‹ Traité de phrénologieChapitre 30 sur 35 · Idéalité · texte numérisé non relu

Idéalité

Cet organe est situé vers la suture qui unit l'os temporal a l'os frontal. Voici comment Gall fait le récit de sa découverte :

Le premier poète, dont la téle fixa son attention, fut un de ses amis qui improvisait des vers sans y songer, et qui s'était, par là, acquis une certaine réputation, quoique, sous toulnulre rapport , son intelligence fut très-ordinaire. Son front s'élevait perpendiculairement à partir de la naissance du nez; pnis fuyait et s'étendait latéralement , comme si on y avait ajouté une

éminonce de chaque cfilé. 11 se rappela avoir remarqué celte forme dans le (juste d'Ovide. Plus tard, ne trouvant pas dans ses recherches, sur les autres poètes, le front perpendiculaire et puis fuyant, il considéra cette forme comme accidentelle; mois, dans tous, il observa les proéminences des parties latérales de la tête, au-dessus des tempes. Dès lors, il dut les considérer comme les marques distinctives d'un talent naturel pour la poésie. Néanmoins, doutant encore que le talent de la poésie émanât dune faculté mentale primitive, il attendit, avant d'en parler dans sas cours, qu'ileùt fait un plus grand nombre d'observations. •

Peu de temps après, il se procura la téle du poète Akingcr ; cette partie du cerveau, ainsi que l'organe de l'adhésivilé , y était très-développée, tandis que toutes les autres parties ne l'étaient que très-modérément. Puis la mort du poêle longer permit à Gall d'examiner sa tête, et il y tronva les proéminences en question. Elles étaient encore plus développées dans le poète Blumaucr, qui avait eu mémo temps l'esprit de saillie très-large. Vers cette époque, encore, Wilhelmine Maisch se fît , à Vienne , une réputation par ses poésies ; et sa tête s'élargissait également au-dessus des tempes. Gall observa encore ces proéminences sur le crâne de M"* Larocli , a Offenbach , près de Francfort; chez M"" Angélique Kaufmann, chei Sophie- Clémentine de Merklen, chei Klopstock, chez Schiller dont il avait le moule, et aussi chez Gessner. Pendant son séjour à Berlin, il parlait encore de cet organe avec une grande réserve, quand M. Nicnbï l'irivila , ainsi que S|>ur/.li<-i[n, à aller voir s:i

collection composée de trente bustes de poètes. Ils trouvèrent dans tous les protubérances en question, plus ou moins fortes, selon le talent qn'ils avaient manifesté. Dès lors il enseigna hardimentqnc le talent de la poésie dépend d'une faculté primitive, et que la partie du cerveau , dont nous nous occupons, en est l'organe spécial.

A Paris , Gall prit le moule de la tète de Legouvé après sa mort, et y trouva l'idéalité largement développée. Spurzbei m et lui ouvrirent la tête de Delillc, et indiquèrent 5 plusieurs médecins présents le développement remarquable des circonvolutions, en dessous des proéminences externes de cet organe. Ces circonvolutions étaient plus fortes que toutes les autres. Ce fait peut encore se vérifier aujourd'hui; car Gall a conservé le moule de l'un des hémisphères de ce cerveau. Un jour, dans une réunion assez nombreuse, on demanda à Gall ce qu'il pensait d'un petit homme assis assez loin de lui. C'était à la nuit tombante, il répondit qu'il ne pouvait le voir très- distinctement; mais quo, cependant , il lui trouvait l'organe de la poésie trèsdôveloppé. On lui dit que celait le poêle français connu, a cause du métier qu'il exerçait, sous le nom du Cordonnier. < Quand l'on passe en revue, • dit Gall, < les portraits et les bustes des poètes de tous les siècles, on reconnaît que cette conformation de la téte est commune» tous, a Pindarc, Euripide, Sophocle, Oéraclide, Piaule, Térence, Virgile, Tibulle, Horace, Ovide , Ju vénal, Boceace, l'Ariostc, l'Arétin, le Tasse, Millon, Boileau, J.-B. Rousseau, Pope, Young, Gresset, Voltaire, Gessner, Klopstock , Wteland , etc. i

