probable que son père n'aurait pas eu l'idée de le placer chez un greffier. Combien d'hommes de génie sont morts ignorés, malheureux , parce que l'ignorance de leurs parens ou de leurs instituteurs, les avaient placés dans une sphère qui n'était pas en harmonie avec leur organisation. Feu le professeur Çéclard , dont on a sans doute exagéré le talent en France, fut mis en apprentissage chez un quincailler. Le jugement du marchand fut que Bèclard n'avait aucune capacité : il est probable que le boutiquier entendait par là, tenir ses registres et ses articles en bon état. Rousseau, dont la France s'enorgueillit avec raison , avait été considéré par beaucoup de personnes comme de la plus grande nullité. Qu'il me soit permis de rapporter à cette occasion, une aventure qui lui arriva. « Un des parens de M"" de Warens, M. d'Aubonne, se chargea de m'examincr, de voir à quoi j'étais propre, et s'il me trouvait de l'étoffe , de chercher à me placer.

«Madame de Warens m'envoya chez lui deux ou trois malins de suite, sous prétexte de quelque commission , et sans me prévenir de rien. Il s'y prit trèsbien pour me faire jaser, se familiarisa avec moi ; me mit à mon aise autant qu il était possible, me parla de niaiseries et de toutes sortes de sujets , le tout sans paraiire m'observer , sans la moindre affectation, et comme si se plaisant avec moi il eût voulu converser sans gène; j'étais enchanté de lui. Le résultat de ses observations fut, que malgré ce que promettaient mon extérieur et ma physionomie animée , j'étais sinon tout à fait inepte , au moins un garçon de peu d'esprit , sans idées, presque sans acquis, très-borné, en un mot, à tous égards, et que l'honneurdcdevenir quelque jour un curé de village était la plus haute fortune à laquelle je pusse aspirer. » Tel fut le jugement porté sur Rousseau par M. d'Aubonne , dont le nom serait sans doute complètement ignoré, si Jean-Jacques n'avait pas parlé de lui.

L'orgueil , qui donne à l'homme de la dignité quand il est renfermé dans certaines limites , demande à être combattu de bonne heure , lorsqu'il est trop énergique ; autrement il peut devenir, comme la vanité, la source d'une foule d'abus.

On ne saurait trop surveiller la conduite des enfans qui n'cnt que dans un faible degré la faculté delà fermeté, en empêchant qu'ils ne se trouvent ea contact avec des êtres vicieux , dont ils pourraient contracter les habitudes. Jîn mettant beaucoup d'ordre dans leurs études et leurs pratiques de religion et de morale , on pourra leur faire contracter des habitudes qui leur tiendront lieu de persévérance , par le besoin qu'ils éprouveront de s'y livrer. \

508 TBAITÉ

Les enfans chez qui 1j sentiment de la fermeté est trop prononcé , demandent à être repris avec douceur ; mais après les avoir convaincus de leurs torts, il ne faut jamais leur céder : une fois sûrs qu'ils ne gagneront rien à persister dans ce qu'ils veulent obtenir , ils ne donneront aucune suite à leurs désirs.

Je ne connais prs de facultés qui demande à être plus cultivée que celle du sentiment du juste et de l'injuste. L'homme chez qui il est naturellement trop faible, ou qui ne le prend pas pour base de ies actions, est un vrai lléau pour ses semblables. Si l'on remontait à la source de tous les malheurs publics et privés, l'on verrait que dans presque tous les cas, ils ont eu lieu parce qu'on n'a pas obéi à ce sentiment , ou qu'on l'a mis en oubli.

J'ai constamment remarqué dans tous les rangs de la société, que l'homme qui avait le sentiment du juste et de l'injuste très-prononcé , finissait tôt ou tard par obtenir l'estime de se? contemporains : tandis que celui qui n'avait pas ce sentiment très-fort , perdait auprès d'eux toute espèce de confiance.

Les plus grands scélérats dont j'ai examiné la tôle , surtout ceux qui de très-bonne heure n'avaient donné aucune trace de repentirs , avaient la faculté du juste et de l'injuste très-faible.

Montaigne observe avec raison que les enfans qui trompent aux épingles 5 tromperont également aux ecus.

Par la culture des seutimens supérieurs, en donnant une bonne direction â celui d'approbation , on pourrait peut-être obtenir chez les enfans qui ont le sentiment du juste et de l'injuste très- faible , une espèce de conscience artificielle ; mais si l'enfant est parvenu jusqu'à l'âge adulte sans un bon entourage, et j'entends par là une excellente éducation morale et religieuse, si surtout avec une pareille organisation il n'a eu que de mauvais exemples sous les yeux , a vécu au milieu de tout ce qu'il y a de plus corrompu, n'espérez jamais en faire un homme de bien ; l'habitude est prise et vous ne parviendrez jamais à le changer. Je viens de lire dans un ouvrage sur les bagnes (1) une remarque qui me parait inexacte , bien qu'elle ait sa source dans des sentimens philanthropiques extrêmement recommandables.

Dans une conversation qui eut lieu entre l'auteur et le surveillant du bagne , celui-ci affirma que l'homme qui restait six mois au bagne était perverti sans retour. Bien qu'il y ait de l'exagération dans ce langage, il est bien certain pour moi qu'il peut s'appliquer au plus grand nombre des forçats, particulièrement ceux qui ont manifesté de bonne heure de très-mauvais penchans. Que l'on consulte la liste des hommes les plus pervers , et l'on se convaincra qu'elle se compose de ceux qui ont séjourné avec les forçats. Les crimes les plus atroces ont presque toujours été commis par des gens qui étaient sortis des bagnes. C'est surfout contre cette classe d'hommes que la société devrait prendre des mesures pour empêcher pendant tout le temps

{i) Les Darfirî t'.ir M H^'irioe AlUoy.

Dr VHRFMOLOGIB.

qu'ils subissent leur peiue , toute espèce de communicalion entre eux et les autres forçats , et je ne crains pas de le dire , les exclure pour toujours de la société. De pareilles mesures, qui me paraissent très-sages, ne sont en aucune manière incompatibles avec des vues d'huraauilé et de pbilanthropio.

