ADHÉSIVITÉ
Cet organe est situé vers les deux tiers inférieurs de l'os pariétal, à côté de la concentrativité , un peu plus haut que la philoprogéniture et immédiatement au-dessus de la suture
lambdoïde. Quand il est très-volumineux, on remarque deu\ proéminences arrondies dans cette région du crâne; si, au contraire, l'organe est petit, cette partie de la tête est étroite et déprimée, Gall possédait dans sa collection le moule de la tête d'une dame dont on lui avait souvent parlé comme d'un modèle d'attachement amical. En commandant le moule, il avait fait acte de complaisance sans trop en attendre de découvertes inléressantes pour la plirénologie. Cependant, en l'examinant avec beaucoup d'attention, il trouva deux fortes proéminences, figurant deux segments de sphère des deux côtés de l'organe de la philoprogéniture. Ces proéminences, qui ne l'avaient jamais frappé auparavant , étaient symétriques et formées évidemment par deux saillies correspondantes du cerveau; il en conclut qu'elles indiquaient un organe, mais il restait à en étudier les fonctions. Il lâcha de connaître , par les amisde celte dame, quels étaient son caractère et ses talents, et se forma ainsi une opinion sur la nature de ceux qui la distinguaient. Le sentiment qui , au dire de toutes les personnes qui la connaissaient, prédominait chez elle, était un attachement inviolable à ses amis. Quoique, à différentes époques de sa vie, elle eût à subir de grandes vicissiludes et qu'elle eût plusieurs fois passé de la pauvreté à la fortune, elle était toujours restée fidèle à ses anciens amis. Il était naturel de supposer que cette tendance à éprouver des attachements si vifs et si durables pouvait dépendre de l'induence d'un organe particulier. Cette supposition acquérait un grand degré de probabilité par suite de cette circonstance que la proéminence, si saillante sur la télé de celte dame, élaii placée à côté de l'amalivité et de la philoprogéniiure, organes de sentiments liés par tant d'analogies à celui qu'on supposait devoir résulter de l'action de l'adhésivité. Un grand nombre d'observations subséquentes ont confirmé la supposition de Gall : cet organe est maintenant admis.
COMCK. TRAITÉ DE PIIRÉNOLOOIK. 2S
Lorsque radhésivilë est proéminente, on éprouve une sorte de besoin instinctif de s'attacher aux personnes, et les plus douces émotions résultent des moindres preuves d'affection que l'on obtient en retour. Le besoin d'attachement qu'éprouvent les individus se peint dans leurs gestes et dans leur langage, et ce sentiment est si impérieux chez eux, qu'il s'étendra tout ce qui peut les comprendre. L'enfant doué de cette faculté aime les animaux. Plusieurs des plus belles pages de Moore paraissent écrites sous l'influence de ce sentiment, porté à son plus haut degré.
« Le faible rameau de la vigne, s'il manque d'appui, rampe et se flétrit avant même que ses fleurs ne se soient évanouies. Le cœur, dans l'isolement, subit la même loi; mais comme il bal de bonheur et d'amour, s'il trouve le soutien d'une douce sympathie (i) ! »
c Jamais un cœur aimant n'oublie ce qu'il aime; car un sentiment vrai va sans cesse en s accroissant; semblable au tournesol, il s'incline constamment vers l'objet de son amour, au déclin de sa vie ainsi qu'à son aurore (2) ! »
Cet organe est, en général, plus proéminent, et la faculté qu'il confère, plus énergique chez les femmes que chez les hommes ; la constance avec laquelle elles restent attachées aux personnes qu'elles aiment prouve l'énergie de cette faculté. « L'homme se vante d'être fait pour l'amitié, » dit Walter Scott, s et parle avec affectation du bonheur que donne le plus noble des sen-
(1) Voici les vers de Moore, dont nous avons essayé de rendre le sens plutôt que le texte.