Le D r Bailly écrivait de Rome, le 30 mai 1822, au D r Brcycr , de Berlin ; < Dites au D r Gall que j'ai le moule du Tasse pris sur la tête même du poêle; cl que, quoiqu'une partie de l'organe de la poésie suit JOuicIii/c, Li largeur latérale du crâne est encore énorme a cet endroit. ■ Lawrence Macdonald, sculpteur, qui visita la tombe du Tasse au mouastèrede Saint-Onofriu, à Rome, a eu l'obligeance deme donner les détails suivants: « On conserve, dans la bibliothèque du monastère de Saint- Onofrio, une lettre originale du poète et le moule en cire de sa IiHe, évidemment pris après sa mort. Le cerveau, en proportion de la figure, est très-large; en somme, le volume de la téte est plus qu'ordinaire. Les organes du savoir sont très-

larges; ceux de la réflexion larges seulement. Les organes des sentiments sont pleins; ceux des penchants larges. Mais le trait le plus caractéristique est la largeur énorme de la télc a la région de l'idéalité. >

Le buste d'Homère offre un développement extraordinaire de celle partie de la téte. Son authenticité est mise en doute; mais qu'il soit réel ou idéal , les proéminences n'en sont pas moins rem arqua 1>1 es. Si c'est une ecuvre d'imagination, pourquoi l'artiste a-l-il donné cette forme particulière a la lêle? Quand, pour représenter Homère, il n 'aurait fait que mouler la téte du poète le plus célèbre de nos jours , le développement de l'idéalité n'en serait pas moins un fait en faveur de cet organe.

Nous devons à Spurabeini l'analyse exacle de celle Faculté , et le nom qui la désigne si heureusement, c II est impossible > dil-il i que la poésie en général émane d'un seul organe; je pense donc que le nom organe de la poésie, dont se serl Gall , n'indique pas essentiellement cette faculté. Dans toute espèce de poésie les sentiments sont exaltés, les expressions brûlâmes; il faut qu'il y ait de l'entraînement, de l'inspiration; et c'est la ce qu'on appelle ordinairement de l'imagination. >

L'idéalité aspire vers le beau sublime, la perfection, ce que les Français appellent le beau idéal. Elle inspire te poêle. Les facultés du savoir perçoivent les qualités physiques de loules choses. Hais l'idéalité demande plus que la réalité ; elle embellit, ennoblit tout ce qui se présente a l'esprit; elle porte les facultés, qui forment les idées, à créer des «-rues où tout s'élève à la perfection vers laquelle elle aspire. Elle cslpour l'homme un élément de progrès. Quand elle est dominante, ses pensées, ses sentiments semblent dignes des régions élliérées. Aussi n'y a t-il que ceux qui ont cet organe largement développé, qui puissent être poètes : Poêla nascitur, non fit.

Pour arriver à comprendre cettefacullé, lisez Kenilworlh et

comparez le caractère de Blount à celui de Raleigh : < Quelle espèce d'animal es-lu toi-iuùme, dit Tressilian, toi qui nous traites si lestement? — Qui, moi! répond Raleigh, un aigle qui ne m'abaisserai jamais i regarder cette vile terre, tant que je pourrai prendre mon vol vers le ciel, tant qu'il y aura un soleil que jo puisse contempler. » Comparez encore la poésie de Swift à celle de Millon, les écrits nii:t;i[i Indiques d<- Id'iU à cens de Tliomas Brown, la poésie de Crabbe à celle de Byron, ou la prose de Dean Swift a celle du D' Clialmers.

Les poètes possèdent cette faculté à des degrés très-différents; et selon son énergie et son activité , leur poésie est plus ou moins estimée et sublime. Des personnes douées de beaucoup d'intelligence et de pénétration, et possédant un très-bon développement des sentiments moraux, m'ont avoué ne sentir aucune beauté dans les vers : la poésie les ennuie. On trouve dans le Journal phrénotogique un fait curieux, constatant les résultats de l'absence de cet organe.

