‹ Traité de phrénologie humaine et comparée (volume 2)Chapitre 32 sur 46 · Estime de soi · texte numérisé non relu

Estime de soi

Cet organe est situé à la partie postérieure du verlcx , à l'endroit où la surface coronale décline vers l'occiput, un peu au-dessus de l'angle postérieur ou de la suture sagil'.ale des os pariétaux. Quand il est proéminent, la tête forme une saillie en haut et en arrière des oreilles.

m: PAI'i; ALEXANDRE VI (l).

(1) Los ohscrvalions plirénologiques faites sur la tèlc de ce pape arrogant cl dissolu se Irouvenl dans l'ouvrage de Spurzlieini, inlitulé : Phrenolofu/ in connc.rion ivilh (hc studif of physiofjHomony , p. 71. Ce fut Alexandre qui s'allribua le pouvoir de partager le nouveau monde entre les rois

Gall rapporte ainsi la découverte de cet organe. Un mendiant avait attiré son attention par l'originalité de ses manières, et tout en réfléchissant aux causes qui , indépendamment d'une conformation absolument vicieuse ou de rêves inouis de fortune, pouvaient réduire un homme à la mendicité, il pensa que cela devait dépendre également d'une grande légèreté d'cspi'it et d'une extrême insouciance. La forme de la tête du mendiant le confirma dans son opinion. Il était jeune, d'un extérieur agréable, et avait l'organe de la circonspection peu proéminent. Gall fit mouler sa tête, et, en l'examinant avec attention, il remarqua, à la partie postérieure et supérieure de la ligne médiane, une proéminence qui s'étendait de haut en bas, et qui ne pouvait être formée que par une saillie de la masse cérébrale correspondante. C'était la première fois qu'il observait cette proéminence, et il rechercha à quelle faculté elle répondait. La tête était en général très-petite et n'annonçait ni une grande intelligence ni des sentiments très-élevés. Après lui avoir adressé plusieurs questions dans l'espoir de saisir le trait principal de son caractère, Gall lui demanda de lui raconter son histoire ; le mendiant dit qu'il était le fils d'un riche négociant et qu'il avait hérité d'une fortune considérable, qu'il s'était toujours senti trop de fierté pour s'occuper d'affaires ou pour prendre soin de la fortune que son père lui avait laissée, qu'il ne prendrait pas davantage la peine d'en acquérir une nouvelle, et que ce malheureux orgueil était la cause de sa misère. Ce récit, dit Gall, me rappela une personne qui, dans la crainte de paraître obligée de travailler, négligeait de se tailler les ongles. Il fit à ce mendiant plusieurs objections sur sa conduite, et lui laissa entrevoir qu'il doutait de sa véracité. Mais celui-ci se retrancha toujours dans son orgueil et soutint précisément que même, dans sa misère actuelle, il ne pouvait se résoudre

d'Espagne et de Portugal , garantissant au premier la partie du territoire situé à l'orient d'une ligne imaginaire, s'étendantdu nord au sud, à travers l'océan Atlantique.

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à aucune espèce de travail. Quelque difficile qu'il lui parût de comprendre comment l'orgueil pouvait faire préférer la mendicité au travail, Gall, par suite des assurances réitérées de cet individu, réiléchit sur ce sentiment, et fut forcé, par des faits incontestables, à reconnaître l'existence de cet organe (i).

Gall rapporte un grand nombre d'observations, au milieu desquelles je choisis les suivantes.

Un jeune homme, doué de facultés au-dessus de la médiocrité, avait manifesté dès son enfance un insupportable orgueil; il soutenait qu'il était de trop bonne maison pour travailler ou s'appliquer à quoi que ce fût; rien ne put jamais le faire sortir de celte obstination absurde ; ce fut en vain même qu'on le renferma pendant huit mois dans une maison de correction à Ilainar.

Un médecin de Vienne, fort aimable homme d'ailleurs, portait le sentiment de l'orgueil à un si haut degré, que chaque fois qu'on l'appelait en consultation, môme avec des praticiens plus âgés que lui, ou des professeurs, il affectait toujours une préséance, soit en entrant, soit en sortant de l'appartement du malade : s'agissait-il d'écrire une consultation, il insistait pour signer le premier. Il se lia avec le médecin en chef d'un grand hôpital, mais seulement, comme il le dit après, dans la vue de le supplanter.

Gall vit à Ileidelberg une fille âgée de 18 ans, dont le caractère était fort remarquable; le moindre mot, le moindre geste familier la révoltait. Elle en appelait à Dieu en toute occasion, comme s'il avait dû sans cesse s'occuper d'elle; quand elle parlait, l'assurance et la présomption se peignaient dans ses paioles et sur ses traits; sa tête, qu'elle portait haute et en arrière, lui donnait l'air fier et dédaigneux. L'obéis-

(1) Dans la descriplion que Gall donne de la têfe de cet individu, il est clair qu'il n'était guère plus qu'un idiot : sa misère était le résultat de son imbécillité unie h une grande estime de soi.

sancc lui était impossible : ses passions étaient violentes, cl elle était capable de se poitor aux dernières extrémités. Quoique ce ne fût que la fille d'un marchand de plumes, elle parlait sa langue avec une pureté remarquable, et ne se liait qu'avec des personnes d'un rang supérieur au sien. Chez chacun des individus dont nous venons de parler, l'organe de l'estime de soi était fortement développé. Gall ajoute qu'ayant examiné la tôle de plusieurs chefs de brigands, remarquables par celte qualité de l'esprit, il avait trouvé cet organe proéminent chez tous.