L'habitude peut avoir une grande iullueuce sur le sentiment de vénération. Comme cette faculté peut aider puissamment au bonheur des hommes, eu devenant un moyen d'union dans les familles on ne saurait trop la cultiver. Il arrive quelquefois que cette facuKô est naturellement très-développée, et demande à être réprimée dans son activité trop énergique, sinon elle peut devenir une cause de dérangement des facultés intellectuelles. Les conseils d'un médecin phrénologiste pourront devenir dans ce cas d'un secours précieux.

M. Georges Combe rapporte qu'une maîtresse de maison l'avait assuré que les domestiques les plus faciles à gouverner, étaient ceux qui avaient le sentiment de vénération le plus prononcé. J'ai fait la même remarque sur plusieurs élèves des deux sexes placés dans deux pensionnats. Cependant je ferai remarquer que cela n'avait lieu qu'autant que ce sentiment se trouvait réuni à un développement assez remarquable d'autres senlimens supérieurs , notamment celui de la bienveillance.

Ceux qui se faisaient remarquer par leur assiduité aux pratiques religieuses, guile du développement de la vénération , n'étaient pas toujours les plus faciles à conduire, et étaient loin de posséder le meilleur caractère. De pareilles organisations ressemblent à celles de ces vieilles dévotes dont me parlait ua jour un curé. J'aimerais mieux, disait-il, dans un moment d'humeur, confesser un régiment de carabiniers que d'avoir affaire à quatre de ces vieilles harpies ; je crois même qu'il employa une expression un peu plus énergique.

Lorsque le sentiment de l'espérance , dans un trop grand degré d'exaltatiou n'est pas combattu de bonne heure , il peut devenir , dans l'âge mùr , la cause de bien des malheurs, surtout si la personne qui est trop sous son influence, possède peu de circonspection, et des facultés intellectuelles ordinaires. Il suffit pour les personnes de cette sorte des moindres apparences de succès pour se lancer dans des entreprises ruineuses : elles voyent tout en beau, *et sont peu disposées à tenir compte des obstacles qu'elles auront à vaincre.

Aux exemples que j'ai déjà fait connaître en parlant des facultés en particulier , j'enjoindrai deux autres qui prouvent jusqu'à quel point peut s'abuser l'homme dominé par le sentiment de l'espérance. Une personne dont le nom n'a pas besoin d'être cité ici , avait lu dans un journal qu'un célèbre uatura^ liste avait découvert que les mamelles du dauphin femelle sécrétaient une espèce de liquide , qui éjaculé au dehors se concrètait par l'influence de l'eau de lamer, et formait ainsi une espèce de blanc-manger dont le petit dauphin faisait sa nourriture. Frappé de cette idée, et sous l'influence du sentiment de l'espérance au plus haut degré, notre homme conçoit l'idée d'attirer par nu appât les dauphins sur les côtes de France , et d'alimenter de blanc-mauger

510 TRAITÉ DE PHRlîNOLOGir..

tous les restaurateurs de la capitale. Du blanc manger de dauphin, me disait-il, en voilà assez pour attirer tout Paris. Malheureusement le rapport de l'Académie des Sciences fit évanouir ses espérances. Ce désappointement l'aurait vivement affecté si le navire aérien ne fût venu en quelque sorte tout exprès pour relever son courage , et donner à sa faculté dominante une nouvelle direction. Abandonnant l'Océan il s'élève et plane dans les airs, ses idées se mettent à la hauteur du lieu , un nouveau monde se déploie à ses regards. Plus de vaisseaux , s'écrie-t-il d'un ton d'inspiré , plus de chemins de fer ! Arts , sciences, politique, tout va changer par l'influence de ce grand moyen. L'événement qui survînt au ballon l'a forcé d'ajourner ses espérances qu'il a de nouveau dirigées vers le magnétisme animal.

Un jeune homme après s'être occupé de plusieurs professions finit par les quitter parce que , disail-il , elles ne répondaient en aucune manière à la hauteur de ses vues. (Je crois qu'il visait au ministère.) Mais comme il 5^ avait dans sa tète plus d'espérances que de facultés solides pour en obtenir la réalisation, je n'ai pas été surpris en apprenant qu'il avait été employé comme surnuméraire dans une adminisi ration d'une petite viile de province.

Le sentiment de bienveillance demande à être entretenu chez les enfans, mais non par des phrases ou des tableaux comme on le pratique ordinaire ment. La présence de l'homme qui souffre , ou qui est en proie à la misère, produit sur nous bien plus d'effet que les descriptions les plus touchantes. Jamais nous n'éprouverons à la lecture d'un événement terrible , tel qu'une bataille ou un naufrage , la même émotion que produira la mort d'un seul homme qui aura lieu devant nous.

Le penchant au merveilleux pouvant , lorsqu'il est porté à l'extrême , produire de grands abus , devra être réprimé de bonne heure , ou se gardera bien surtout de l'alimenter par la lecture de fictions et de romans de toute espèce.

Cependant je ferai remarquer que lorsque ce sentiment se trouve réuni à celui de la poésie , et à des facultés intellectuelles distinguées , il est bon de cultiver toutes ces facultés par ce qu'elles sont pour le poëte un élément de succès.

Bien que le sentiment du beau dans les arts ne soit pas rigoureusement nécessaire au bonheur de l'espèce humaine , on ne saurait cependant trop le cultiver. Les poëtes, les artistes doivent faire une habitude de la lecture des ouvrages , et de l'examen des productions des beaux arts qui se font remarquer par leur bon goût. Une fois familiarisé avec de telles productions, leur esprit ne pourra plus supporter ce qui sera médiocre. Il est si vrai que le seulimcnt du beau dans les arts peut être culiivé par l'habitude que les habilans de Paris , même ceux de la basse classe qui ont de fréquentes occasions de voir de beaux objets d'art j se font remarquer par leur bon goùl.

CHAPITIŒ XV.