*' The heart, like a lendrill accustomed to cling, Let it grow w-here it wU, cannot flourish alone; But wlll lean to the nearest and loveliesl thing, It can twine with itself , and make closely its own. "
(2) " The heart that loves truly, love never forgets, Bul as truly loves on to the close ;
As the sun-flower turns to her god as he sels, The same look that $he turned when he rose. "
timents humains; mais c'est dans le cœur de la femme seule qu'il faut chercher ce sentiment ; ce n'est que chez elle qu'on trouve cette amitié dévouée, généreuse, désintéressée, dont l'homme fait une vaine parade. Il n'est pas d'ami qui puisse être comparé à une femme aimante et affectionnée. Quelle que soit l'énergie du sentiment qu'il éprouve, l'homme conserve toujours une réserve qui décèle son égoïsme, tandis que la femme, en donnant son amour, se donne tout entière, cœur et ame (i). »
Même chez les criminelles les plus dégradées, on a vu cette faculté se manifester avec une ferveur et un abandon d'ellesmêmes dignes d'un meilleur sort. Mary Macinnes, exécutée à Edimbourg pour meurtre, avait un ami qu'elle aimait avec passion, et ce sentiment dura jusqu'à sa mort. Son amant lui avait envoyé un mouchoir marqué de ses initiales et une demiorange, en la priant de la manger sur l'échafaud en témoignage de leur amour mutuel : il devait manger l'autre moitié, à l'heure de l'exécution. Elle tint un coin du mouchoir dans sa bouche pendant 'toute la nuit et jusque sur l'échafaud; lorsqu'elle fut assise sur la fatale bascule, un guichetier lui donna la demi-orange, qu'elle prit sans donner aucun signe de crainte, tout en le chargeant de dire à son amant qu'elle mourait convaincue qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour lui sauver la vie, et qu'elle allait manger l'orange selon sa volonté; elle lui fit dire , en outre , de fuir la mauvaise compagnie et qu'elle prierait Dieu de le bénir. La force de son attachement semblait lui faire oublicu* l'horreur de sa situation. Son crâne indiquait un développement très-fort de l'adhésivité.
Ce sentiment diffère beaucoup, par son énergie, chez les différents individus. La plupart des hommes ont des relations plus ou moins étroites, mais un très-petit nombre pouri'ait se
1) Phrcn.journ., vol. Il, p. 280.
vanter d'avoir un ami ; il en est dont l'amitié résiste à tous les événements et dure autant que la vie. L'homme chez qui cet organe est très-fort est irrésistiblement porté à s'attacher, et trouve les plus douces jouissances dans le sentiment d'une amitié partagée; le souvenir d'un ami absent revient sans cesse à l'esprit avec toute la chaleur et la vivacité d'une passion. Ceux chez qui cet organe est faible, ne comprennent pas l'amitié: ils oublient facilement les absents, et la maxime: « Hors des yeux, hors du cœur, » semble faite pour eux. On voit fréquemment des personnes différentes d'esprit et de caractère éprouver l'une pour l'autre un attachement très-vif; une adhésivité énergique semble être le seul lien qui les unisse; elles peuvent même, sous plus d'un rapport, avoir des idées et des sentiments antipathiques qui ne viennent que trop souvent rendre leurs rapports désagréables; mais à peine séparées, elles éprouvent un vide que rien ne peut combler, et elles ne tardent pas à sentir un impérieux besoin de se revoir et d'oublier leurs torts mutuels. Certains époux ne peuvent vivre d'accord et sont profondément malheureux quand ils sont séparés. Il est probable que ces bizarreries sont l'effet d'une forte adhésivité continuellement tourmentée par l'action d'autres facultés qui ne peuvent s'harmoniser.
Cette faculté se distingue facilement d'avec la bienveillance, car on observe que certains individus, capables de s'attacher fortement, n'ont nullement le caractère bienveillant. Son influence s'étend au delà de l'attachement à un individu en particulier. Cet organe est, sans aucun doute, un des premiers principes de toute sociabilité : une adhésivité faible dispose à la vie solitaire.
