luiiALlTÉ
Cet organe est situé vers la suture qui unit l'os temporal à l'os frontal. Voici comment Gall fait le récit de sa découverte:
Le premier poète, dont la tète fixa son attention, fut un de ses amis qui improvisait des vers sans y songer, et qui s'était, par là, acquis une certaine réputation, quoique, sous tout autre rapport, son intelligence fut très-ordinaire. Son front s'élevait perpendiculairement à partir de la naissance du nez; puis fuyait et s'étendait latéralement, comme si on y avait ajouté une
éminence de chaque côté. Il se rappela avoir remarqué celte forme dans le buste d'Ovide. Plus tard , ne trouvant pas dans ses recherches, sur les autres poètes, le front perpendiculaire et puis fuyant, il considéra cette forme comme accidentelle; mais, dans tous, il observa les proéminences des parties latérales de la tête, au-dessus des tempes. Dès lors, il dut les considérer comme les marques distinctives d'un talent naturel pour la poésie. Néanmoins, doutant encore que le talent de la poésie émanât d'une faculté mentale primitive, il attendit, avant d'en parler dans ses cours, qu'il eût fait un plus grand nombre d'observations.
Peu de temps après, il se procura la tête du poëte Alxinger; cette partie du cerveau, ainsi que l'organe de l'adliésivilé, y était irès-développée, tandis que toutes les antres parties ne l'étaient que très-modérément. Puis la mort du poëte Junger permit à Gall d'examiner sa tète , et il y trouva les proéminences en question. Elles étaient encore plus développées dans le poëte Blumauer, qui avait en même temps l'esprit de saillie très-large. Vers celte époque, encore, Wilhelmine Maisch se fit, à Vienne, une réputation par ses poésies; et sa tête s'élargissait également au-dessus des tempes. Gall observa encore ces proéminences sur le crâne de 31"^ Laroch, à Offenbach , près de Francfort; chez M"^ Angélique Kaufmann, chezSophio-Clémenline de Mei'klen, chez KIopstock, chez Schiller dont il avait le moule, et aussi chez Gessner. Pendant son séjour à Berlin, il parlait encore de cet organe avec une grande réserve, quand M. Nicolai l'invita, ainsi que Spurzheim, à aller voir sa collection composée de trente bustes de poêles. Ils trouvèrent dans tous les protubérances en question, plus ou moins fortes, selon le talent qu'ils avaient manifesté. Dès lors il enseigna hardiment que le talenlde la poésie dépend d'une faculté primitive, et que la partie du cerveau, dont nous nous occupons, en est l'organe spécial.
A Paris, Gall prit le moule de la télé de Legouvé après sa mort, et y trouva l'idéalilé largement développée. Spurzheim et lui ouvrirent la tête de Delillo, et indiquèrent à plusieurs médecins présents le développement remarquable des circonvolutions, en dessous des proéminences externes de cet organe. Ces circonvolutions étaient plus fortes que toutes les autres. Ce fait peut encore se vérifier aujourd'hui; car Gall a conservé le moule de l'un des hémisphères de ce cerveau. Un jour, dans une réunion assez nombreuse, on demanda à Gall ce qu'il pensait d'un petit homme assis assez loin de lui. C'était à la nuit tombante, il répondit qu'il ne pouvait le voir très distinctement; mais que, cependant , il lui trouvait l'organe de la poésie trèsdéveloppé. Ou lui dit que c'était le poêle français connu, à cause du métier qu'il exerçait, sous le nom du Cordonnier. « Quand l'on passe en revue , » dit Gall, « les portraits et les bustes des poêles de tous les siècles, on reconnaît que cette conformation de la tête estcomnmneà tous, à Pindare, Euripide, Sophocle, Héraclide, Piaule, ïérence, Virgile, Tibulle, Horace, Ovide , Juvénal, Boccace, l'Arioste, l'Arétin, le Tasse, Milton, Boileau, J.-B. Rousseau, Pope, Young, Gresset, Voltaire, Gessner, Klopstock, Wieland, etc. »
Le D"" Bailly écrivait de Rome, le 30 mai 1822, au D"" Breyer , de Berlin : « Dites au D*" Gall que j'ai le moule du Tasse pris sur la tête même du poêle; et que, quoiqu'une partie de l'organe de la poésie soit détachée, la largeur latérale du crâne est encore énorme à cet endroit. » Lawrence Macdonald, sculpteur, qui visita la tombe du Tasse au monastère de Sainl-Onofrio, àRome, a eu l'obligeance de me donner les détails suivants: « On conserve, dans la bibliothèque du monastère de Saint- Onofrio, une lettre originale du poêle et le moule en cire de sa 1ère, évidemment pris après sa mort. Le cerveau, en proportion de la flgure, est très-large; en somme, le volume delà lête est plus qu'ordinaire. Les organes du savoir sont très-
larges; ceux de la réflexion larges seulement. Les organes des sentiments sont pleins; ceux des penchants larges. Mais le trait le plus caractéristique est la largeur énorme de la tête à la région de l'idéalité. »
Le buste d'Homère offre un développement extraordinaire de cette partie de la tète. Son authenticité est mise en doute; mais qu'il soit réel ou idéal, les proéminences n'en sont pas moins remarquables. Si c'est une œuvre d'imagination, pourquoi l'artiste a-t-il donné cette forme particulière à la tête? Quand, pour représenter Homère, il n'aurait fait que mouler la tête du poëte le plus célèbre de nos jours, le développement de l'idéalité n'en serait pas moins un fait en faveur de cet organe.