MIMiaOE DES FACULTI.S FONDAMENTALFS.

Par mimique des facuKés , je n'entends pas ici le talent que possèdent certaines personnes de rendre les gestes, le son de voix, etc. , d'un aufre individu. Ici il n'existe que reproduction de ce que l'on a vu ou entendu. La mimique dont il est question maintenant est celle qui résulte naturellement de l'action d'un ou plusieurs organes. Elle a lieu toutes les fois que les organes cérébraux ont une activité très-énergique , et se manifeste au dehors par certains gestes ou signes. C'est à saisir ceux-ci , que les personnes qui se destinent aux beaux arts et au théâtre doivent surtout s'appliquer , car ils sont l'expression fidèle de la nature.

Les Romains, surtout ceux du siècle d Auguste, attachèrent une grande importance au talent de reproduire, à l'aide de signes extérieurs, les principales passions du cœur humain; il parait même qu'il fût porté a un tel degré , que le llieàlre des Mimes à Rome , était plus fréquenté que les autres. En ouvrant Tacite , je trouve que sous le règne de Tibère , le sénat fut obligé de faire un règlement pour défendre aux sénateurs le théâtre des pantomimes, et aux chevaliers romains de leur faire un cortège dans la rue (1). Lucain raconte qu'un roi des environs du Pont-Euxin, demanda à Néron un mime qu'il avait vu jouer , afin d'en faire son interprète pour toutes les langues. Cet homme , disait-il, se fera entendre de tout le monde, tandis que je me vois obligé de payer un grand nombre de Iruchemcus pour entretenir des relations avec mes voisins qui parlent diverses langues.

Tout en reconnaissant que par une longue habitude des gestes qui accompagnent les actes cérébraux , les mimes soient parvenus à donner sans aucun son articulé une idée de ce qu'ils voulaient exprimer, je crois qu'il faut rabattre beaucoup de tout ce que l'on a raconté à ce sujet , et l'attribuer à ce que les personnes qui ont parlé du talent des mimes , n'étaient pas assez versées dans ce qui constituait ce genre de pièces chez les Romains. On sait qu'il fut principalement employé par les empereurs, dans les circonstances où ils croyaient nécessaires de rechercher la faveur du peuple, ou de lui fasciner les yeux par un spectacle imposant. Presque tous les actes de ces représentations roulaient sur des facultés affectives vivement excitées : c'étaient des simulacres do combats, des scènes de lasciveté parfois effrénée. Ajoutons

(.1) Tacite, Àm.ale:.) looi. I.

512 tbaité

qu'iodépenJaminenl de la musique cl des décorations, toujours en harmonie avec le sujcl, la pièce était toujours précédée d'un programme assez détaillé. On conçoit qu'une fois le sujet connu, il n'était pas alors difficile dc'saisir le sens des gestes, mais de prétendre, comme l'ont avancé plusieurs savans, que les mimes aient pu par leur seul talent surpasser les acteurs |qui réunissaient le geste à la parole , c'est ce que je ne pourrai jamais admettre.

Il n'est personne qui n'ait eu occasion d'observer tout coque peuvent le geste et la voix dans l'expression des pensées; plus les mouvemens et l'iullexion se trouvent en harmonie avec les facultés mises en jeu , et plus nous sommes frappés. Beaucoup de peintres, en voulant rendre les passions qui agitent leurs personnages , exagèrent souvent les traits du visage ou les gestes qui accompagnent certaines impressions : il en résulte que leurs figures deviennent tout à fait caricature. Ce qui me frappe surtout dans les peintures de Kaphaël , c'est l'expression vraie et naturelle qu'il a su donner aux figures da ses tableaux : là rien de torturé , d'exagéré , rien qui grimace , tout est vrai, tout est nature , et nature d'un goùlexquis. Mon célèbre compatriote Poussin , pourrait, je crois, se rapprocher beaucoup de Raphaël sous ce rapport; bien qu'un peu lourdes, ses figures se font remarquer par la vérité d'expression , et l'heureux accord entre les mouvemens du corps et l'action des facultés cérébrales mises en jeu.

Bien que la partie du livre de Gall , qui traite de la mimique, soit pleine d'intérêt, il est plusieurs points qui me paraissent traités d'une manière inexacte, et d'autres qui sont complètement négligés. Loin de lui eu faire un reproche, je suis le premier à convenir que ce qu'il dit à ce sujet était à peu prés tout ce que l'on devait attendre de lui pour l'époque où il vivait. Depuis la mort de cet homme célèbre, la science a grandi, et nous pourrons consèquemment donner un peu plus d'étendue à cette partie qui n'est pas une des moins intéressantes delà physiologie du cerveau.

Le cerveau , siège de toutes les perceptions dont nous avons la conscience, se trouve à l'aide de filets nerveux, en communication avec les organes des sens proprement dits , et les muscles soumis à l'influence de la volonté. D'autres nerfs le mettent aussi en relation avec les principaux viscères de la vie organique ; il résulte de cette disposition qu'à l'instant où une faculté cérébrale entre en action, et si la volonté ne vient en réprimer l'effet , des signes extérieurs l'accompagnent. Tantôt c'est une contraction des muscles, la rougeur ou la pâleur de la face , une altitude particulière, etc., etc.

Passons maintenant en revue la mimique qui accompagne chaque faculté fondamentale.

La mimique de la faculté de conservation est bien en harmonie avec le siège de son organe. Toutes les fois que les jours d'un homme ou d'un animal se trouvent menacés , il existe un mouvement d'abaissement du corps de haut en bas. Les animaux poursuivis à la chasse abaissent d'autant plus leur corps qu'ils sentent le danger plus près d'eux. La mimique de l'organe de la con-

DE piiuksolooik. ol a

servalion me paraît bien exprimée par la pose du chien qui vient près de son maître pour recevoir une corrcctiou. La tèle et les oreilles sont peudanles , tout le corps est affaissé , les yeux sont fixes et ternes , la queue se trouve abaissée et fortement rapprochée du derrière, tout annonce un état de prostration , mimique la plus propre à exciter la pitié.