L'idéalité répand sou coloris, si l'on peut se servir de cette expression, sur toutes les antres facultés; elle leur fait rechercher le beau dans tout ce qui est de leur ressort. Qu'à un large développement de cette faculté vienne se joindre un bon développement des penebants, des sentiments et des pouvoirs de la réflexion, et l'esprit ne réve, ne cherche que la perfection. Il est facile de distinguer dans la vie ordinaire les personnes qui ont l'idéalité forte, de celles qui ne l'ont pas. Leur langage est élevé, et , quand elles s'animent, elles déploient une éloquence et des sentiments poéliqucs que les dernières chercheraient en vain. L'idéalité donne il la conversation une vivacité , un charme qui contraste avec la sécheresse, la taciturnité des personnes chez qui elle fait défaut.

Quelques sectes religieuses, et, en particulier, ie corps tréshonorablc de la Société des Amis ( the Society of Friends ), déclament contre toutee qui est luxe. Leurs adeptes renoncent

parure, aux riches ameublements, Ole, etc. , qu'ils traitent de

vanités mondaines, et soutiennent que le solide et l'utile sont

seuls dignes de l'attenti h> eré.imres raisonnables et iuimor-

telles. C'est 11 unsnilimfiit naturel à tout individu, chez qui la bienveillance, la cuiisrUiiiuitisiit'- et l;i vénération sont dominantes, mais chei qui aussi l'idéalité est tris- faillie ; et sans doute cette dernière eunilpinaisnu d'organes dut éire celle des hommes qui proposèrent li s doctrines de la Société îles Amis ; mais ce n'est p;is là li: lan^o 'le (mis lus Iminmcs, comme ce n'est pas non plus celui de la nalure. Où l'idéalité existe , il y a désir inné, arnimr instinctif, admiration du beau. En répandant l'harmonie et la beauté sur le nie matériel , Dieu a

sans doute voulu que celle faculté trouvât a se satisfaire. Que sont ces fleurs si jolies, si délicates, qui brillent dans nos champs* Des objets qui, parleur ekjin.ee, leur barenunie.

- -I '. d'abord a l'idéalité et ensuite aui facultés iafé-

Heures do coloris et de la forme. Ces (leurs elles mimes ne comprennent pas leur beauté; ellei ne sentent i l'homme ni de nouirilure, ni (le vilement, ni d'abri. Aussi, quelques personms les ri.iiMdi ieni illes comme do pures tannes de la nul ai e. .11. .in ■ i bu qui ^ 1 ije;ilue Im iiineiu développée, M-erie avec ontliousiasme que les Heurs, les montagne», les vallées, la cbule d'une cataracle, une colline boisée, un sentier borde de baies, une source d'eau pure, l'ombre, le soleil , offrent à son esprit mille jnuisMures iulmies, et versent dans son âme un louent de joies tout il la fois si pures et si intenses, que les plaisirs des sens paraissent insipides et nuls quand ils leur sont comparés. Aux yeux du pbréuologue, enfin, l'existence de cette faculté do l'esprit, et des ubjrts créés pour la satisfaire, est une des mille preuves de la bonté du Créateur envers l'homme; car celte faculté n'est qu'une source de bonheur; elle sert à exalter , à étendre la portée de nos autres facultés, a nous rendre susceptibles do nous perfectionner, à nous faire

sentir plus vivement ce qui est grand et glorieux dans l'uni-

D'aprcs ce que nous venons de dire, on ne s'étonnera pas de ce que cette faculté" soit très-faible chez toutes les tribus sauvages, et très-large chez les nations qui ont fait le plus de progrès dans h uivi lisutinii. L'ur^atii' du l'idéalité ost util dans les animaux féroces : et j'ai remarqué que les individus nés dans les classes infimes de la société, (pli, par leurs talents et leur industrie sont parvenus a s'enrichir, sont plus ou moins susceptibles de polir leurs mœurs, leurs habitudes , d'épurer leurs sentiments, selon ln développement de cet organe et de l'amour de l'approbation.