Certains animaux paraissent, ainsi que l'homme, doués de cette faculté; elle est très-énergique dans le chien; les chevaux et les bœufs tombent quelquefois malades si on les sépare trop brusquement de leurs compagnons. « On doit observer, cepen-
dant, » dit Spurzheiin, « que l'instinct qui porte à s'attacher à une personne pour la vie, et celui qui poilc à reclierclier lu société de ses semblables, ne peuvent pas être considérés comme des variétés d'une même faculté, car il est des animaux, tels que le chien, la poule, etc., qui vivent en société, sans manifester une propension marquée à s'attacher à tel ou tel individu de leur espèce; d'autres, tels que l'élourneau, le corbeau , la corneille, etc., qui vivent à la fois en société et en famille; d'autres enfin, qui, comme le renard, la pie, etc., vivent attachés à un seul individu de leur espèce, sans rechercher la société des autres. » En conséquence, l'opinion de Spurzheim est, que l'instinct qui porte les animaux à vivre eu société, et celui qui les porte à s'attacher à un seul individu, sont des modifications de l'adhésivité, semblables à celles que l'on observe dans les sens du goût et de l'odorat chez les animaux carnivores et herbivores, et qui portent les uns à se repaitre de la chair des animaux, et les autres à se nourrir uniquement de substances végétales. L'homme appai'tient à la classe des animaux qui jouissent de la double faculté d'aimer la société et de s'attacher à l'individu. Ainsi donc le mariage et les rapports sociaux des masses ne doivent pas être considérés comme résultant de la seule volonté de l'homme, mais des lois immuables de la nature.
Gall ne croyait pas que le besoin de s'unii- pour la vie résultât de celte faculté chez l'homme et chez les animaux. Il i)ensait, d'après les études qu'il avait pu faire de l'histoire naturelle des animaux, que l'union durable a lieu dans toutes les espèces où le maie et la femelle concourent à élever les petits, et que, d'un autre côté , lorsque la femelle accomplissait cette lâche à elle seule, l'union n'était jamais que temporaire. Néanmoins, il s'exprimait avec beaucoup de réserve sur ce sujet, et convenait qu'il ignorait encore si le mariage était l'effet d'un organe particulier, s'il résultait de l'action combinée
de plusieurs organes, ou d'une modification de l'adhésiviié.
L'homme chez qui celte faculté a une action trop puissante, éprouve les plus vifs regrets au souvenir de la patrie ou des amis absents. La nostalgie résulte de l'état maladif de cet organe.
MM. Stewart et Thomas Brown, d'accord sous ce point de vue avec les phrénologues, considèrent cette tendance comme un instinct primitif de notre nature.
J.-J. Rousseau, dans son célèbre ouvrage sur V Origine de l'inégalité des rangs, nie l'existence de cette propcnsité de l'esprit humain. Il considère l'homme dans l'état primitif, comme un être isolé et vagabond , réduit à apaiser sa faim du produit de sa chasse et des fruits recueillis au hasard dans les forêts, buvant l'eau des fontaines, et aussi indifférent à la société de ses semblables et aux jouissances de la famille que l'aigle et le loup. Celui qui, le premier, s'avisa d'enclore une certaine étendue de terrain, et l'appela sien, qui chercha, en flattant son semblable, à s'en faire assister pour arriver à l'accomplissement de ses projets, fut le premier auteur de tout le mal dont l'espèce humaine est maintenant accablée. Plus d'un volume fut publié en léponse à ce paradoxe singulier; mais la meilleure réfutation se trouve, sans contredit, dans la science, qui prouve qu'un des organes du cerveau de l'homme lui donne une tendance instinctive à rechercher la société de ses semblables.
L'homme chez qui cet organe jouit d'une grande activité, est prodigue de vives démonstrations d'amitié envers ses semblables; on voit les enfants placés sous son influence, entourer de leurs bras le col de leurs camarades et leur prodiguer les plus tendres caresses; appuyés les uns sur les autres, leurs tètes se penchent pour se joindre à l'endroit où siège cet organe. Un chien, dans les caresses qu'il prodigue à son maitre, le frotte doucement avec la partie de sa tête qui répond
à l'adliésivilé. Quand deux personnes aimantes se rencontrent, elles se sentent entraînées l'une vers l'autre, et ne manquent pas de s'unir d'un mutuel attachement, à moins que l'action de facultés contraires ne vienne y mettre obstacle. Cet organe est établi.
5, Combativité.