La mimique de l'organe qui préside au choix des alimcns , consiste principalement dans l'expression des yeux, la contraction des muscles qui servent h la mastication et à la déglutition. La tête se trouve ordinairement inclinée du côté où se trouve l'aliment que l'on convoite ; j'ai eu un jour occasion d'observer cette mimique chez un curé très-partisan de la bonne chère. A l'aspect d'un beau gigot, ses yeux devinrent fixes , la tête se porta en avant et un peu de côté , le corps s'inclina un peu vers la pièce succulente : à l'instant où le couteau fil jaillir le jus du rôli , deux ruisseaux de salive inondèrent les côlès de la bouche et plusieurs mouvemens de dcglulilion eurent lieu.

Chez les animaux trcs-voraces , la mimique de l'organe de l'alimentation est caractérisée par un mouvement précipité do la télé, d'arrière en avant et de haut en bas; c'est ce que l'on peut observer chez le cochon dans les quadrupèdes , les goélands , les cormorans et les canards chez les oiseaux.

La mimique du penchant à détruire varie, suivant le degré d'intensité d'action de celle faculté : elle peut consister seulement dans un rapprochement des mâchoires avec contraction des muscles qui servent à la maslicatioii, ou bien , et c'est ce qui a lieu lorsque cette faculté est trés-active , dans cette contraction et celle des muscles fléchisseurs des doigts, qui rapproche fortement ceux-ci de la face palmaire. Le premier cas a lieu lorsque les hommes avalent ou broyent les alimens qui servent à leur nourriture ; l'autre cas est celui où nous sommes en colère contre quelqu'un , au point de vouloir combattre avec lui ; ici nous serrons fortement les mâchoires, les poings sont fermés , et deviennent ainsi un instrument propre à remplir le bul de la faculté ; il y a pour peu que la lutte s'engage, une tendance à mordre son adversaire. Les chiens, lorsqu'ilssejettent sur le gibier, et les oiseaux de proie, expriment parfaitement par leurs mouvemens la mimique du penchant à détruire. Les yeux élincellcnt , l'animal saisit sa viclime avec sa gueule ou son bec et secoue fortement la tèle de droite à gauche, afin de la meltre plus facilement en lambeaux.

Quelque grande que soit la dissimulation dont s'enveloppent les p;irsonnes rusées, il existe des signes extérieurs qui annoncent une grande activité do la faculté qui les domine. Ils consistent surtout dans le geste et le langage. Elle est fréquemment accompagnée d'un sourire difficile à rendre, mais que j'ai observé plusieurs fois chez les détenus, lorsqu'ils ne croyaient pas avoir de motifs pour se cacher.

Une personne rusée regarde ordinairement au-dessous et de côté. Ses regards se fixent ordinairement sur vous lorsqu'elle a l'intention de voustrom-

514 TRAITÛ

jHT, afin de lire dans vos regards si vous ne l'avez pas devinée. Celte alliiude est évidemment contrainte ; car si, comme je l'ai observé, vous avez l'air (le n'ajouter aucune confiance à ce qu'elle vous dit , un sourire malin ou enaharrassé vient vous prouver que vous avez rencontré juste. J'ai retrouvé la même expression de figure chez les enfans qui jouent à cacher un objet: tant que celui qui est à la recherche ne l'a pas encore trouvé , le plus grand nombre reste impassible et change tout à coup d'expression au moment de la découverte.

Les personnes rusées sont en général très-curieuses : elles aiment à s'enquérir de ce que les autres disent et font; elles sont aussi très-dèfiantes. Dans leurs questions elles ne vont jrimais directement à leur but. L'imitation ajoute beaucoup à la ruse en leur donnant les habitudes et le geste qui conviennent le mieux au rôle qu'elles veulent jouer. Une personne de ma connaissance possède ces deux facultés dans un assez haut degré. Un jour , et en ma présence, elle reçut une personne et lui fil mille démonstrations d'amitié, que je savais n'être pas sincères. Bien que le role eût été bien joué , je ne pus m'empêcher, après le dépari de celle personne , de lever les épaules. Probablement que mon langage fui bien entendu de notre comédien , car il partit aux éclats.

La démarche de l'homme rusé est souvent accompagnée d'un mouvement légèrement oblique de tout le corps ; la tête se trouve un peu en avant , et se porle alternaliveraenl de droite à gauche. On retrouve la même pantomime chez le renard , la marie et le chat. J'ai observé plusieurs fois la mimique de la ruse chez les ours renfermés dans les basses fosses du Jardin des Plantes. Elle a surtout lieu lorsque les enfans leur jettent un morceau de pain fixé à une ficelle qu'ils relirenl aussitôt que l'animal en approche. J'ai vu plusieurs fois l'ours marcher dans une direction en apparence opposée à celle où se trouvait le pain , et lorsqu'il se croyait à une distance convenable il faisait brusquement un saut oblique et s'en emparait. Lorsqu'on lui jetait le pain au haut de t'arbre il se mettait à grimper et s'arrêtait à certaine distance, portant la tète à droite et à gauche, et n'ayant pas l'air de voir le pain : après avoir fait cette manœuvre pour endormir la vigilance de celui qui tenait la ficelle, il s'élançait comme un trait sur le morceau de pain.

Quand un chien veut échapper au châtiment qui le menace . il ne vient près de son maître qu'obliquement , et s'arrête à une certaine distance. S'il est très-rusé, ce sera en vain qu'on l'appelera, il ne viendra qu'autant qu'il ne verra aucune trace de colère dans les traits de son maître. Celui-ci a beau prendre un air riant pour l'engager à venir , l'animal reste en place , il voil bien que c'est un piège qu'on veut lui tendre.