Celle faculté inspire le sentiment de l'estime de soi ou r amour-propre; lorsqu'elle est modérément développée, elle produit sur le caractère les plus heureux effets; elle donne ce degré de contentement de soi-même qui ouvre le cœur à toutes les jouissances providentielles et à toutes les douceurs de la vie. Elle nous donne celle confiance qui fait que nous tirons le plus grand avantage des situations dans lescpielles nous pouvons être placés. Elle nous grandit aux yeux des autres; et chaque jour on peut observer, dans la société, qu'un homme est généralement traité avec d'autant plus de respect, qu'il s'estime assez pour regarder toute action basse comme indigne de l'élévation de ses sentiments. L'estime de soi vient fréquemment en aide aux sentiments moraux pour résister aux tentations du vice. Plusieurs individus qui avaient cet organe proéminent, m'ont assuré qu'ils avaient été détournés de former des liaisons indignes d'eux par une crainte insurmontable de tomber dans une sorte de dégradation, et qu'ils pensaient que leurs principes n'auraient pas sufli pour les préserver, s'ds n'avaient pas été soutenus par une sorte de scnliment instinclif du respect qu'ils se devaient à eux-mêmes (i).

La faiblesse de cet organe engendre une trop grande humi-

(I) Voyez PlncnoloyicalJoumal, III , 85.

lité de sentiments. Dans ce cas, l'homme manque de confiance en lui-même et d'une juste appréciation de son importance personnelle; la crainte de la censure publique ou de ses supérieurs l'empêche même d'accomplir ses devoirs dans toute leur étendue, en dépit de son propre jugement. Un homme d'un esprit médiocre, mais qui est doué d'une grande énergie de cet organe, obtient souvent de plus grands succès qu'un homme beaucoup plus habile, mais qui s'csiime médiocrement; M. Adam Smith, dans sa Théorie des sentiments moraux, remarque que, en général, il vaut mieux que ce sentiment ait trop que trop peu d'énergie, parce que si nos prétentions dépassent notre mérite , le monde ne cherche pas à nous disputer au moins ce que nous possédons; tandis que si nos prétentions sont trop modestes, on nous prend trop souvent au mot, et le monde est rarement assez juste pour nous estimer ce que nous valons.

C'est seulement quand son action est désordonnée, alors qu'elle maîtrise toutes les autres facultés, que ses abus sont dangereux. L'enfant chez lequel elle est trop énergique est d'une humeur difficile, d'un caractère opiniâtre. Celui, au contraire, chez lequel elle est faible se montre obéissant et se laisse facilement diriger par la volonté des autres. A une époque plus avancée de la vie, un grand développement de cet organe, surtout si les organes des sentiments moraux sont faibles, produit l'arrogance, l'égoisme, et empreint l'esprit d'un orgueil insupportable. La première pensée d'une personne ainsi organisée est dirigée vers les avantages qui peuvent résulter pour elle de ce qu'on lui propose; elle n'entrevoit le monde et tous ses intérêts que relativement à elle-même. Si, en même temps que cet organe est fort, celui de l'amour de l'approbation est faible, l'individu a une tendance à s'ériger en type de goût et de morale. Il mesure tout à sa taille et méprise toutes les opinions qui ne sont pas les siennes. Les

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hommes de ce caractère font quelquefois des mariages au-dessous de leur rang, à cause de leur orgueil même, ils ne voudraient pas encourir un refus de la part d'une femme d'une condition égale à la leur; d'ailleurs ils méprisent l'opinion du monde.

On prend quelquefois les impulsions de ce sentiment pour l'inspiration du génie, surtout si des lieux communs sont débités avec emphase et avec le ton solennel propre à la science. Le musicien placé sous son influence a la prélention d'ajouter des notes aux morceaux qu'il exécute, au point, quelquefois, de les rendre méconnaissables : enfin, quand son action est excessive, elle donne à l'individu la plus haute opinion de son importance ; il pense que tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit est admirable; il est fermement convaincu qu'il est digne du respect de tous. Son esprit est sans cesse occupé à déprécier les autres pour se faire valoir lui-même; il est essentiellement envieux et intolérant. Vous trouverez cet organe très-proéminent chez ceux qui sans cesse discutent le caractère des autres, et qui semblent dominés par le besoin de blâmer. Ils se prennent invariablement pour point de comparaison et ressentent un secret plaisir en constatant leur supériorité. L'envie nait de l'estime de soi blessée par l'idée du bonheur ou de la supériorité intellectuelle des autres, et bientôt elle éveille la destructivité, et par conséquent la haine. Pour que les choses se passent ainsi, il faut cependant que la bienveillance et la conscience soient faibles.

L'exagération de l'estime de soi a encore pour effet de faire que l'individu prise très-haut tout ce qui lui appartient. Un phrénologue écossais, voyageant sur la Clyde, avec un capitaine chez lequel cet organe était puissant, eut occasion de constater plus d'une fois ses effets. Le capitaine lui dit, entre autres choses, que lorsqu'il avait vu son bâtiment pour la première fois, il l'avait cru très-mauvais, mais qu'après l'avoir

commandé pendant quelque temps il avait trouvé que c'était le meilleur des navires qui voguassent sur la Clyde; il avait l'air d'un dictateur, répétant aux passagers qu'il était le seul maître sur son vaisseau, que chacun devait lui obéir; il parlait beaucoup de lui-même, et semblait avoir une soif insatiable de pouvoir. Ses facultés intellectuelles étaient d'ailleurs peu développées et l'organe de la conscienciosité était très-faible chez lui {i).

Quand l'estime de soi prédomine, elle rend extrêmement égoiste : le mot moi revient à chaque instant : J'ai dit ceci, j'ai fait cela. Les manières sont graves et solennelles; la parole est brève et impérieuse, l'individu affecte de ne parler que par sentences, ce qui parfois est fort ridicule : Cobbett, dont toute la vie et les écrits indiquent une estime de soi extrêmement active, jointe à une forte combativité , a soutenu tour à tour les opinions les plus opposées, et les a successivement défendues avec une égale ténacité. M""® de Staël, en parlant d'un des hommes les plus remarquables de la révolution française, dit qu'il possédait des talents remarquables; mais, au Heu de travailler, il s'étonnait de lui-même (2). Quelques-uns affectent d'étendre une protection bienveillante sur tout ce qui les entoure; ce qu'ils manifestent par des phrases telles que celles-ci : Mon bon monsieur, mon cher ami; ceux-ci ont à la fois l'estime de soi et la bienveillance.