Cet organe est situé à l'angle postérieur et inférieur de l'os pariétal, un peu au-dessus et en arrière de l'oreille,
Gall fait ainsi l'historique de sa découverte. «Ayant abandonné tous les systèmes de métaphysique intellectuelle, et voulant, au moyen de l'observation, tâcher de reconnaître les diverses propensités de la nature humaine, je cherchai à attirer chez moi un certain nombre d'individus des classées inférieures et de professions diverses, tels que cochers, domestiques, portiers, etc. Après avoir gagné leur confiance, et les avoir disposés à la sincérité en leur donnant du vin et de l'argent, je les faisais causer sur eux et leurs camarades, sur leurs qualités et leurs défauts, et surtout sur les traits les plus frappants du caractère de chacun d'eux. Je remarquai que ceux qui jouissaient de la plus grande considération étaient ceux qui se montraient querelleurs et batailleurs. D'autres, d'un caractère éminemment pacifique, étaient l'objet du mépris de leurs camarades, qui les désignaient comme des poltrons. » Gall rechercha si les têtes des tapageurs ne différaient pas, sous certains rapports, de celles des hommes paisibles. Il les compara, et trouva que ceux d'un naturel querelleur avaient une saillie remarquable à la région du crâne qui se trouve un peu au-dessus et en arrière de l'oreille.
11 faut remarquer qu'ici l'influence de l'éducation était
nulle, el que les causes externes ne pouvaient, en rien, être considérées comme ayant modifié le caractère de ces individus, qui, par leur position sociale, s'étaient trouvés plus ou moins abandonnés à l'impulsion de leurs dispositions natui-clles.
A'icnne avait encore, à celte époque, des spectacles de combats d'animaux. Un individu, attaché à l'un de ces établissements, était d'une telle inti'épidilé, que très-souvent, il descendait dans l'arène, tout seul, pour combattre les ours et les taureaux. Son crâne présentait un fort développement de cet organe. Dans la suite, Gall examina la tête de plusieurs de ses élèves, qui avaient été renvoyés des universités à cause de leur esprit cjuerelleur. Chez eux, aussi, l'organe de la combativité était très-fort. Dans le cours de ses recherches, il rencontra une jeune dame qui avait l'habitude de prendre des habits d'homme, et qui, sous ce travestissement, se montrait très-querelleuse. Elle avait aussi un grand développement de l'organe de la combativité. D'un autre côté, il examina la tête de certains individus remarquables par leur poltronnerie, et il constata que chez eux cet organe avait très-peu de développement. Les têtes des personnes courageuses variaient, d'ailleurs, sur les autres points, mais toutes offraient une saillie plus ou moins forte à l'endroit remarqué; il en était de même pour les personnes craintives dont les têtes, variables d'ailleurs, dans les autres régions, offi'aient toutes une dépression à l'endroit correspondant à la combativité.
La découverte de cette faculté donna lieu à de nombreuses plaisanteries; on soutint d'ailleurs que le Créateur ne pouvait avoir voulu donner à l'homme l'amour des combats; les objections ne pouvaient être faites que par ceux qui n'avaient pas une connaissance assez approfondie des faits, et qui n'avaient pas suffisamment étudié la nature de l'homme. Les plus profonds métaphysiciens admettent l'existence de cette propen-
sion, et des auteurs célèbres ont décrit son influence et les actes qui en émanent : le caractère de mon oncle Toby, tracé par Sterne, est la nature prise sur le fait; il retrace admirablement l'union d'une grande probité, d'une grande bienveillance avec l'amour des combats. « Si, » dit mon oncle Toby, « quand je n'étais encore qu'un écolier, je ne pouvais entendre battre le tambour sans que mon cœur battît à l'unisson, était-ce ma faute? pouvais-je me défendre contre cette impulsion? » Et, continuant à se justifier de l'accusation de cruauté qu'on lui adressait parce qu'il aimait les champs de bataille : « Est-il aucun de vous, n dit-il, « qui ait versé plus de larmes que moi sur le sort d'Hector? et quand nous lisions que le loi Priam était venu réclamer son corps en vain, et avait dû rentrer seul dans Troie, vous savez, mon frère, s'il m'était possible de dîner ce jour-là! Est-ce là ce que vous appelez être cruel ? ou parce que mon sang a coulé sur les champs de bataille , et que mon cœur bat pour la guerre , ne peut-il saigner pour le malheur? »