La mimique de l'organe du courage varie suivant que cet organe est plus ou moins excité. La position que beaucoup de soldats donnent à leur chapeau, me parait un degré de cette faculté. Mettre son chapeau de travers n'indiquet«il pas lout h la fois une action physique cl morale ? pourquoi donc cette si-

DE PnBKNOLOUIE. i?1o

tualion du schako , qui se remarque surtout chez ce que l'on appelle les crAnes eu terme do régiment ? que de fois en examinant la manière dont nos lanciers l>ortenl le leur , u'ai-je pas rélléchi à la situation qu'ils lui donnent? la portion droite se trouve abaissée sur l'épaule i!u même côté, tandis que la gauche plus élevée laisse à découvert la région du courage.

Dans l'action énergique de l'organe du courage , la tète est portée en arrière et de côté, et se rapproche de la portion du corps vers laquelle l'Ile est tournée. La statue du gladiateur indique parfaitement celte espèce de mimique. Je ferai observer en passant , que la région du courage est fortement exprimée sur la tète de celte statue. Ce n'est pas au reste le seul cas où les artistes do l'antiquité se soient rencontrés avec les faits que la phréuologie nous présente. La mimique du courage chez ks animaux, se reconnaît à la position que prend l'animal en se tenant dans une attitude fixe , les jambes écartées et la léte un peu inclinée du côté de l'organe en action. La mimique de la concentration consiste surtout dans un mouvement en arrière de la tête , qui reste dans une position fixe. Souvent la main du côté gauche lui sert de point d'appui , tandis que la main droite reçoit à son tour l'articulation du bras avec l'avant-bras du côté gauciie, afin que la main de ce côté supporte la tête plus facilement. Chez les animaux, la tète se trouve portée un peu en avant, et légèrement renversée en arrière. Un chat ou un chien en arrêt , qui guette UB moineau , présente bien ce caractère. La mimique de l'attachement consiste dans un mouvement de rotation de la tête qui se dirige du côté de la personne à qui l'on témoigne de l'amiliô , il est accompagné d'un mouvement de la main en avant, allant à la rencontre de celle de la personne, qu'elle presse fortement. Gall cite avec raison comme modèle de la mimique de l'attachement, le groupe de Castor et Pollux, dans lequel les bras des deux frères sont passés sur l'épaule l'un de l'autre, chacun serrant son organe de l'amitié contre celui de l'autre. Le même aut^iur fait preuve de sagacité, en faisant remarquer le mouvement des chats qui font le gros dos, eu frottant la région de l'organe de l'attachement contre la personne qu'ils caressent.

J'ai vu plusieurs fois les chiens tourner en rond autour de la personne qu'ils voulaient caresser, frottant les parties latérales de leur tête sur ses jambes, et s'appuyant sur les leurs afin de trouver un point d'appui, pour presser avec plus de force la tête contre la personne.

Il m'est arrivé de voir des chevaux qui voulaient donner des marques d'attachement , porter la tête de haut en bas et un peu de côté , agitant en même temps leur queue brusquement et dans un sens horizontal.

La mimique de l'organe de la propagation a été très-bien décrite par Gall chez l'homme et certains animaux , mais il me semble qu'il n'a fait qu'indiquer son plus haut degré d'action , sans en faire connaître toutes les nuances. il est cerlain que lors du plaisir vénérien , la tête se trouve portrc en arrière et rapprochée des épaules. Ce phénomène s'observe non-seulement chez riiomme , mais encore chez beaucoup d'animaux. Cependant assez de temps

avant que celle action ail lieu , il existe quelques signes extérieurs de l'action du cervelet : voici d'abord un mouvemeul que j'ai observé plusieurs fois chez les personnes qui cul le cervelet assez dévelopné : la tèle se porte souvent eu arrière, et ensuite de droite à gaucho , de manière que la nuque froKe contre le collet du vêlement. Quelque temps avant que le cervelet entre eu aclion , le besoin du mouvement se fait senlir , les hommes et les animaux deviennent, comm.e on le dil vulgairement , coureurs. Les chais abandonnent les maisons, grimpent sur les toils ou rôdent dans les lieux où ils croient trouver des femelles. Les cerfs franchissent dans le môme but des espaces immenses.

Les hommes non moins emportés dans leur p.lssion fréquentent les lieux où se trouvent les filles publiques. Je liens d'une de ces malheureuses , qu'il y a deux époques de l'année où les hommes paraissent plus portés aux plaisirs vénériens. La première a lieu vers le mois d'avril et se prolonge jusqu'à la fin de juiu , l'autre commence à la fin d'octobre et continue jusqu'à la fin de février. Comme ces remarques sont le fruit d'une longue expérience personiielle, j'ai dû y avoir une entière confiance. La mimique de l'attachement pour les petits, consiste ordinairement dans un mouvement brusque de la lète de haut et bas, il a surtout lieu lorsqu'une personne lient par les deux mains un enfant qu'elle a placé sur ses genoux. D'autres fois la lète se trouve poitèe de côlé et très-rapprccliée de l'enfant. La voix , les gestes, prennent alors un caraclére enfantin , tout à fait en harmonie avec l'objet qui met l'organe en action. Ce n'est pas seulement chez les femmes que ces phénomènes se passent , ils ont lieu aussi chez les animaux. J'ai surpris plusieurs fois des chattes et des chiennes affectant toutes les allures des petits , afin de les distraire et de les amuser.

Chez le ouistiti , espèce de singe chez qui le mâle et la femelle donnent des soins aux petits , on voit le père et la mère prendre l'un après l'autre leur petit dans leurs bras et le bercer comme le ferait une personne. J'ai observé plusieurs fois des petites filles faire le même mouvement avec leur poupée, qu'elles approchaient de leur visage, accompagnant cette aclion de mouveraens de balancement de tout le tronc de droite à gauche; il est assez curieux que Gall , en Irailaut de la mimique des i'acultès , n'ait rien dil de celle qui accompagne l'attachement pour les petits.

