INDIGICSE DE LA NOUVELLE HOLLANDE
Ces figures représentent les crânes d'un ancien Grec et d un indigène de la Nouvelle-Hollande; chez ce dernier, le crâne se montre remarquablement aplati en dedans des pommettes , tandis que, chez le Grec, on observe un renflement du crâne, à
l'eiidroit assigné à l'organe dt; la coiisiructivilé. « Les nalurels de la Nouvelle-Hollande, » dit Waller Scoli, c sont encore au plus bas échelon de l'espèce humaine; iis igaoreni tous les arts qui donnent le comfort à la vie. Ces inforiunés sauvages n'ont ni vêtements ni cahanes pour les garantir contre les rigueurs de l'hiver; ils ne savent ni chasser ni constiuire des fdets pour la pêche; ils se nourrissent misérablement d'animaux morts et des poissons que la mer laisse déposés sur le sable ou dans le creux des rochers. »
Spurzheim étant à Edimbourg en 1817, visita l'atelier de M. James Milne, homme fort distingué dans sa profession, et chez qui l'organe de la constructivilé se montrait fort développé; il examina la tête de ses apprentis. Voici comment M. Milne rend compte de ce qui se passa :
« Spurzheim, après avoir examiné le piemier garçon qu'on lui présenta, dit qu'il devait exceller dans toutes les branches de son ait : et cela était vrai ; car c'est l'enfant le plus intelligent que j'aie jamais connu. Un |)eu après, Spurzheim en désigna un comme devant être un bon ouvrier, et dans ce cas, son observation était également bien fondée.Près de ce dernier travaillait un de ses frères plus âgés, que le docteur désigna encore comme bon ouvrier, mais néanmoins comme inférieur à l'autre ; je convins que le premier était ellectivement le meilleur, quoiqu'ils fussent bons tous les deux. D'autres furent reconnus, avec un égal discernement, comme n'étant que des ouvriers ordinaires. A la fin, il en découviit un qu'il déclara être d'une espèce toute dillérente, et nullement organisé pour être bon ouvrier : et cela était encore exact; car ce garçon, {juoiqu'en apprentissage depuis sept ans, n'était pas en état de faire un tiers de l'ouvrage que faisaient ceux qui étaient aussi anciens que lui : je fus tellement frappé de la justesse des observations de Spurzheim, et je trouvai tant d'exactitude dans les indications fournies par l'examen des
organes, que dopuis lors, quand un ouvrier ou un apprenti se présenlcnt, je donne la préférence à ceux chez qui l'organe de la construclivilé est proéminent, n'ayant jamais eu à me louer de l'aptitude de ceux chez lesquels il manque. »
Cet organe forme une saillie remarquable sur la léle du célèbre Brunel, constructeur du tunnel sous la Tamise, inventeur d'une machine à vapeur pour la fabrication des poulies destinées au gréomenl dos vaisseaux, et à qui les diverses branches des arts mécaniques sont re<]evables de nombreuses améliorations. Il est également proéminent chez M. Edwards, célèbre graveur, chez MM. Wilkie Ilaydon et J. Williams, célèbres peintres, chez sir W. Herschell, célèbre par ses découvertes astronomiques, dues en grande partie à l'excellence des télescopes qu'il fabriqua lui-même, et aussi chez M. Samuel Joseph , sculpteur. Les bustes de ces hommes éminents font partie de la collection de la Société de phrénologie d'Edimbourg. Le ciàne de sir Henri Raeburn, d'abord orfèvre, et qui devint peintre célèbre par la seule impulsion de son génie, présentait une forte proéminence de cet organe; elle existe également sur la tête de M. Scoular, jeune sculpteur du plus grand mérite, qui, dès son enfance, donna les plus grandes espérances; j'ai également toujours trouvé un foit développement de la construclivilé chez les chirurgiens renommés par leur habileté dans les opérations; chez les graveurs, les ébénistes et les tailleurs qui excellent dans leurs professions; chez les enfants qui se montrent enclins de bonne heure à modeler ou à dessiner des figures. Il est fort, en général, sur la tête des Esquimaux, qui tous sont habiles constructeurs. Il forme une saillie remarquable sur un grand nombre de bustes grecs antiques, ainsi que sur celui de plusieurs grands artistes des siècles passés, et sur le buste de Michel-Ange, qui se trouve dans l'église de Sainte-Croix, à Florence. La largeur d'une tempe à l'autre est énorme, les organes des facultés réflectives
qui , comme on suit , occupent la région frontale et principalement ridéalité, sont également larges sur ce buste; ce fait explique l'heureux accord du goût et du jugement unis au génie de l'architecture qui distinguait cet homme célèbre.