Tacite, dans son histoire de la guerre de Vespasien contre Vitellius, rapporte que « les femmes mêmes voulaient entrer au Capitole et soutenir le siège. La plus brave d'entre elles, Gracilie Verulanie, ne se montrait accessible à aucune émotion, si ce n'est à celles de la guerre. » — «Le courage, » dit le D*" Johnson, «est une qualité si nécessaire à la vertu, qu'on le respecte même quand il s'associe au vice. »
MM. Stewart et Reid admettent cette propensité qu'ils nomment ressenlmenl soudain, et le D'' Thomas Brown, sous le nom de ressentiment instantané, décrit admirablement l'action de cet organe combinée avec celle de la destructivité : « // existe un jjrincipe dans notre esprit, » dit-il , « qui est pour nous un protecteur constant. » Le principe peut sommeiller, mais seulement lorsque sa vigilance serait inutile; il s'éveille à la moindre apparence d'une injuste agression, et déploie
COMIir. — TRAITÉ DE PHRÉNOLOGll-.. '2G
d'autant plus de vigueur et d'activité , que l'attaque se montre plus violente. Avec quel sentiment d'admiration ne contemplerions-nous pas l'admirable sagesse de la nature, qui placerait aux mains d'un être faible et désarmé, menacé de quelque agression imprévue, une arme redoutable pour sa défense? Et pourtant ce serait là une faible assistance comparée à celle que nous donne cette émotion qui s'éveille en nous et nous rend si puissant pour repousser l'attaque (Vol. in,pag. 524). Cette émotion n'est exactement, selon les phrénologues, que l'action de la combativité et de la destructivité réunies. 11 n'existe aucune dillerence entre l'opinion du D"" Brown et la nôtre, si ce n'est qu'il considère cette faculté comme susceptible de s'émouvoir seulement lorsque l'individu est provoqué, tandis que nous reconnaissons qu'il peut entrer spontanément en action, indépendamment de toute agression, et exercer une influence notable sur les actes de la vie. Pour exprimer l'impulsion qui naît de cet organe, nous le désignons sous le titre de combativité. La combativité fait naître l'esprit d'opposition; modérée, elle se traduit par une simple résistance; plus énergique, elle porte à l'agression et au renversement des obstacles physiques et moraux. Le courage est le sentiment qui accompagne l'état actif de cette propensité. Ainsi une personne, chez laquelle l'organe de la combativité est prédominant , aime la guerre , pour satisfaire sa passion dominante, sans s'arrêter à nulle autre considération. Son amour des combats est instinctif; néanmoins le courage, quand il est bien dirigé, est indispensable au maintien du bon droit et fait partie essentielle des qualités que doivent posséder les hommes d'un caractère élevé et magnanime. Les plans qu'ils peuvent former même pour le bien-être de l'humanité, pour la propagation des principes religieux, rencontrent toujours de l'opposition; la combativité donne à leur esprit la hardiesse nécessaire pour envisager d'un œil ferme les combats qu'ils
auront à soutenir afin d'amener le triomphe de la vertu. Si le courage leur manque, le moindre obstacle les déconcerte et \ient renverser toutes leurs combinaisons. Si M™^ Fry n'avait pas eu cet organe très-développé , aurait-elle jamais eu le courage nécessaire pour arriver à la réformation de Newgate?Sans la combativité, son esprit aurait-il eu la fermeté qui lui était indispensable pour surmonter les nombreuses difficultés qui s'opposaient à cette haute entreprise? Le philanthrope Howard aurait-il, sans cet organe, méprisé les dangers auxquels il s'exposait en visitant toutes les prisons de l'Europe ? J'ai presque toujours observé que les personnes les plus bienveillantes des deux sexes, celles qui, pour soulager la misère et le malheur, ne craignent pas de le rencontrer en face, qui, pour corriger le vice, osent le visiter dans ses repaires les plus odieux, ont cet organe fortement développé. Luther et Knox, pour prêcher et établir la réforme, ont eu besoin de la force morale que la combativité seule confère.