Nous devons à Spurzheim l'analyse exacte de cette faculté, et le nom qui la désigne si heureusement. « Il est impossible > dit-il '< que la poésie en généra! émane d'un seul organe; je pense donc que le nom organe de la poésie, dont se sert Gall, n'indique pas essentiellement celte faculté. Dans toute espèce de poésie les sentiments sont exaltés, les expressions brûlantes; il faut qu'il y ait de l'entrainement, de l'inspiration ; et c'est là ce qu'on appelle ordinairement de l'imagination. »
L'idéalité aspire vers le beau sublime, la perfection, ce que les Français appellent le beau idéal. Elle inspire le poëte. Les facultés du savoir perçoivent les qualités physiques de toutes choses. Mais l'idéalité demande plus que la réalité ; elle embellit, ennoblit tout ce qui se présente à l'esprit; elle porte les facultés, qui forment les idées, à créer des scènes où tout s'élève à la perfection vers laquelle elle aspiie. Elle cslpour l'homme un élément de progrès. Quand elle est dominante, ses pensées, ses sentiments semblent dignes des régions éthérées. Aussi n'y a t-il que ceux qui ont cet organe largement développé, qui puissent être poètes : Poêla nascilur, non fil.
Pour arriver à comprendre cette faculté, lisez Kenihvorth et
comparez le caraclère de Blount à celui de Raleigh : ( Quelle espèce d'animal es-lu toi-même, dit Tressilian, loi qui nous traites si lestement? — Qui, moi! répond Raleigh, un aigle qui ne ni'abaisseiai jamais à regarder cette vile terre, tant que je pourrai prendre mon vol vers le ciel, tant qu'il y aura un soleil que je puisse contempler. » Comparez encore la poésie de Swift à celle de Millon, les écrits métapliysi(jues de Reid à ceuK de Thomas Brown, la poésie de Crabbe a celle de Byron, ou la prose de Dean Swift à celle du D"^ Chalmers.
Les poètes possèdent cette faculté à des degrés très-diiférents; et selon son énergie et son activité, leur poésie est plus ou moins estimée et sublime. Des personnes douées de beaucoup d'intelligence et de pénétration, et possédant un très bon développement des sentiments moraux, m'ont avoué ne sentir aucune beauté dans les vers : la poésie les ennuie. On trouve dans \e Journal phrénologique un fait curieux, constatant les résultats de l'absence de cet organe.
L'idéalité répand son coloris, si l'on peut se servir de celte expression, sur toutes les autres facultés; elle leur fait rechercher le beau dans tout ce qui est de leur ressort. Qu'à un large développement de cette faculté vienne se joindre un bon développement des penchants, des sentiments et des pouvoirs de la réflexion, et l'esprit ne rêve, ne cherche que la perfection. Il est facile de distinguer dans la vie ordinaire les personnes qui ont l'idéalité forte, de celles qui ne l'ont pas. Leur langage est élevé, et, quand elles s'animent, elles déploient une éloquence et des senlimenls poétiques que les dernières chercheraient en vain. L'idéalilé donne à la conversation une vivacité, un charme qui contraste avec la sécheresse, la laciturnité des personnes chez qui elle fait défaut.