Cette faculté, unie à l'amour de l'approbation , aux organes de la forme cl du coloris el aux autres facultés du savoir, quand la construclivilé lui sert d'instrument, engendre les ornements d'architecture comme ceux de la parure. C'est aussi à l'idéalité que l'on doit, en partie, la peinture et la sculpture. Ceux donc qui déclament contre les ornements veulent que nous nous privions de la source d'une de nos plus vives jouissances. On éprouve du plaisir à regarder un vase, un meuble, un bijou, où la délicatesse de la forme se combine à l'élégance des proportions; ce sont des objets que nos facultés trouvent agréables, et i'éraolion qu'ils éveillent est si pure ; qu'elle est sanctionnée par l'intelligence et par toutes les puissances morales.

La pureté du goût suppose l'idéalité. L'amour di l'approbation peut donner le goût du luxe ; mais il est reconnu que les ornements, disposés par certaines personnes, ressemblent à des monstruosités, résultat qui s'explique , en partie, par l'absence de toute idéalité chez elles. Mais entrons dans celte maison ; ici, au contraire, tout concourt à l'élégance de l'ensemble; le goût le plus exquis a présidé à l'achat de toutes choses et à leur l'arrangement; nul doute que les habitants

du celte maison n'aient l'amour de l'approbation combiné à une forte idéalité. Entre deux personnes dont la Fortune est la même, on peut juger de l'étendue de ces deux fatuités par le 1min de leur maison. Dans le cas où le manque de goût et d'arrangement esl notoire chez des personnes dans l'aisance, on peut prédire que l'idéalité est faible chez elles. Il est, au contraire, toujours très-proéminent, ainsi que l'amour de l'approbation, chez toutes les personnes nouvellement enrichies, qui déploient un grand luxe d'ameublement.

Les figures ci-dessous montrent cet organe irès-proéminent chez Chaucer, et très-faible chez Locke.

Le goût de la poésie ci des beaux-arts est généralement en proportion du développement de l'idéalité. Cependant le tempérament modifie les effets de cet organe comme de tous les autres. Le tempérament nerveux , le plus favorable h la délicatesse elà l'impressionnabilité , exalte puissamment la tendance de celle faculté.

L'idéalité est indispensable au tragédien , dont l'organe doil être noble et majestueux ; c'est par lui que l'acteur conçoit et rend les sentiments élevés des héros qu'il représente.

Chez quelques individus, c'est la portion antérieure de cet organe qui est le plus développée , tandis que chez d'autres , c'est la portion postérieure; mes observations nie portent à penser que celte dernière forme un organe séparé. La portion postérieure n'est pas indiquée par un numéro sur le buste où ils sont tracés ; je l':ii ilrsipnît pur un point d'interrogation, pour marquer que ses fonctions sont encore un sujet de recherches. La portion postérieure louche a la circonspection, et je pense qu'une excitation modérer; de cet organe est un moyen d'éprouver l'émotion que cause le sublime. Le bruit du tonnerre, le mugissement d'une cataracte, l'aspect du roclier qui semble menacer le modeste hameau, impriment i l'esprit un sentiment de terreur, d'émotion sublime. Il serait intéressant de comparer la différence des émotions qu'éprouveraient deux individus doués d'une idéalité puissante, mais dont l'un aurait la circonspection forte amiitit qvc l'autre l'aurait faible, en présence de la vallée de Glencoë, du passage de Borrowdalc , de la grotte de StafTa, ou de quelque autre scène sublime. Je pense que celui dont la circonspixtion sn-iit forte, éprouverait, le sentiment du sublime avec plus d'Intensité que l'autre.

Comme toutes les autres facultés, l'idéalité peut être en excès. Quand son ascendant absorbe toutes les autres facultés, el qu'il porte a négliger les soins indispensables de la vie sociale, ou quand il produit une sensibilité entrée cl maladive, elle devient la source de grands maux. Cet organe était probablement arrivéàcette surexcitation maladive chezJ.-J. Rousseau. > L'impossibilité de trouver un cœur (digne de lui), me jette, » dit-il, ■ dans h-s niions iiii-Jfîinuii'es , et désespérant d'en rencontrer un sur cette terre qui puisse comprendre mon délire, je le cherche dans un monde idéal, fruit de mon ima-

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