Cet organe est très-fort chez les grands capitaines; il est très-proéminent sur les crânes de Robert Bruce et de Wurmser, qui défendit si vaillamment Mantoue contre le plus grand capitaine des temps modernes. Les deux gravures ci-dessous représentent le crâne de Wurmscr en contraste avec celui d'un jeune Cingalèse, chez lequel cet organe est très-faible.
WURMSER. JEUNE CINGALÈSE.
Les bustes de Harc et de Mélancthon, page 129, montrent la
conibalivitc fortement et modérément développée. On peut voir encore des exemples d'une forte proéminence de cet organe sur les bustes de Caracalla et d'un gladiateur romain, dans la Physiognomonie de Spurzlieim, pag. 14 et 32; il est encore irés-pi'oéminenl sur le busl(î de Linn, et modéré sur celui du révérend M. M'**, donné à la page 170i
Dans les temps féodaux, un fort développement de l'organe de la combativité était beaucoup plus nécessaire aux chefs militaires que dans les temps modernes. Richard Cœur de Lion, Bruce et Wallace n'auraient pu maintenir sous leur commandement les barbares qu'ils guidaient sur les champs de bataille, sans la supériorité de leur bravoure personnelle. L'espoir de vaincre n'était alors fondé que sur le courage d'où naissent la force, l'adresse et le sang-froid. Maintenant une intelligence capable d'enfanter les plus hautes combinaisons , est une qualité indispensable au grand capitaine, mais un grand courage ne lui est pas moins nécessaire. Napoléon possédait au plus haut degré la réunion de toutes ces qualités. Lorsqu'il parle de Murât et de Ney, il les dépeint comme des hommes chez qui le courage animal était bien supérieur au jugement, et comme propres à conduire une attaque ou à s'élancer, le sabre au poing , à la léte de sa cavalerie ; mais faibles et incapables pour la conduite des grandes affaires. « Le meilleur général, » disait-il, « est celui chez lequel le courage et la sagacité se tiennent en équilibre; » c'est-à-dire dans le langage phrénologique, quand les organes de la combativité, des sentiments et de la réflexion existent dans de justes proportions.
Cette faculté est nécessaire à l'avocat; elle donne l'esprit guerroyant, et fait que chez lui l'énergie de la résistance augmente en raison de la violence de l'attaque.
La combativité, unie à la destructivilé, inspire aux poètes l'amour des batailles. Homère et Walter Scott ont fait preuve d'une énergie plusqu'ordinaire dans leurs peintures de combats,
de carnage, et dans leurs chants de victoire. Celte tendance de l'esprit des poètes, des orateurs, des historiens, n'a pas peu contribué à mettre les héros en honneur ; trop souvent leur courage a été exalté, sans égard pour la justice de leur cause. La phrénologie, en appréciant à sa valeur réelle la passion des combats, ramènera, il faut l'espérer, la conscience publique à des idées de vérité et de justice , et le courage aveugle employé à soutenir une cause injuste , cessera d'être considéré comme une vertu. La science aura ainsi contribué à éteindre cette fièvre des batailles si funeste au bonheur de l'humanité.
Quand la combativité est trop énergique et mal dirigée, elle a les plus funestes résultats; il en naît un besoin ardent de guerroyer pour sa seule satisfaction personnelle. Elle fomente dans la société un fâcheux esprit de contradiction qui fait que l'on dispute encore alors même qu'on se sent vaincu : quand son énergie trop active n'est point contenue par des sentiments élevés, elle compromet sans cesse la paix et le bonheur domestique. On fait de l'opposition par caractère, et chaque heure de la vie est empoisonnée par une suite de querelles et de discussions. Unie à la destruclivité , elle produit des scènes de meurtre et de dévastation. Dans tous les siècles il a suffi de lever l'étendard de la guerre pour que les hommes l'entourassent par milliers, appelant à grands cris la mort et la destruction.