Je possède, d'un autre côté, le modèle de la tête d'un de mes amis, écrivain distingué, mais totalement dépourvu de dispositions aux arts mécaniques , au point qu'il n'a appris à écrire qu'avec difficulté; sa tète, quoique forte dans certaines parties, est d'une étroitesse remarquable à la région de cet organe. Parmi les exemples négatifs, nous citerons les crânes des natifs de la Nouvelle-Hollande que possède la Société de phrénologie; tous sont remarquables par l'étroitesse qu'ils présentent dans cette région, et nous avons déjà signalé combien l'intelligence de ces peuples est bornée sous ce rapport. La tête des Français et des Italiens forme avec ceux-ci un contraste frappant. Un phrénologue distingué rapporte que, pendant ses voyages en Italie, il a observé que la proéminence de la conslructivilé forme un des caractères qui distinguent la tête des Italiens; il en est de même chez les Français, quoiqu'à un moindre degré. Ces deux nations possèdent cet organe, et conséquemment se montrent meilleurs constructeurs que les Anglais, quoi qu'on puisse en penser au premier abord.
Nous venons de rapporter des faits incontestables relativement à l'organe de la construclivité. Nous entrerons maintenant dans quelques considérations de nature à prouver que le talent de construire doit être envisagé comme une puissance distincte de l'esprit, indépendante des facultés générales de l'entendement; le lecteur pourra ensuite se faire une juste idée du plus ou moins de concordance qui existe entre les opinions des phrénologues et les phénomènes de la nature humaine; cela est d'autant plus nécessaire, que les philosoi)lies métaphysiciens n'admettent pas, en général, une faculté primitive de
conslructivilë, et supposent que l'aptilude aux arts mécaniques est le résultat exclusif de la réflexion.
L'instinct qui porte certains animaux à construire n'est pas en raison directe de leurs autres facultés inlellectuelles; le chien, le cheval, l'éléphant qui, par leur intelligence, se rapj)rocheiit le plus de l'espèce humaine, n'ont aucune idée de construction ; l'abeille, le castor, l'hirondelle, au contraire, beaucoup moins intelligents, se construisent d'admirables demeures. Chaque joui" on observe que, parmi les enfants d'une même famille, ou parmi ceux qui fréquentent une même école, il en est dont les jeux n'ont aucun rapport avec l'art de bâtir, tandis que d'autres emploient toutes les heures de leurs récréalions, soit à dessinera la craie, ou à modeler avec la cire et l'argile des figures d'hommes , d'animaux , des arbres, des maisons, etc.; de très-jeunes enfants ont quelquefois construit des modèles de vaisseaux de guerre que plus d'un éminent philosophe eût en vain essayé d'imiter. Le jeune Vaucanson, ayant vu une pendule sous glace, en construisit une en bois sans autre outil qu'un mauvais canif. Une personne que je connais intimement construisit, étant enfant, un moulin pour moudre l'orge qui maintenant est mis en mouvement par un petit courant de la Leith. Lebrun dessinait à l'âge de trois ans avec de la chaux, et à douze, il (it le portrait de son grandpère. Sir Christophe Wien, à treize ans, construisit un instrument fort ingénieux pour représenter le cours des planètes. Michel-Ange, à seize ans, avait exécuté des monuments dignes d'être comparés à ceux de l'antiquité.
La plus grande partie des artistes célèbres, loin de devoir leurs talents à une éducation bien dirigée, ont, au contraire, presque toujours été forcés de vaincre les plus grands obstacles pour suivre l'impulsion de leur génie (i). D'autres, élevés pour
(1) Un cas remarquable de celte espèce se trouve dans le Journal phrénologique , 1 , 309.