Gall ne me parait pas avoir indiqué convenablement la mimique du sentiment de propriété. Comme l'organe de la propriété, dit-il , est placé lalèranienl dans les tempes, mais plus en avant qu'en arriére ; lors de son aclion énergique , la tête sera portée en avant un peu de côté, et les bras tendus en avant , les mains tantôt ouvertes à plat pour recevoir, tantôt les doigts courbés comme pour attraper une mouche qui vole. Jamais un mendiant qui vous demande l'aumône ne marchera droit à vous; il porte toujours obliquement la tète en avant , et la main à moitié ouverte. Demander l'aumône ne me paraît pas la vraie pantomime du sentiment de propriété, celle-ci ne peut être bien saisie que lorsque l'aclivité de l'organe esl portée assez loin. C'est sar-

DE PUBKNOLOGIE.

tonl au milieu des détenus pour vols que j'ai pu saisir souvent la traie mimique du sentiment de propriété. Le premier mouvement consiste toujours à fixer avec une atlenlion toute particulière l'objet qu'ils désirent. J'ai souvent observé la même pantomime chez les personnes qui ont la manie des collections : après avoir regardé l'objet qui les intéressent , elles ne peuvent s'empêcher d'y porter les mains el de l'examiner avec une expression de figure qui semble dire, que je voudrais bien avoir cela. J'ai encore remarqué que les personnes qui ont ce sentiment très-énergique portent involontairement les pulpes des doigts de la main droite , sur l'angle antérieur de l'os pariétal qu'elles grattent. Le pouce se trouve appuyé sur la tempe , de manière à servir de point d'appui. Ce mouvement de la main est accompagné d'un mouvement rapide de la tète de droite à gauche, de manière à inspecter dans un appartement les objets qui tentent la cupidité. Ce mouvement de la tète existe aussi chez les chats el les chiens , lorsqu'ils veulent dérober quelque chose. Une autre remarque que j'ai faite chez ces deux espèces d'animaux, mais surtout chez les chats, c'est qu'au lieu de manger leurs alimens dans le plat où ils leur sont offerts , ils ont ordinairement l'habitude de les enlever par portions hors du plat.

J>a mimique de la circonspection consiste ordinairement dans un mouvement de la tète de droite à gauche , suivi d'un mouvement de bascule d'avant eu arrière. J'ai souvent remarqué cette pantomime chez des personnes qui après vous avoir écouté, s'arrêtaient tout à coup après avoir dit quelques mots, il était aisé de voir qu'elles avaient quelque chose à vous dire, mais qu'une impression les avait retenues.

La réserve dans les gestes et les paroles est un des caractères distinctifs de

la circonspection. Si le contraire a lieu, vous pouvez prédire d'avance que la

région de la circonspection est peu développée. Dans les habitudes de la vie

publique, comme dans celles de la vie privée, l'homme très-circonspect se

. fera toujours remarquer par son extrême réserve et ses précautions.

Je dinais un jour dans un lieu public, où se trouvaient à la même table deux individus d'un caractère entièrement opposé , sous le rapport de la faculté en question. L'un, très-grave et très-réservé, n'ouvrait la bouche que pour se plaindre des accidens nombreux qui arrivaient à Paris par le manque de précautions. C'est vraiment une chose horrible, disait-il , de voir le peu de soin apporté aux diligences. Tous les jours il n'est question que de malheurs , à chaque instant on risque d'être écrasé dans les rues. L'autre ne répondait à ses observations que par un flux de mots sur la politique , les journaux, les théâtres, etc.

Les corbeaux qui sont naturellement très-circonspects, portent habituellement la tête à droite el à gauche. Le renard qui veut atteindre une pièce de gibier, mais qui craint d'être surpris, fait le même mouvement.

Gall, en parlant de la mimique de la ruse, dit que lorsqu'on jette à manger à un moineau qui n'est pas privé, il ne s'en approche qu'en donnant à son

corps nue direction plus ou moins oblique. Ce mouvement me parait, au contraire, appartenir à la circonspection; l'oiseau oe cherche pas à tromper dans ce cas, il est seulement sur ses gardes.

Bien que les facultés du 'â' ordre soient très-nombreuses, j'aurai peu de chose à dire de leur mimique , parce qu'elle ne se trouve pas accompagnée de signes extérieurs aussi tranchés que ceux qui accompagnent les facultés de conservation et de reproduction , et comme nous le verrons plus loin , celles des senlimens supérieurs.

La mimique de l'organe des lieux est presque toujours accompagnée d'un mouvement de la main droite , dont la pulpe des doigts indicateur et médius s'appliquent sur l'organe des localités. Lors de ce mouvement les yeux se ferment , et les paupières sont assez rapprochées l'une de l'autre.

La mimique de l'organe du temps se manifeste ordinairement par un mouvement latéral de la tête, c'est elle qui accompagne involontairement le jeu des instrumens d'un orchestre. Que l'on étudie le geste qui a lieu, dans ce cas et l'on verra qu'il répond aux principales mesures musicales ou à celles qui eu dérivent.

La mimique de la musique consiste dans un mouvement oblique delà tête qui se trouve un peu élevée , tandis que les yeux se trouvent dirigés vers le ciel. La Sainte-Cécile de Raphaël peut servir de modèle comme mimique de cet organe.

Gall, en parlant de la mimique du sens de construction, me parait l'avoir confondue avec celle de l'organe que j'appelle sens du beau dans les arts. Comme je ne puis être bien compris qu'après l'avoir cité, je vais rapporter ce qu'il dit à cette occasion.

« L'organe des arts ayant son siège dans les tempes , à peu près à la hauteur des arcs superciliaires, lors de l'action énergique alternative de chacun des organes congénères, la tête et le corps doivent être portés tantôt d'un côté et tantôt de l'autre , et faire un mouvement semblable à celui de l'oiseau qui considère un objet tantôt d'un œil , tantôt de l'autre, ou à celui du chien qui en guettant , prête tantôt l'oreille droite et tantôt la gauche. Que l'on observe une ouvrière en mode qui fait un chapeau , pour juger s'il réussit bien, jamais elle ne le place devant elle, elle le tient obliquement, penche la tête en avant et le considère ainsi alternativement tantôt d'un coté tantôt de l'autre. »

Ce mouvement indiqué par Gall me paraît appartenir à celui du sens du beau dans les arts, et non à celui de construction ; et ce qui le prouve, ce que c'est ordinairement lorsque le travail est terminé qu'il a lieu. On ne peut établir de mimique pour le sens de construction , car la position du corps doit nécessairement varier suivant le genre d'ouvrage dont on s'occupe.