Les personnes chez lesquelles cet organe est très-énergique, si son action n'est pas tempérée par une morale élevée , sont portées, par instinct, à faire de l'opposition outre toute mesure, contre tout sentiment, contre toute doctrine; elles méconnaissent leur propre caractère au point de prendre celte propensité de leur esprit pour un amour ardent de la justice et d'une vraie philosophie, et se croient plus fermes dans leur ligne de conduite que les autres hommes. Bayle, l'auteur du Dictionnaire y offre un exemple de cet esprit d'opposition. Il
QOC)
semble, dans ses écrits, prendre à tâche de contrarier tout le monde. Aussi, disait-on que le meilleur moyen de l'allermir dans le vrai, était de l'attaquer, car alors il soutenait son opinion avec une force et une énergie admirables. William Cobbett rapporte que le b:'uit du tambour éveillait en lui, dès ses plus jeunes ans, un amour irrésistible de la vie militaire, et que, dans l'âge mùr, l'amour des combats exerçait encore sur son esprit la plus puissante influence, mais diiigée vers un plus noble but. Par ses discours et ses écrits, il combattait puissamment en faveur des opinions du jour. Cette énergie, cette hardiesse, que ses ennemis mêmes ne pouvaient lui refuser, tiraient leur source d'un fort développement de l'organe de la combativité.
Cet organe se montre aussi très-développé chez ceux qui commettent un meurtre en cédant plutôt à l'impulsion du moment qu'à une résolution froide et réfléchie. Les bustes de Haggart et de Marie Macinnes en ofl"rent des exemples; cet organe est généralement très-proéminent sur le ci'âne des Caraïbes, nation remarquable par un caractère indomptable et féroce. Les statuaires de l'antiquité le figuraient très-saillant sur la lête des gladiateurs.
Quand cet organe est fort et actif, il donne à la voix un caractère de rudesse et une sonorité remarquable; les mots fortement articulés semblent vouloir porter coup. Selon M"*® de Staël, la voix de Napoléon devenait stridente et comme métallique lorsqu'il était irrité; j'ai moi-même fait l'expérience sur toutes les personnes que j'ai connues et qui avaient cet organe proéminent; il donne aussi à la bouche une expression de fierté particulière, et imprime à la tête une sorte de mouvement instinctif qui la porte en arrière en la penchant vers l'épaule. Ce mouvement est remarquable chez les boxeurs de profession.
Toute personne chez laquelle cet organe est faible, est
portée à céder à la moindre opposition ; tout obstacle l'arrête dans sa route. Les enfants qui se montrent excessivement timides, manquent en général de cet organe, et ont en revanche la circonspection proéminente , leur tête ressemble à celle du jeune Cingalèse, donnée à la page 219. La timidité du poète Cowper me paraît devoir être attribuée à une semblable combinaison d'organes, ses vers peignent son horreur de la guerre. La faiblesse de l'organe de la combativité ne suffît pas, néanmoins, pour produire la crainte. La crainte est une émotion , souvent très-vive, qui ne peut être le résultat de l'absence d'une qualité opposée.
Cet organe est, en général, plus développé chez les hommes que chez les femmes; cependant, il peut être très-fort chez celles-ci; elles ont alors un air hardi et résolu, étranger à leur sexe. Les petites fdles, chez lesquelles cet organe est puissant, aiment à se mêler aux jeux et aux combats des garçons.
Dans l'état social, il est fort utile de pouvoir reconnaître les personnes douées de cette faculté, car elles exigent des ménagements particuliers; si on veut convaincre quelqu'un chez lequel cet organe est proéminent et la conscienciosilé faible, on s'aperçoit bientôt qu'il ne cherche guère à saisir le but ou l'esprit des observations qu'on lui fait, mais à ti'ouvcr l'occasion d'en tirer des inductions erronées et d'embrouiller la discussion; les personnes ainsi organisées sont dilïicilesà convaincre; le meilleur moyen est de leur dire nettement sa pensée et de leui- abandonner immédiatement le champ de la discussion. En leur ôtaiit le moyen de satisfaire leur instinct de combaliviié, on leur inflige une véritable punition et l'on a beaucoup plus de chances de luire impression sur leur esprit en abandonnant le principe à leurs propres réllexions , sans éveiller leur amour delà résistance.