L'estime de soi entre pour beaucoup dans le zèle intolérant que déploient certains prêtres envers leurs ouailles. « Il n'est aucune vertu,» dit Cowper dans une de ses lettres, « que l'estime de soi ne simule avec plus de succès que le zèle reli-

(1) Voyez le Phrenological Journal , 1 , 2o0.

(2) Robespierre possédait un immense développement de cet organe : son action se décelait dans sa conduite, dans tous ses discours et jusque dans son maintien ; un de ses collègues disait : « Il porte sa tète comme un saintsacrement. »

giciix. Tel homme ci'oit combattre pour le Christ qui ne combat que pour ses opinions; il pense n'être mû que par le désir de conquérir à la vraie religion le cœur du prochain, lorsqu'il ne cherche que la satisfaction d'un amour-propre désordonné ; il suppose charilablcmenl ses adversaires hoi's de la grâce, et que la hiinière ne brille (pie pour lui. Lorsqu'il croit avoir accompli sa haute mission, il ne peut concevoir fpi'il ne vous ait pas converti. Si vous ne vous montrez pas ému de ses paroles, épouvanté de ses menaces, si vous ne confessez pas que Dieu fait entendre la vérité par sa bouche, il vous traitera de réprouvé, d'incorrigible à jamais perdu. »

Certains écrivains, sous l'influence de cette faculté, font un abus excessif du pronom possessif: l'exemple suivant est tiré des œuvres de Dugald Stewart, que ses amis appelèrent l'aimable égoïste : « Quand, pour la première fois, je m'aventurai à prendre le titre d'auteur, » dit-il, «je pris la résolution de ne jamais me laisser entraîner dans aucune controverse pour soutenir mes opinions, mais de les laisser se défendre par leur propre évidence. Par suite du plan d'investigation par induction, qne j'avais la conviction d'avoir rigoureusement suivi, au moins autant que j'en étais capable, je crus que si quelque erreur pouvait s'èti'e glissée dans l'exécution de ma tâche, ma raison était un sûr garant que j'étais incapable d'offrir au public un système fondé sur des hypothèses gratuites ou des déûnitions arbitraires. Au contraire, la découverte d'une légère erreur ne pourrait, je m'en flatte, que faire briller davantage la vérité des recherches que j'ai conduites avec le plus grand succès.

a J'ai été fortifié dans cet espoir par la sentence suivante de Bacon, que je puis, j'espeVe, m'appliquer sans être taxé de présomption. « Nos autem,si qua in re vel maie credidiraus, vel obdormivimus et minus attendimus vel defecimus in via et inquisilionem abrupimus, nihilo minus lis modis res nudas et

apertas exhibemus, ut errores nostri noiari et separari possint ; atque etiam, ut facilis et expedita sit laborum nostrorum conlinuatio. »

On trouvera d'autres exemples également piquants d'un semblable style dans les Oraisons funèbres de Flëchier, évêque de Nîmes. Un portrait de l'auteur, joint à l'édition imprimée à Paris en 1802, décèle un puissant développement de l'estime de soi. Les portraits de Gibbon sont aussi fort remarquables sous ce rapport.

M. William Scott a publié, dans le premier volume du Journal phrénologique , p. 378, une excellente exposition des effets qu'exerce sur le caractère une estime de soi énergique, combinée avec un grand développement de chacune des autres facultés; on trouvera les détails aux pages 57, 58, 60, 213 du IP vol.; 495 du l\^; 306, 496, 592 du VHP; 64, 258, 412 du IX.°. Il n'est peut-être pas de faculté dont la proéminence soit plus générale dans l'espèce humaine que celle dont nous nous occupons.

Quelques phrénologues ont supposé que le sentiment de la personnalité individuelle dépend de cette faculté; ils ont été amenés à cette conclusion par suite de ce fait incontestable , que l'idée de l'importance qu'une personne a d'elle-même est toujours en raison directe du degré de proéminence de l'organe de l'estime de soi.

L'estime de soi entre pour beaucoup dans la passion que montrent certaines personnes pour posséder des uniques. La haute valeur qu'elles attachent aux objets qu'elles seules possèdent s'explique en grande partie par la puissance de l'amourpropre; elles croient ainsi obtenir une grande supériorité sur tout le monde, et sentent ainsi s'accroître leur importance et leurs droits à la considération. L'acquisivilé est aussi un des éléments de cette passion.

L'amour du pouvoir et de la domination dérive de l'estime

de soi : cet organe est très-fort dans les bustes de César- Auguste et de Napoléon. J'ai toujours remarqué la même configuration chez les individus qui, dans la vie privée, aspirent à obtenir des places qui leur confèrent certaine autorité. Cette faculté donnant l'amour du pouvoir, il arrive que ceux qui aiment le plus à l'obtenir et à exercer une domination quelconque, montrent la plus violente opposition contre l'autorité qu'ils n'exercent pas, et deviennent alors les plus ardents avocats de la liberté. Mais à peine en possession du pouvoir , ils en abusent et deviennent des tyrans. Quand deux individus ont une soif égale de domination, si l'un parvient à subjuguer l'autre , celui-ci saisira toutes les occasions de manifester son impatience du joug, et l'amour de l'autorité en fera un ennemi acharné de l'autre; l'estime de soi engendre l'esprit d'indépendance (i).

Les nations diffèrent entre elles par le plus ou moins de proéminence de cet organe. Il est fort chez les Chinois et les Indous; il est plus proéminent chez les Anglais que chez les Français; aussi la politesse française paraît-elle basse et obséquieuse à ceux-ci, tandis que les manières anglaises paraissent sèches et hautaines aux Français. La proéminence de cet organe rend les Anglais impatients des entraves du pouvoir, et doit être considérée comme une des causes qui les rendent si jaloux de leurs libertés politiques. Cette remarque n'avait pas échappé au D"" Ferguson. En parlant de Vhabeas corpus ^ il remarque que, « de môme que toute la constitution politique de la Grande-Bretagne, cet acte ne peut être conservé que par l'esprit réfraclaire et le zèle turbulent avec lequel ce peuple fortuné soutient ses libertés (2). » Cet organe se montre très-actif chez la plupart des sauvages, la bonne opinion de

(1) \oyez Journal Phrénologique, III, p. 224.