Je ne sais pourquoi Gall n'a rien dit de certains caractères qui appartiennent à la facullé d'imitation, et qui en sont la vraie mimique.

J'ai toujours observé que les personnes qui possédaient la faculté d'imiter dans un haut degré étaient en général gesticulateurs et grimacières. Il est

DB PIIRENOLOGIF.. 519

rare qu'en parlant aux autres elles n'accompagnent pas leurs expressions do gestes un peu affectés. Il en est de mémo du ton qui les accompagne.

La mimique des (rois facultés intellectuelles du troisième genre consiste surtout dans la position de la télé , accompagnée de quelques mouvemens des bras. Comme les organes de ces facultés sont situés à la partie antérieure et latérale antérieure de la tête, il en résulte que celle-ci se trouve portée eu avant ou un peu de côté lorsqu'ils entrent en action. Ainsi lors de l'action de la comparaison la tête est ordinairement portée en avant, soutenue par la main droite dont le pouce se trouve appliqué sur la tempe , et la pulpe des autres doigts sur la partie moyenne du front. Lors de l'action de l'esprit de causalité, outre que la tête se trouve portée en avant, elle demeure fixe , et tout annonce dans les traits l'expression de la réflexion : il arrive quelquefois dans le plus fort de l'action de l'organe de causalité , que les yeux so dirigent et se fixent vers la pointe du nez , de manière à occasionner un strabisme momentané.

Lors de la mimique de l'esprit de discrimination la tête se trouve inclinée d'un côté , la pulpe des doigts indicateur et du médius est appuyée sur la région moyenne externe et latérale de l'os frontal : le pouce est ordinairement appuyé sur l'os de la pommette. J'ai quelquefois remarqué que dans l'action de celte faculté, l'œil du côté correspondant se fermait presque complélemeol.

Dans la mimique des sentimenslesgestes sont en général bien plus prononcés, et consèquemment plus faciles à saisir.

Dans la mimique de la vanité ou du sentiment d'approbation , la tête se trouve portée alternativement à droite et à gauche, obéissant au mouvement de balancement du corps dans le même sens. Toutes les fois que je vois marcher devant moi une femme dont les hanches décrivent un arc de cercle, avec un léger balancement de la tête qui s'incline à gauche et à droite pour voir si on la regarde , je puis assurer que le sentiment d'approbation est trèsprononcé chez elle. Je ne connais pas de pantomime du sentiment de l'approbation plus prononcée que celle qui nous est offerte par la démarche d'un lambûur-major à la lêle de son régiment : examinez son attitude , la main gauche sur la hanche du même côté , la tête relevée et se balançant avec tout le corps de droite à gauche. Avec quel air à prétention il regarde les polissons qui l'entourent? N'a-t-il pas l'air de dire voyez comme je suis beau ? C'est surtout quand il se tourne vers les tambours qu'il devient superbe ; car il y a ici mélange de vanité et d'orgueil , résultat de sa position comme chef : alors la tête se renverse en arrière et le regard devient fixe.

La mimique de l'orgueil ou de la fierté est caractérisée par l'altitude droite de tout le corps, la tête surtout est portée en arrière et dans l'attitude du commandement : souvent un air de dédain se laisse apercevoir sur les lèvres. J'ai rencontré la mimique de l'orgueil fortement exprimée chez une aliénée qui se trouve mïiinlenant à la Salpèlrière : elle se croit la reine de l'univers.

^d TRAITÉ

Son adilude , son regard surloot , portent le cachet de Torgaeil au plus haul degré. Personne ne peut rien faire sans mon ordre , me disait-elle , je suis la seule maîtresse ici , et tout le monde doit m'obèir.

Les aliénés vaniteux se distinguent surtout des orgueilleux par le soin qu'ils prennent de leur (oilelle. Il est assez commun de voir dans les hôpitaux d'aliénés, des hommes, et surtout des femmes, ayant une démarche et des manières à prétention, très-recherchées dans leurs vélemens qu'elles prennent grand soin de chamarer de mille colifichets. Il existe maintenant à la Salpê- Irière une femme dont le Docteur Falret m'a fait examiner la tête : elle s'occupe du malin au soir du soin de sa toilette : l'organe de l'approbation est énormément développé à la surface du crâne.

La mimique de la fermeté se fait reconnaître par un mouvement en arrière de la tête qui demeure fixe sur les épaules. Il est souvent précédé d'un autre mouvement de rotation ou de pivotement de droite à gauche : c'est ce qui a lieu surtout lorsqu'une personne refuse de se soumellre à une chose. Ce mouvement exprime , plusque des mots , que l'on persiste dans sa résolution. Il serait assez difficile de rendre la pantomime de l'organe du sentiment de conscience : je ferai seulement observer que les personnes douées de cette faculté présentent dans l'ensemble des traits de leur visage , et dans leur manière de dire les choses, un air de candeur et de franchise que rien ne peut imiter. On ne trouve pas chez elle cet air composé ou d'apprêt qui se remarque communément chez les autres. Tout ce qui blesse le sentiment de justice , dans quelque circonstance que ce soif , les affecte vivement.

J'eus un jour occasion d'étudier chez deux individus qui n'auraient pas dû vivre ensemble , les nuances d'expression de visage occasionnées par le sentiment de conscience dans un assez haut degré d'une part, et très-faible de l'autre côté. C'était sur un menuisier et sa femme qui étaient souvent en dispute à cause de l'habitude de boire du mari , et de son défaut d'ordre. La femme , au contraire , était un vrai modèle de douceur et d'excellente conduite. Un jour qu'elle avait été tourmentée par quelques personnes à qui le mari devait, une scène très-vive eut lieu entre eux. Mais malheureux quand cesseras-tu donc de boire , lui dit-elle. Boire ! boire! parbleu quand on a soif il faut bien se rafraîchir , je ne connais que cela moi. Mais monstre !u me fais mourir à petit feu, tu fais des dettes et tu ne les paies pas. Qu'est-ce que cela peut te faire , dit le mari , ne sais tu-pas bien que je ne m'acquitterai jamais ? AMous, vas-tu te tourmenter pour rien? La figure de ces deux personnes était à peindre pendant leur altercation.