Quelques sectes religieuses, et, en particulier, le corps trèshonorable de la Sociélé des Amis { the Society of Friends), déclament contre loutce qui est luxe. Leurs adeptes renoncent
parure, aux riches ameublemenls, etc., etc., qu'ils traitent de vanités mondaines, et soutiennent que le solide et l'utile sont seuls dignes de l'attention de créatures raisonnables et immortelles. C'est là un sentiment naturel à tout individu, chez qui la bienveillance, la conscienciosité et la vénération sont dominantes, mais chez qui aussi l'idéalité est très-faible; et sans doute cette dernière combinaison d'organes dut être celle des hommes qui proposèrent les doctrines de la Société des Amis ; mais ce n'est pas là le langage de tous les hommes, comme ce n'est pas non plus celui de la nature. Où l'idéalité existe, il y a désir inné, amour instinctif, admiration du beau. En répandant l'harmonie et la beauté sur le monde matériel, Dieu a sans doute voulu (pie cette faculté trouvât à se satisfaire. Que sont ces fleurs si jolies, si délicates, qui brillent dans nos champs? Des objets qui, parleur élégance, leur harmonie, s'adressent d'abord à l'idéalité et ensuite aux facultés inférieures du coloris et de la forme. Ces fleurs elles mêmes ne comprennent pas leur beauté; elles ne servent à l'homme ni de nourriture, ni de vêtement, ni d'abri. Aussi, quelques personnes les considèrent-elles comme de pures vanités de la nature. Mais celui qui a l'idéalité fortement développée, s'écrie avec enthousiasme que les fleurs, les montagnes, les vallées, la chute d'une cataracte, une colline boisée, un sentier bordé de haies, une source d'eau pure, l'ombre, le soleil, offrent à son esprit mille jouissances infinies, et versent dans son âme un torrent de joies tout à la fois si pures et si intenses, que les plaisirs des sens paraissent insipides et nuls quand ils leur sont comparés. Aux yeux du phrénologue, enfin, l'existence de cette faculté de l'esprit, et des objets créés pour la satisfaire, est une des mille preuves de la bonté du Créateur envers l'homme; car celte faculté n'est qu'une source de l)onheur; elle sert à exalter, à étendre la portée de nos autres facultés, à nous rendre susceptibles de nous perfectionner, à nous faire
CDMBE. — TRAITÉ DT PHRKNOIOGIE. M
sentir plus vivement ce qui est grand et glorieux dans l'univers.
D'après ce que nous venons de dire, on ne s'étonnera pas de ce que cette faculté soit très-faible chez toutes les tribus sauvages, et très-large chez les nations qui ont fait le plus de progrès dans la civilisation. L'organe de l'idéalité est nul dans les animaux féroces : et j'ai remarqué que les individus nés dans les classes infimes de la société, qui, par leurs talents et leur industrie sont parvenus à s'enrichir, sont plus ou moins susceptibles de polir leurs mœurs, leurs habitudes , d'épurer leurs sentiments, selon le développement de cet organe et de l'amour de l'approbation.
Cette faculté, unie à l'amour de l'approbation, aux organes de la forme et du coloris et aux autres facultés du savoir, quand la constructivité lui sert d'instrument, engendre les ornements d'architecture comme ceux de la parure. C'est aussi à l'idéalité que l'on doit, en partie, la peinture et la sculpture. Ceux donc qui déclament contre les ornements veulent que nous nous privions de la source d'une de nos plus vives jouissances. On éprouve du plaisir à régarder un vase, un meuble, un bijou, où la délicatesse de la forme se combine à l'élégance des proportions; ce sont des objets que nos facultés trouvent agréables, et l'émotion qu'ils éveillent est si pure, qu'elle est sanctionnée par l'intelligence et par toutes les puissances morales.
La pureté du goût suppose l'idéalité. L'amour d3 l'approbation peut donner le goût du luxe ; mais il est reconnu que les ornements, disposés par certaines personnes, ressemblent à des monstruosités, résultat qui s'explique , en partie, par l'absence de toute idéalité chez elles. Mais entrons dans cette maison : ici, au contraire, tout concourt à l'élégance de l'ensemble; le goût le plus exquis a présidé à l'achat de toutes choses et à leur l'arrangement; nul doute que les habitants
de cette maison n'aient l'amour de l'approbation combiné à une forte idéalité. Entre deux personnes dont la fortune est la même, on peut juger de l'étendue de ces deux facultés par le train de leur maison. Dans le cas où le manque de goût et d'arrangement est notoire chez des personnes dans l'aisance, on peut prédire que l'idéalité est faible chez elles. Il est, au contraire , toujours très-proéminent, ainsi que l'amour de l'approbation, chez toutes les personnes nouvellement enrichies, qui déploient un grand luxe d'ameublement.
Les figures ci-dessous montrent cet organe très-proéminent chez Chaucer, et très-faible chez Locke.
Le goût de la poésie et des beaux-arts est généralement en proportion du développement de l'idéalité. Cependant le tempérament modifie les effets de cet organe comme de tous les autres. Le tempérament nerveux, le plus favorable à la délicatesse età l'impressionnabilité, exalte puissamment la tendance de cette faculté.