(2) Hklory of civil Society, part. III , sect. 6.

soi-même étant presque toujours en raison directe de l'ignorance de l'individu.

Quand l'estime de soi est fort puissante, et que son action n'est pas modifiée par un développement équivalent des sentiments élevés, l'individu porte la léte haute et un peu inclinée en arrière; ses manières sont froides et repoussantes; tout en lui est désagréable aux autres, surtout à ceux qui ont le môme vice d'organisation.

Le D"" Reid et M. Stewart ont désigné ce sentiment sous le titre de : « Amour du pouvoir. » Le D"" Thomas Brown l'appelle « orgueil », et le définit : « Une sensation de plaisir dans la contemplation de notre propre excellence (i). » Le D"" Brown envisage l'amour du pouvoir comme une émotion primitive et distincte ; l'estime de soi me parait, à moi, le sentiment fondamental, et je considère l'amour du pouvoir comme n'étant qu'une des formes de sa manifestation. On conçoit aisément qu'un individu qui ne possède aucun moyen d'arriver au pouvoir ne montre aucune velléité de gouverner son pays, quand bien môme l'estime de soi serait chez lui fort active; mais il sera fier et despote dans son intérieur. C'est le même principe diversement dirigé. Jamais je n'ai connu d'homme brûlant de l'amour du pouvoir et dévoré par l'ambition, chez qui cet organe manquât, ou môme ne fût que d'un volume modéré. Il n'existe donc aucune raison plausible qui puisse faire considérer l'orgueil comme sentiment primitif, et l'amour du pouvoir comme constituant un désir distinct et original.

En traitant de l'acquisivité, nous avons dit que les effets pratiques de celte faculté sont considérablement modifiés par le plus ou moins de force de l'estime de soi, avec lequel son action se combine, l'égoisme étant dans le cas d'atteindre son summum d'intensité. Si les deux organes sont également puis-

(1) Lectures, vol. III, p. 202.

sants, l'acquisivité inspire le désir d'acquérir des richesses, l'estime de soi inspire celui de les conserver et de les appliquer aux jouissances de ramour-propre. Certains animaux paraissent posséder cet organe : le dindon, le paon, le cheval manifestent des sentiments qui tiennent de la fierté, de l'estime de soi. « Le taureau , » dit lord Kames, « précède le troupeau, soit qu'il revienne à l'étable, soit qu'il se rende au pâturage, et devient intraitable si on le contrarie; aussi doit-on avoir l'attention de le placer à la tête de l'attelage du chariot ou de la charrue. »

Gall a émis sur ce sujet des idées particulières : il dit que, considérant le sentiment de l'orgueil comme une faculté mentale primitive, il voulut, en étudiant l'organe de ce sentiment dans la race humaine, s'assurer si ses observations seraient confirmées par l'examen des animaux. En conséquence, il Cl une étude de la tête de ceux qui sont généralement considérés comme capables de fierté : le cheval, le coq, le paon , etc., et ne trouva chez aucun d'eux un organe correspondant à celui de l'estime de soi chez fhomme; tandis qu'il le trouva extrêmement proéminent dans une classe d'animaux auxquels on n'avait jamais songé à attribuer ce sentiment, c'est-à-dire chez ceux qui aiment à vivre sur les plus hautes montagnes ou dans les régions les plus élevées de l'air: tels que le chamois, le chevreuil, la chèvre, certaines espèces d'aigles et de faucons; et, ce qui me frappa le plus, ce fut de trouver que cet organe était d'autant plus proéminent, que l'animal appartenait à une espèce aimant à vivre dans des régions plus hautes de la terre ou de fair. « Etonné de celte découverte, je me demandai, t> dit Gall, « si le désir de s'élever à des hauteurs matérielles, chez les animaux, procédait de l'organe qui, chez l'homme, fait naître le sentiment de l'estime de soi; cela me parut d'abord improbable et inadmissible; toutefois, » dit-il, «j'ai pour principe de faire connaître la marche et les progrès de

mes oÎDservations , ainsi que la nianièi'C dont mon opinion so forme. Celle qui n'est point ijasée su:* des faits est, sinon erronée, au moins très-peu fondée; et dans l'élude de l'histoire naturelle, on doit moins craindre de commettre une erreur dans l'interprétation des faits, que de fonder son opinion sur le raisonnement seul. » En conséquence, il donne des observations intéressantes sur les endroits divers fréquentés par ces animaux; appelant l'attcnlion du lecteur sur ceux qui habitent les régions élevées et sur ceux qui piéfèrent les basses terres, il démontre que, chez les premiers, on observe au sommet de la tête, immédiatement au-dessus de l'organe de la philoprogéniture, une proéminence semblable à celle que forme l'organe de l'estime de soi chez l'homme (i).

Spurzheim soutient que cette proéminence du cerveau des animaux correspond à l'organe n° 3 de l'homme (nommé par lui habilalivité, et par nous concentrativité ) , et tout en admettant l'exactitude des observations de Gall , il en tire des conclusions différentes, et soutient que l'organe qui produit, chez l'homme, l'estime de soi, n'est pas le même que celui qui donne aux animaux l'amour des régions élevées ^ mais que ce sont deux organes distincts, répondant à des facultés morales tout à fait séparées. Nous croyons que Spurzheim a raison quand il soutient que l'organe n° 3 est dilférenl de l'estime de soi chez les animaux comme chez l'homme, et que la différence qui existe entre l'opinion de Gall et la sienne, est que Spurzheim admet deux organes dans l'espace compris entre la fermeté et la philoprogéniture, tandis que Gall n'en admet qu'un : Gall considère tout cet espace comme occupé par l'estime de soi chez l'homme, et l'amour des régions élevées chez les animaux; tandis que Spurzheim considère la région supérieure de cet espace comme affectée à l'estime de soi , et l'inférieure

(1) Voyez Gall , xur Irx Fondions dn cerveau.