Selon Gall , dans la mimique de la vénération , la tête se trouverait portée en avant et en haut. Je crois, au contraire , que la lète doit être inclinée en avant. La mimique que Gall attribue au sentiment de vénération , me paraît plutôt appartenir à celui du merveilleux , ou pour mieux dire ces deux sentimcns sont ordinairement mis en jeu dans l'action de vénération. Toutes les fois qu'un objet nous frappe d'une manière extraordinaire, la lêle se tronve

DE PHRKNOLOGIE. 821

portée en haut et les regards vers le ciel ; et s'ils nous inspirent une profonde vénération, la tète et le corps ont une tendance à se prosterner ou à se porter en avant. Ce mouvement est celui de tous les hommes, quel que soit le culte auquel ils appartiennent. La mimique de la vénération me parait portée au plus haut degré , lorsque les fidèles se prosternent à l'élévation de l'hostie. La pantomime du sentiment de l'espérance consiste dans un mouvement de la tète qui se trouve portée un peu en haut et de côlé : les yeux sont dirigés vers le ciel , et la figure exprime un air de satisfaction.

Dans la mimique de la hienveillance la tète se porte en avant , et les bras se dirigent dans le même sens. L'expression delà figure de l'homme bienveillant , comme celle de celui qui possède le sentiment du juste est impossible à décrire. 11 n'y a pas de comédien consommé qui puisse la rendre , à moins que lui-même ne possède ce sentiment dans un haut degré. Voulez-vous avoir une juste idée de la différence qui existe entre la mimique de la bienveillance affectée, et celle qui est réelle? Observez l'altitude de l'homme qui donne par bonté de cœur, comme on le dit ordinairement, et de celui qui donne seulement sous l'influence des sentimens de justice ou d'approbation : vous serez aussitôt frappé du contraste de leurs physionomies.

Lors de l'action énergique du penchant au merveilleux la tète so trouve portée en haut et de côté , les yeux sont ordinairement dirigés vers le ciel et en extase , les sourcils élevés et la bouche entr'ouverte. Celte mimique se voit fréquemment chez les visionnaires et les personnes superslilieuses. Si nous sommes frappés par un événement qui paraît tenir du prodige , les mains s'élèvent et se portent en dehors de manière à faire voir leur paume ; le regard est fixe, les yeux très-ouverts, et le sourcil fortenient élevé vers le front.

Dans la mimique de la poésie la tête est portée en haut et obliquement , les regards sont dirigés vers le ciel, et les traits annoncent un état d'extase ou d'inspiration. Notre célèbre peintre Gérard me parait avoir bien saisi la mimique de la poésie dans son tableau de Corinne.

La conséquence que nous pouvons tirer dos observations précédentes, c'est qu'il existe évidemment entre les organes cérébraux et ce qui constitue le geste, en prenant ce mot daiiS sa plus grande extension, une relation telle, quela situation de la tête qui renferme cesorganesse trouve en harmonie avec leur élat d'activité et leur situation. Plus, en peinture et en sculpture, cette harmonie sera bien saisie, et plus on se rapprochera de la nature et conséquemment de la vérité.

Les peintres , les sculpteurs et les personnes qui se livrent au théâtre doivent faire une étude parliculiére de la mimique qui accompagne toutes les nuances possibles de l'action des organes cérébraux. Une chose à laquelle les deux premières classes n'ont pas donné assez d'attention, c'est la forme de la tète des personnages qu'ils voulaient représenter. Je me rappelle avoir vu dans une grande composilioo la tète d'un cardinal , dont le mode de conformation

CG

n'eût pas été déplacé à côté de celles de (out ce qu'il y a de plus corrompu dans les bagnes. Quel que soit le soin pris par le peintre dans ce cas pour donner à la figure un air recueilli , elle formera toujours un contraste ou une opposition avec le mode d'organisation que la nature nous présente. Que penserait-on , par exemple , d'un sculpteur qui donnerait à Ulysse une tête sans un développement remarquable de la circonspection, de la ruse et des facultés réflectives?

Sans rien changer aux traits du visage d'Homère , chez qui la région de la poésie est très-développée sur le buste antique , diminuez ce front majestueux où viennent se refléter les grandes et profondes compositions de l'Iliade, et il ne vous restera plus qu'une tête sans expression. 11 ne suffit donc pas que les mimiques des organes dans les compositions des peintres et des statuaires soient bien saisies , il faut encore que les organes qui les produisent soient bien exprimés sur les têtes.

Il existe chez les hommes des gestes de pure convention qu'il faut bien distinguer de ceux qui résultent de l'action des organes cérébraux. Ceux-ci sont communs à toute l'espèce humaine, ce sont ceux dont nous venons de parler : les autres dépendent des usages et des coutumes des peuples : ils peuvent varier à l'infini (1).

( 1 ) Je ne dirai rien ici des rapports que les phrénologistes ont cru trouver entre cerUins caractères extérieurs du visage des liommes et leur passion dominantes. Plus j'ai lu tout ce qui avait été écrit sur ce sujet, et plus je me suis convaincu qu'il ne valait pas la peine d'une sérieuse réfutation. Je fis voir un jour à une personne qui se donnait pour un grand physionomiste, le plaire de Belin, représenté pi. CXni. ici, me dit-elle, 11 y aurait peu de mérite à se prononcer, car tous les caractères de la béti.se, de la gloutonnerie et delà méchanceté sont trop prononcés. Belin, répondis-je, n'a jamais été glouton, il s'en faut de beaucoup qu'il soit bête, c'est le meilleur des hommes , le vrai tas-Casas des nègres; à ces mot» notre physionomiste devint rouge pourpre, et, comme on doit bleo le penser, fort embarrasMî.

Page 1