Quand cet organe est proéminent chez un individu , il se montre turbulent et querelleur, surtout s'il est excité par l'abus
des liqueurs fortes. On voit des individus chez lesquels cet organe est proéminent, mais qui ont en même temps des facultés intellectuelles assez énergiques pour en modérer les écarts quand ils jouissent de toute leur raison, changer pour ainsi dire de caractère et devenir intraitables lorsqu'ils ont bu avec excès (i). Certains états maladifs peuvent aussi surexciter fortement cet organe; Pinel a rapporté plusieurs exemples de nionomanic provenant évidemment d'une surexcitation de la destructivité. i Un maniaque, » dit-il, « naturellement paisible et doux, parait iuspiié, pendant ses accès, par le démon de la méchanceté; il est alors continuellement occupé à faire le mal; il renferme ses compagnons dans leurs cellules, les provoque, les frappe, leur cherche querelle au moindre mot. » Un autre qui, pendant ses moments lucides, se montre doux, obligeant, réservé et même timide, devient, pendant l'accès, d'une hardiesse extrême, « éprouve la plus violente propensité à provoquer ceux qui l'approchent et à les combattre à outrance. » En visitant Bediam, en 4824, j'examinai la tête d'un aliéné, et je prononçai qu'il était éminemment porté à la destructivité et à la combativité; bientôt je m'aperçus que ses mains étaient retenues au moyen d'un anneau de fer. On m'apprit qu'il avait commis un meurtre, et qu'il manifestait, pendant ses accès, une propension évidente à se livrer à de nouveaux actes de fureur.
Cet organe existe aussi chez certains animaux ; mais son degré d'énergie varie beaucoup. Les lapins, par exemple, sont beaucoup plus courageux que les lièvres; on voit certains chiens rechercher continuellement l'occasion de se battre, tandis que d'autres se montrent excessivement poltrons; sous ce rapport, le bouledogue forme un contraste frappant avec
(1) L'ivresse semble exercer spécialement son action sur les organes de la combativité et de la destructivité.
le lévrier, aussi la tête du premier esi-cllo beaucoup plus large, entre et derrière les oreilles, que celle du dernier. «C'est là, » dit Spurzlieim, « un signe infaillible pour reconnaître si nn cheval est ombrageux et timide, ou hardi et sûr. La même diiïércnce s'observe chez les coqs de combat et les coqs do basse-cour; les amateurs de ces sortes de jeux en ont fait depuis longtemps l'observation. »
Gall désignait cette faculté sous le nom d'organe de la défense de soi ou de la défense de sa propriété ; Spurzlieim considérait avec raison cette dénomination comme défectueuse. « Selon les lois de la nature, » dit-il, « l'homme est obligé de combattre pour sa défense; cette propensité a donc pour principe la défense de soi, mais il me semble qu'elle est, comme les autres, d'une application générale, et qu'elle n'est pas limitée à la défense personnelle : en conséquence, j'appelle la portion du cerveau qui lui est affectée, l'organe de la pi'Opensilé au combat ou combativité. » M. Robert Cox a publié une analyse minutieuse de celte faculté dans le 9™^ volume du Journal phrénologique ( p. 147), et il conclut que, abstraction faite de toutes les modificalions accessoires, elle n'est ni plus ni moins que l'instinct ou la propensité de l'opposition, ou, en un mot, l'opposivité. Il considère la combativité, ou l'amour des combats, comme le résultat de l'action combinée de cet organe et de la desti-uclivité.
Sir George Mackensie avait, avant M. Cox, exprimé une opinion semblable dans son ouvrage intitulé : Illustrations of phrenology, publié en Î820. « Nous sommes porté » dit-il, « à considérer l'amour des condjiits comme un sentiment composé; de même que le désir, que quelques hommes semblent éprouver, d'inspirer la terreur aux autres, l'amour des combats implique la volonté de nuire. Tout homme qui ressent le désir d'en attaquer un autre, doit avouer que son but est de le blesser. » (Pag. 99). Le Journal phrénologique renferme des