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I(,'s arts cl entourés de tous les moyens de développer leur intelligence, n'arrivent jamais qu'à une désespérante médiocrité. Ne voit-on pas cliaf|uc jour des hommes, que leur position sociale empêche de se livrer aux arts, y être portés par une inclination naturelle et s'en occuper dans tous leurs loisirs ? Un célèbre avocat écossais, chez qui la constructivité est trèsdéveloi)pée, m'a dit plus d'une fois que, même en composant un plaidoyer, l'idée d'une mécanique venait le distraire, et qu'il ne pouvait reprendre le cours de son travail qu'après en avoir tracé le plan. Pierre le Grand et Louis XVI étaient d'excellents serruriers. L'organe de la consti'uctivité était fortement développé chez lord Blair, président de la cour des sessions, comme on peut le remarquer sur son buste, sa statue et ses portraits : on sait qu'il avait un atelier particulier à Avondale, dans le Linlilhgowshii-e, où il passait une partie de son temps, pendant les vacances, occupé à construire de ses propies uiains d'admirables machines. La prédilection que de semblables personnages montrent pour la mécanique ne peut raisonnablement être attribuée ni à un défaut, ni à un excès de puissance intellectuelle, entourés qu'ils sont de tant d'autres moyens de satisfaire l'activité de leur esprit, mais à l'impulsion d'une organisation qui les porte à aimer de tels délassements. Nous pouvons également citer de nombreux exemples de dispositions contraires: on rencontre des hommes d'un esprit trèsdistingué, qui sont d'une maladresse remarquable; Lucien et Socrate renoncèrent à la sculpture parce qu'ils ne se sentaient aucune disposition pour cet art. M. Schurer, anciennement professeur de philosophie naturelle à Strasbouig, brisait tout ce qu'il touchait. Il est des hommes qui ne peuvent jamais réussir à tailler une plume, ni à aiguiser un rasoir ; Gall cite l'exemple de deux de ses amis, dont l'un professeui- et l'autre grand ministre, tous deux amateurs de jardinage, ne purent jamais réussir à greffer un arbre. Montaigne dit, en parlant de
lui-même: « Je ne puis plier oonvcnablcmcnt une lettre ni tailler une plume, ni découpei- à table, ni seller mon cluîval.s Certains hommes, au contraire, d'une admirable dextérité , n'ont aucun autre talent et se montrent, sur toutes choses, d'une intelligence très-bornée.
Certains cas de maladie prouvent également que laconstructivité est une faculté spéciale, et non le résultat d'une intelligence supérieure. Le D"" Rush rapporte l'Iiisloire de deux maniaques qui dessinaient parfaitement pendant leurs accès, et il ajoute qu'il n'y a pas d'hospice d'aliénés qui ne fournisse des exemples d'individus qui, n'ayant jamais donné, avant d'être malades, des signes de leurs capacités pour les arts mécaniques, construisent néanmoins des ouvrages ingénieux. Quelques-uns ont fait des modèles de vaisseaux auxquels il ne manquait pas un agrès (i). Fodéré, dans son Traité du goitre et du crétinîsme, p. 153, remarque que, « par une inexplicable singularité, quelques-uns de ces individus (crétins), dont l'intelligence est si faible, naissent pourtant avec un talent particulier pour la peinture, la poésie, la musique, etc. J'en ai connu qui avaient appris d'eux-mêmes à jouer passablement de l'orgue et du clavecin; d'autres qui, sans qu'on le leur eût jamais appris, savaient raccommoder les montres et construire différentes pièces mécaniques : mais ils étaient déroutés lorsqu'on leur en piwh'it, et ne se perfectionnaient jamais. »
La nature a doué certains animaux de la faculté de construire; mais chez eux cette faculté est toujours spéciale, tandis que, chez l'homme , cette tendance varie dans ses applications. Ainsi , par exemple , la nature inspire au castor le désir de construire, et lui donne, en outre, une impulsion instinctive et inaltérable, indépendante de l'expé-
(1) Ruscli's Médical Inquirics and Observations on Ihe Diseascs ofthc Mind. Philadolphia , 1812, p. to3.
riciice et de la réflexion, qui le porte à construire d'une manière particulière et toujours la même ; de sorte que la faculté que possède l'animal est invariablement renfermée dans la sphère limitée de son inspiration instinctive. De son côte, l'homme a reçu de la nature une propensité à bâtir; mais ce n'est pas chez lui un instinct limité à la construction d'une maison, d'un navire, à la confection d'une veste ou d'un habit; il n'est pas enfin limité à une série d'objets particuliers. Le castor est privé des puissances réflectives capables de diriger son instinct. La nature a dû, en conséquence, imprimer dans son intelligence, non-seulement le désir de construire, mais encore celui de construire sur un plan invariable. Les puissances réflectives de l'homme, la faculté qu'il possède d'amasser chaque jour des connaissances nouvelles, le mettent à même de tracer des pians et de produire une grande variété de constructions.
On voit que de la constructivité résulte seulement la faculté de construire en général, et que son impulsion doit être modifiée pai' les autres facultés : par exemple, l'intelligence seule ne fera jamais d'un homme, chez qui cet organe est faible, un habile mécanicien; mais si le développement de la constructivité est égal chez deux individus, dont l'un a sur l'autre l'avantage d'une haute puissance intellectuelle, le premier produira, sans aucun doute, des œuvres de beaucoup supérieures à celles du second. La raison en est claire; le talent primitif de construire est le même chez tous deux; mais l'un, par la puissance de ses facultés intellectuelles, perçoit les i\npports des moyens et de la fin, et peut ainsi choisir dans le cercle immense de la nature et de l'art tout ce qui peut étendre et élever ses conceptions, et aider à leur exécution; tandis que l'autre, borné, pour ainsi dire, à son instinct mécanique, ne s'élève guère an-dessus de l'imitalion de ce qui existe.