COMBF,. — TRAITÉ DF. PHUÉNOLOGIE. 39

à l'orgaiH^ de riiabitativhé, clioz l'homnie conimn clifiz les animaux. Jo suis convainfu que ces organes sont dislincts chez rijommc, et que l'organe supérieur est edeclivcment celui de Tesiime de soi. Des observations ultérieures sont nécessaires pour bien établir les fonctions de celui qui occupe la région inféi'ieure et qui répond au n" 5 do Spurzheim.

Quand l'cslinie dcsoi est surexcitée d'une manière anormale, on voit naître la monomanie des grandeurs; le malade s'imagine être roi , empereur, quelque homuK; d'un génie transcendant, et quelquefois même l'Être suprême. Gall rapporte l'histoire d'un sieur B., chez qui cet organe était très-proéminent, et qui fut accidentellement blessé par un crampon dans cette région. Tant que sa blessure fut ouverte, il se crut élevé au-dessus des nuages et voyageant dans les airs; il conserva pendant sa convalescence, et même après, l'air de fierté et les manières hautaines qui le distinguaient dans l'état de santé.

« Cet organe, » dit Gall, « était également très-proéminent chez un maniaque renfermé dans l'hôpital de Baden, près de Rastadt; sa folie consistait à se croire major; sa tête était petite; le seul organe développé à un très-haut degré était l'estime de soi; toutes les autres circonvolutions cérébrales étaient faibles. Dans la maison de charité de Fribourg, nous vîmes un insensé qui se montrait excessivement orgueilleux; il soutenait, d'un ton véhément et inspiré, qu'il était la souche à l'aide de laquelle Dieu avait créé et conservait le monde, qu'il avait été couronné par Jésus-Christ, qu'il était celui que la reine du Ciel avait choisi pour son époux. Son attitude était fière et arrogante. Profondément pénétré de son importance, il se tenait les bras croisés, et, pour donner une idée de la force étonnante qu'il possédait , il se frappait la poitrine et les côtes avec violence. Sa pose habituelle consistait à placer un pied en avant; le corps était droit et légèrement incliné en arrière. « Quand je le priai, " dit Gall, « de me

pei'iueltre de palper sa tête , il me répondit : « Ich habe heiiien Kopf, sondern ein Ilaupl. » Je n'ai pas une lète comme les hommes, mais une Haupt (lète de roi ou de dieu), » et il se retourna brus(juenient comme si nous étions tout à fait indignes de l'approcher. Nous pûmes cependant observer distinctement l'énorme protubérance que l'estime de soi formait sur sa tète. »

Pinel, Fodéré, et beaucoup d'autres écrivains qui se sont occupés de l'aliénation mentale, rapportent de nombreuses observations de maladies de cet organe. « Un malade, » dit Pinel, « renfermé dans un des hôpitaux de Paris, croyait, pendant ses accès, être Mahomet; il prenait l'attitude du commandement et le ton le plus élevé; ses traits étaient i-ayonnants et sa démarche pleine de majesté. Un jour qu'on tirait le canon à Paris pour quelque événement de la révolution, il se persuada que c'était en son honneur; il priait qu'on fit silence autour de lui et montrait la joie la plus exaltée. » — « Une femme, » continue le môme auteur, « d'un caractère trèsim[)érieux et accoutumée à l'oijéissance de son mari , demeurait au lit une partie de la matinée, et insistait pour qu'il vint lui présenter son café à genoux. Elle finit par croire, j^endant ses extases orgueilleuses, qu'elle était la Vierge Marie. » J'ai vu des cas semblables que j'ai rapportés dans le IV^"**^ vol. du Journal phrénolog {que , pag. 80 (i).

Cet organe est, en général, plus fort chez l'homme que chez la femme. On peut le considérer comme établi. 11 était trèsfort chez Haggart, Bellingham et Dempsey, et modéré chez le D' Helte; l'ouvrage de Spurzheim, intitulé : La phrénologie en rapport avec l'élude de la physionomie, contient un grand nombre d'exemples de proéminence de cet organe. Voy. pi. X, fig. 1;XV, i;XVI, 1;XYII, 1; XXII, 1;XXV,2; XXVI, 2;

(1) Voyez aussi A. Combe, Observations xitr les affcedons mentales. p. 175.

XXVII, 1; XXVIIT, 1 et2; et XXIX, 1, 2, 3, 4, ri, G.L'organe est figuré petit, pi. X, fig. 2, et XV, 2.

IL Amour de l'approbation.

Cet organe est situé de chaque côté de l'estime de soi , et commence à un demi-pouce environ do la suture lanibdoide. Quand il est fort, il donne lieu à une largeur remarquable de la partie supérieure et postérieure de la tôte. D'après sa situation, il ne peut être mis en ligne, et par conséquent repi'ésenlé sur les planches comme les autres organes. On peut cependant s'en faire une idée en examinant dans l'ouvrage de Spurzheim , dont nous venons de parler, les planches XVI, fig. 1 ; XXII, 1 ; XXIV, 2; XXVIl, i; et particulièrement la planche XXVllI, 1; représentant la lèle de Lalande.

Pendant que Gall était occupé à recueillir des observations relatives à l'organe de l'estime de soi, il renconti-a , dans une maison de fous, une femme qui croyait être la reine de France. Il s'attendait à trouver l'organe de l'estime de soi largement développé; mais, au lieu de la proéminence qu'il cherchait, il trouva un enfoncement remarquable el une forte saillie arrondie de chaque côté. Celte circonstance l'embarrassa d'abord beaucoup; il s'aperçut bientôt, néanmoins, que le caractère de la folie de cette femme différait de celui des fous par orgueil. Les derniers étaient graves, calmes, impérieux, hautains et arrogants; ils affectaient un air de majesté, même dans leurs accès de fureur; leurs mouvements et leurs discours conservaient l'empreinte de la domination qu'ils croient exercer sur les autres. Les manières des fous vaniteux sont toutes différentes; ils montrent une frivolité inquiète, un bavardage intarissable , le plus extrême empressement; ils se

vantent de leur haute naissance , des immenses richesses qu'ils possèdent, ils promettent des fiiveurs et des honneurs : c'est, en un mot , un tableau variant sans cesse d'affectation et d'absurdité. C'est ainsi que Gall aperçut h différence qui existe entre l'estime de soi et l'amour de l'approbation.

Il trace avec une clarté admirable les signes qui distinguent l'estime de soi de la vanité, ou abus de l'amour de l'approbation. « L'homme orgueilleux, » dit-il, « imbu du sentiment de sa supériorité, traite du haut de sa grandeur, avec mépiis et indifférence, le reste des mortels; l'homme vain attache la plus grande importance à l'opinion des autres, et recherche leur approbation avec le plus vif empressement; l'orgueilleux attend que le genre humain vienne à lui et apprécie son mérite; le vaniteux fi-appe à toutes les portes pour attirer l'attention et ramasser les moindres distinctions. L'orgueilleux néglige ou méprise les faveurs dont l'autre repaît sa vanité. L'orgueilleux montre du dégoût pour la flatterie maladroite ; l'homme vain se délecte, quelle que soit la maladresse de celui qui l'encense.

Gall traite moins de ce sentiment primitif lui-même que de ses abus, sous les noms de vanité, ambition et amour de la gloire. C'est à Spurzheim qu'on doit d'avoir bien démontré le pi'incipe de la plupart des facultés et en particulier de celle dont nous nous occupons.

Cette faculté produit l'amour de l'approbation , de l'admiration, de la louange, de la gloire; en conséquence, il nous donne le désir de plaire aux personnes d'un mérite reconnu et nous rend sensibles à l'opinion publique. Le but de ce désir est l'approbation en général, indépendamment des moyens de l'obtenir. La route que l'homme fait pour arriver à la considération dépend d'autres facultés avec lesquelles celle-ci se combine. Si les sentiments moraux et l'intelligence sont puissants , il excitera une émulation morale et donnera le désir de n'ob-

tenir que des distinctions liononbles. Il anime le poêle , l'ora- Icur, le guerrier et l'IiomnKi d'Elal; cliez quelques personnes i'aniour de l'approbation devient une passion insatiable; elles poursuivent la gloire, dût-elle leur coûter la vie, et le besoin de renommée leur feiait affronter la bouche des canons. « Theniistoclem illum, » (Jit Cicéion, « summum Athenis virum dixisse aiunt, cumex eo (juaM-orclur, quod acroama, aut cujus vocem libentissime audiret, (!Jtis a (piu sua virliis optinie prœdicaretur. » Cicéron sendde avoir lui-même i)0ssé(ic ce sentiment à un très-haut degré. « Trahinuir omnes laudis studio, » dit-il, « et optimus quistjue maxime gloria ducilur. Ipsi illi philosophi, etiam in illis libcllis quos de conlemneutla gloria scrihunt, nomen suum inscribunt; in eo ipso, in quo prœdicationem nobiiitatemque despiciunt, piœdicari de se ac nominai'i volunt (i). » Montaigne exprime la même pensée. « De toutes les folies de ce monde, » dit-il, « la plus générale est l'amour de la gloire et de la célébi-ité; elle nous porte à sacrifier la paix, la fortune, la vie et la santé, les seuls vrais biens, pour poursuivre un vain fantôme, un mot ville de sens. » L'oi'gane de l'amour-propre est très-fort chez les sauvages de l'Amérique; ils se couvrent de décorations et de médailles, se tatouent le corps, et se i»ercent le nez et les oreilles pour y passer des anneaux ou des plumes d'aigles; cette faculté est très-énergique chez les Cingalèses (-2). Si les instincts inférieurs prédominent, l'individu se contente de l'honneur d'être le [)Ius hardi chasseur, le plus adroit pêcheur, ou le plus intrépide buveur parmi ses compagnons.

Les différents degrés d'énergie de celte faculté sont irès-variables dans l'espèce humaine; ainsi, l'on voit des hommes qui

(1) Oratio pro Archia.

(2) Voyez Journal Phrénologiqite; vous trouverez de nombreux exemples de l'amour de l'approbation, vol. II, p. 64; vol. VIII, 590, 592, 428; IX, G6, 4U,

surveillenl avec la plus vive sollicitude chaque parole, chaque icgard capable de leur faire connaître s'ils obtiennent l'approbation ou la désapprobation de ceux qui les entourent. Si on les loue, Icui- regard s'anime, leni' figure s'épanouit; leurs gestes, leurs paioles expriment le plaisir que leur donnent les louanges qu'ils ont reçues, et le désir d'en obtenir de nouvelles est insatiable. L'homme chez qui cette faculté est faible, montre un calme froid que ne peuvent déranger ni notre censure ni nos applaudissements.

Celte faculté, quand elle existe à un degré raisonnable, contribue beaucoup à ramal)ilité du caractère; elle donne le désir de paraître agréable aux autres; elle est une sorte de surveillant qui nous aveitit de ne pas heurter trop ouvertement les opinions des autres; elle nous avertit de réprimer ce que l'égoisme a de trop blessant, et de ne rien faire, enfin, qui puisse blesser ou offenser les autres. C'est sur elle que frappe l'esprit de saillie, quand, par l'arme du ridicule, il nous guérit de nos folies. Une personne chez laquelle ce sentiment est fort énergique craint plus le ridicule que la mort.

Le sentiment que l'on éprouve le plus souvent quand cet organe est fort et favorablement combiné avec d'autres organes, est une vive préoccupation de ce que le monde peut dire ou penser de nous. Un jeune homme sous son influence vous dira qu'il ne peut faire telle chose parce que chacun le regarde, qu'il ne peut faire telle autre parce que le monde en serait étonné. Chez les gens âgés, il excite une crainte inquiète de l'opinion publique ou du cercle de leurs coimaissances, qui consliluent le public à leurs yeux. Si l'estime de soi est également puissante, l'homme s'imagine que les regards du public sont sans cesse fixés sur lui, et que le monde s'occupe des moindres choses qui les concernent, surveille leur conduite et attache une grande importance à leur assigner exactement le rang qu'ils ont droit d'occuper. Cette inquiétude sur l'opinion

publique est pour l'homme une source de chagrin et lui ravit toute son indépendance. Sa morale , sa religion , son goût , sa philosophie ne sont rien que ce que veut l'opinion du jour ; il est incapable de discerner le bon et le vrai, quand ils sont méconnus par ceux dont le jugement règle ses opinions. Un esprit pou philosoi)hiquc est exposé à toutes les aberrations de cette faculté; car , dans l'absence de tous principes arrêtés de goût et de conduite, l'homme est soumis à l'opinion variable de la mode, quelque absurde qu'elle puisse èlre, quand elle est soutenue par certains individus qui ont la prétention de la régler.