Quelques-uns ont pensé que le mot conslruclivité ne rendait pas exactement l'idée de la faculté dont nous nous occupons.
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Construire, dit-on, c'est réunir des matériaux épars pour en former un tout. Ainsi, on peut dire correctement que l'on construit une maison, une machine, un vaisseau : cependant cette faculté ne se borne pas là, elle semble donner une tendance générale à former, à façonner, en d'autres termes, à changer, à altérer la forme des objets, soit en combinant des matériaux épars, en détachant des fragments, soit en traçant des lignes, en combinant des couleurs. Le propre de cette faculté n'est pas d'inventer, mais simplement de tracer, de construire (i). L'invention est un acte de l'entendement seul; de sorte que nous rencontrons, d'un côté, des inventeurs très-ingénieux qui sont dépourvus de toute habileté mécanique, et de l'autre, des constructeurs habiles dépourvus de tout esprit d'invention. Il est probable, néanmoins, que la constructivité, quand elle est énergique, stimule les autres facultés, et les porte à se tourner vers des inventions d'où dérive un exercice agréable à la tendance qu'elle inspire ; quand l'organe de la pesanteur est également énergique, la tendance de l'esprit se porte vers la mécanique (2).
Gall dit qu'il est difficile de découvrir la position de cet organe chez certains animaux, à raison de la disposition différente et de la petitesse des circonvolutions de leur cerveau ainsi que de l'absence totale de quelques-unes de celles qu'on remarque chez l'homme. L'organe du ton, chez les animaux, est situé vers le milieu de l'arcade sourcilière, et l'organe de la constructivité gît un peu en arrière. Chez la marmotte et le castor il est facile à reconnaître, et les crânes de ces animaux
(1) M'' Richard Edmonson de Manchester dans son essai sur « Us Fondions des organes de la pesanteur, et de la constructivité ; t pul)lié dans le 9""= vol. du Journal phrénologiquc, p. G2i, examine les fonctions de ces organes sous un nouveau point de vue; mais je ne suis pas convaincu de l'exactitude de son analyse.
(2) Voyez Phrenological Journal, II , 415 ; et III , 190.
se ressemblent exactement sur ce point. Chez le dernier et les autres rongeurs, il se voit immédiatement au-dessus et en avant de la base de l'arcade zygomatique; et plus l'instinct de construction est énergique chez l'animal, plus la saillie qu'on observe sur celte région du crâne est prononcée. Le lapin, qui se creuse un terrier, et le lièvre, qui se contente de se coucher à la surface de la terre, ont une conformation générale à peu près semblable; mais si vous comparez leurs crânes, vous trouverez la région en question beaucoup plus développée chez l'un que chez l'autre. On observe la même différence en comparant le crâne des oiseaux qui bâtissent leurs nids, avec le crâne de ceux qui ne sont pas doués de cette faculté. La meilleure manière d'apprendre à reconnaître cet organe chez les animaux, c'est de comparer la conformation de ceux qui bâtissent avec celle des animaux de la même famille qui ne manifestent pas cet instinct, le lièvre, par exemple, avec le lapin, etc. Il est impossible de comparer avec avantage les crânes d'animaux d'espèces différentes.
L'existence de cet organe est prouvée.
Genre II. Sentiments.
Ces facultés sont celles des senlimenls que les méiapliysiciens nomment « émotions; » elles diirèrent des perceptions intellectuelles, parce qu'elles sont accompagnées d'une sorte de vivacité que chacun comprend, mais qu'il est dillif^ile d'exprimer par des mots (i); elles peuvent être excitées par la présence d'objets qui ont des rapports naturels avec elles. Ainsi le danger éveille la crainte, l'aspect d'un grand homme fait naître la vénération; mais ces sentiments peuvent également naître d'une activité spontanée de l'organe. Spurzheim a désigné ces facultés sous le nom de sentiments, parce qu'elles produisent une émotion ou sentiment spécial en même temps qu'une propensilé à accomplir un acte. Mais, comme nous le démontrerons dans l'appendice n° II, toutes les nuances de cette classification sont loin d'être rigoureusement tracées. Quelquesuns de ces sentiments sont communs à l'homme et aux animaux; d'autres sont le partage exclusif de l'espèce humaine seule. Nous traiterons d'abord des senlimenls communs,
(i)Leclurcs, iiar Tlmmas Drowii.
/. Senlimmls communs à l'homme et aux animaux.