La difTérence caraclérislique qui existe entre l'obligeance qui dérive de cette faculté, et celle qui prend sa source dans un pur sentiment de bienveillance, c'est que l'amour de l'approbation porte à obliger ceux qui ont le moins besoin de nos services; tandis que la bienveillance agit d'une manière tout à fait opposée. En général , l'homme tient peu à l'approbation de ceux qui lui sont inférieurs, de sa famille et de tous ceux dont il se sent entièrement indépendant; celui dont la conduite est inspirée par l'amour de l'approbation , fera peu de chose pour eux; mais il n'en est pas de même s'il s'agit de conquérir l'amitié de ceux qui, par leur position élevée ou par leurs richesses, peuvent flatter son anîour-propre et faire sa réputation ; alors aucune peine, aucun sacrifice ne lui coiitera pour les obliger. Il en résulte que les individus chez lesquels cette faculté est énergique, et qui n'ont que peu de conscience et de bienveillance, sont en général d'un commerce fort agréable pour ceux qui ne dépendent pas d'eux. Ils sourient à ceux qui ne craignent pas de leur voir froncer les sourcils, tandis qu'ils négligent ou tourmentent leurs inférieurs ou leurs égaux.

Aucune faculté ne dégénère plus facilement en excès que l'amour de l'approbation; aussi a-t-elle servi de thème aux poètes satiriques de tous les siècles. Les Caraclères de Théo-

pliraste contiennent quelques esquisses fort bien tracées des ridicules qu'il engendre. V Amour de la renommée , de Young, contient aussi, dans plusieurs passages, le tableau des absurdités dans lesquelles il peut entraîner l'espèce humaine; les vers suivants, qui font partie de sa première satire, peignent admirablement cette faculté sous ses diverses formes.

" The love of praise , bowe'cr conceal'd by art, Reigns, more or Icss, and glows in cvery heart : The proud, to gain it, loiis on toits endure; The modest shun it, Init to malie it sure. O'er globes and sceptres , now on Ihrones it swelts, Now trims iJie midnight lamp in collège cells ; This Tory, Whig; it plots, prays, preaches, pleads, Harangues in senates, squeaks in masquerades :... It aids the dancer's heel , the -nriter's head , And heaps the ptain with mountains of the dead; Nor ends wilh life , but nods in sable plumes , Adorns our hearse, and flatters on our tombs " (1).

Cette faculté est continuellement excitée dans l'éducation, étant considérée comme le principal stimulant d'une instruction solide. Dans les écoles organisées selon les vues de M. Wilderspin, ce moyen d'émulation est pourtant abandonné, sans que les élèves se montrent moins avides d'instruction. Ce n'est que quand la science est mal adaptée à la capacité des enfants,

(1) « L'amour de la louange, quelque bien qu'on le cache, règne dans tous les cœurs. Pour lui, l'orgueilleux endure les travaux les plus rudes, l'homme modeste ne se cache que pour mieux arriver au but; il règne sur le trône cl sur le sceptre. C'est pour lui qu'on est whig ou tory, que l'on conspire, que l'on prie, que l'on prêche, que l'on plaide, que l'on harangue au sénat; il se cache jusque sous les oripeaux de la bruyante mascarade... C'est lui qui anime les jambes des danseurs; qui , échauffant la tête de l'écrivain, le fait parler de monceaux de morts, jonchant la plaine... et même lorsque la vie est éteinte, c'est encore lui qui orne de |)lumes noires l'attelage du convoi de la mort, et qui répand la flatterie sur la pierre tumulaire.

COMBE. — TRAITÉ DE PlIRÉSOLOCIE. iO

ou que los mciliodes d'cnseiî^noment sont défectueuses, que l'amour de l'approbation a besoin d'être mis en jeu (i).

Lorsque cette faculté est énergique, ainsi que la secrélivilé, chez un individu dont la conscienciosité est faible, on le voit prodigue de ces compliments, de ces assurances banales, dont l'abus n'est que trop fréquent dans le monde, que le plus grand nombre accepte quand elles lui sont adressées et trouve ridicules quand elles s'adressent aux autres : c'est sous leur influence (jne se sont établies ces petites déceptions reçues dans la bonne compagnie, telle que de faire dire « qu'on n'est pas au logis » quand on ne veut pas recevoir, tandis que la conscienciosité s'accommoderait mieux de la simple vérité. Personne n'est certainement la dupe de ces tromperies, et la valeur réelle de ces cérémonies de convention est bien connue de chacun; le philosophe n'y voit que d'innocents subterfuges pour satisfaire la vanité humaine.

Quand le développement de cet organe est extrême , et que ceux qui pourraient régler son action sont faibles, il est la source de nombreux chagrins. C'est lui qui rend la petite fdle si malheureuse , lorsqu'elle s'aperçoit que ses vêtements n'ont pas l'élégance et la fraîcheur de ceux de ses compagnes. Il rend le poëte, le peintre, l'écrivain, l'orateur , jaloux et malheureux au récit des succès qu'obtiennent leurs rivaux. Telle dame de haut rang perd le sommeil , en voyant qu'une autre a des parures et des équipages plus brillants que les siens. Le vaniteux parle sans cesse de lui-même, de ses affaires, de ses liaisons, et croit ainsi donner à ceux qui l'écoutent une haute idée de sa fortune, de sa naissance, en un mot, de sa valeur. « Goldsmith, » dit le D"" Johnson, « craint tant de rester inaperçu, qu'il parle uniquement pour rappeler qu'il fait

(1) Voyez Journ. Phrén., V. 613; X, 9; et Nécessité d'une éducalion populaire, par Simpson.

partie de la compagnie.» Quand cet organe n'est pas modifié par conscienciosilé et la bienveillance, il porte à prodiguer faussement des témoignages de respect et d'amitié et rend prodigue de promesses de services qu'on n'a pas l'inlenlion de réaliser; de même que l'estime de soi, il donne une forte tendance à employer, en parlant, la première personne, mais avec le ton d'une courtoisie respectueuse, tandis que lej'ede l'estime de soi fait partie d'un langage présomptueux et plein de prétention.

Quand , d'un autre côté, cet organe est trop faible, l'homme lient trop peu de compte de l'opinion que les autres peuvent avoir de lui; et, pourvu qu'ils ne soient pas en position de lui nuire, il se rit de la censure des hommes et méprise leurs applaudissements. S'il arrive qu'une personne ainsi organisée possède les autres propensités qui conduisent à l'égoïsme, elle devient ce qu'on appelle « insociable » ; tous ses sentiments se rapportent à elle-même, et aucune considération ne la portera à faire aux autres le moindre sacrifice de son bien-être personnel. Si ses passions ne sont pas trop énergiques, et si elle est douée de quelque intelligence, il n'est pas de difficulté qu'elle ne puisse surmonter pour arriver à son but : étrangère à toute politesse, indifférente à la censure, insensible aux affronts, incapable de celte retenue que la délicatesse impose aux autres, elle fait servir à l'accomplissement de ses projets la bienveillance , le désir d'obliger , ou même l'intérêt personnel de tous ceux avec qui elle est en rapport, et réussit ainsi à vaincre des difficultés qu'un homme plus délicat trouverait insurmontables.

Les philosophes et tous ceux qui ont l'habitude d'observer la nature humaine savent, depuis longtemps, distinguer l'orgueil de la vanité (i). Néanmoins, il n'est pas d'erreur plus fréquente parmi le vulgaire que de confondre ces deux senti-

(1) L'orgueilleux s'estime lui-même ; l'homme vain désire rcsUmo des

menls; les personnes vaniteuses de leur figure, de leurs habits, de leurs équipages, sont bien à tort réputées^eres/ Un grand développement de l'amour de l'approbation et de l'idéalité, uni à une forte dose d'individualité qui éveille l'attention sur les détails et Y ordre, donnent le goût d'une propreté recherchée, de l'élégance et de la richesse des habits ; mais cette combinaison d'organes, au lieu de produire l'orgueil ou la fierté, inspire des dispositions tout à fait opposées. Vous rencontrerez rarement un homme à la mode ( dandy) qui ne soit au fond poli, obligeant et d'un bon naturel, mais faible de caractère; ce n'est que quand l'estime de soi est énergique (et son existence est loin d'être indispensable au caractère d'homme à la mode) que vous le trouverez fier et orgueilleux.

Cette faculté est désignée, par le D'' Reid et iM. Stewart , sous le nom de désir de ï estime , et par le D"^ Thomas Brown , sous celui de désir de la gloire; les observations de ces philosophes, relativement à ses fonctions, sont en général justes; mais ici, comme pour l'estime de soi, ils ne s'occupent guère que de ses actes exceptionnels, et ne nous apprennent rien de ce qui concerne leurs fonctions dans la vie commune.

Quand cette faculté est puissante, elle donne une tendance h porter la télé en arrière et un peu de côté; elle donne à la voix des inflexions douces et flatteuses; elle met le sourire sur les lèvres, et leur donne une expression de beauté idéale que l'on peut comparer à celle d'Apollon saluant.

Comme nous l'avons déjà dit, les Français sont remarquables par la proéminence de cet organe , tandis que les Anglais le sont par celle de l'estime de soi; l'influence de l'amour de l'approbation se décèle dans les mœurs , les institutions et la presse quotidienne de la France à un degré remarquable. Les

autres. Dean Swift, disait avec raison : « Cet homme est trop fier pour être vain. 1 Blair's Lectures, lect. 10.

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compliments et la louange sont le cachet de la conversation française, et un écrivain a fort judicieusement observé « qu'en France, la gloire est l'assaisonnement indispensable de toutes les fêtes de leur vie, et que la trompette de la Renommée est la musique la plus douce à leurs oreilles. » De même , dans la vie privée, un individu dont l'amour de l'approbation a beaucoup d'activité, est très-porté à prodiguer les compliments aux autres, par suite d'un sentiment instinctif du plaisir que donne la louange, et parce qu'il croit que c'est le moyen le plus sûr de se rendre agréable.

Cette faculté est, en général, plus active chez la femme que chez l'homme; et il est d'observation qu'elle est bien plus fréquemment le siège de la monomanie chez elle que chez l'homme. Spurzheim rapporte qu'il n'a eu l'occasion d'observer qu'un seul homme fou par vanité. Nous avons déjà décrit ses effets dans la manie, en faisant l'histoire de la découverte de cet organe (i).

L'amour de l'approbation existe chez certains animaux. Le chien est très-avide de louanges, et le cheval déploie ce sentiment, non-seulement en se montrant sensible aux marques d'aflection, mais par l'esprit d'émulation qui dislingue sa race. Gall rapporte que, dans le midi de la France, les paysans attachent un bouquet aux mules qui ont fait preuve de courage, et que l'animal, comprenant que c'est une marque d'approbalion , se montre triste quand il en est privé. Il parle aussi d'une guenon qui lui appartenait, et qui, lorsqu'on lui donnait un mouchoir, s'en entourait le corps comme d'une robe, et prenait un plaisir extrême en le voyant traîner derrière en forme dequeue. Cet organe est très-dévcloppé chez tous ces animaux. Il était très -proéminent chez le D'ailette, chez M*" M.,

(1) Voyez André Combe : Observations sur les maladies mentales p. 174.

Robert Bruce, Clara Fisher, et très-faible chez Haggart et Dempsey.

L'existence de cet organe est établie.

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