L'idéalilé est indispensable au tragédien, dont l'organe doit être noble et majestueux; c'est par lui que l'acteur conçoit et rend les sentiments élevés des héi-os qu'il représente.
Chez quelques individus, c'est la portion anlérieuie de cet organe qui est le plus développée, tandis que chez d'autres, c'est la portion postérieure; mes observations me poilent à penser que cette dernière forme un organe séparé. La portion postérieure n'est pas indiquée par un numéro sur le buste où ils sont tracés ; je l'ai désignée par un point d'interrogation, pour marquer que ses fonctions sont encore un sujet de recherches. La portion posléi'ieure louche à la circonspection, et je pense qu'une excitation modérée de cet organe est un moyen d'éprouver l'émotion que cause le sublime. Le bruitdu tonnerre, le mugissement d'une cataracte, l'aspect du rocher qui semble menacer le modeste hameau, impriment à l'esprit un sentiment de terreur, d'émotion sublime. Il serait intéressant de comparer la différence des émotions qu'éprouveraient deux individus doués d'une idéalité puissante, mais dont l'un aurait la circonspection forte autant que l'autre l'aurait faible, en présence de la vallée de Glencoë, du passage de Borrowdale, de la grotte de Stalfa, ou de quelque autre scène sublime. Je pense que celui dont la circonspection serait forte, éprouverait le sentiment du sublime avec plus d'intensité que l'autre.
Comme toutes les autres facultés, l'idéalité peut être en excès. Quand son ascendant absorbe toutes les autres facultés, et qu'il porte à négliger les soins indispensables de la vie sociale, ou quand il produit unesensibililéoutrée et maladive, elle devient la source de grands maux. Cet organe était probablement arrivé à cette surexcitation maladive chez J.-J. Piousseau. « L'impossibilité de trouver un cœur (digne de lui), me jette,» dit-il, «dans les régions imaginaires, et désespérant d'en rencontrer un sur cette terre qui puisse comprendre mon délire, je le cherche dans un monde idéal, fruit de mon ima-
ginalion , et peuplé selon les désirs de mon cœur. Je vis alors dans une extase infinie , je m'abreuve des torrents des plus délicieux sentiments qui puissent enivrer le cœur de l'homme. Oubliant la race humaine, je m'environne de ces créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que pai- leur beauté, d'amis fidèles, tendres et dévoués, comme il n'en est pas icibas. J'éprouve de telles délices lorsque je m'élève dans les cieux au milieu de ces êtres charmants, que les heures et les journées se passent sans que je m'en aperçoive, et, perdant le souvenir des choses, à peine ai-je mangé un morceau, que je brûle de m'échapper pour retourner dans ce monde enchanté.» On ne peut comprendre cet état intellectuel qu'en supposant que Rousseau exagérait la force des facultés de ses personnages imaginaires, et les repolissait jusqu'à ce qu'ils eussent atteint un degré de perfection capable de satisfaire sa large idéalité; et alors seulement il se complaisait dans sa propre création.
De l'abus de l'idéalité, du merveilleux et de l'amour de l'approbation, lorsque les organes de la conscienciosité et de la réflexion sont faiblement développés, résulte cet amour du luxe, de la parure, qui, chez quelques individus, sort de toutes limites raisonnables, et ne laisse aucune place à des venus plus sérieuses, et, par consé(pient, plus essentielles.
Gall vit dans un li6[)ital cet organe fortement développé chez un homme dont les facultés mentales étaient dérangées : il fit part de son observation au médecin qui l'accompagnait; et, en effet, ce malade était poêle; car, dans ses accès de folie, il ne cessait de composer des vers, et dans le nombre il s'en trouvait parfois de fort heureux, quoiqu'il appartint à la dernière classe de la société et qu'il n'eût reçu aucune instruction. Dans la collection du D"" Esquirol, Gall vit le crâne d'un aliéné qui faisait aussi continuellement des vers, et l'idéalité y était plus saillante que dans aucun des autres. Le D"" Willis
parle d'un malade qui, dans ses paroxysmes de folie, éprouvait les émotions les plus délicieuses, et écrivait alors en prose ou en vers avec une égale facilité. Les émotions et le talent disparaissaient avec la crise ; aussi, loin de la redouter, l'attendait-il avec impatience.
Le sentiment de l'idéalité correspond à peu près à celui du goût, tel que l'a décrit M. Slewart; seulement il met le goût au nombre des facultés qui s'acquièrent par l'habitude de l'étude ou des affaires.
M. Slewart a écrit un essai sur la beauté où il arrive à cette conclusion, que le mot beau n'indique pas une émotion simple et unique, mais que les objets matériels sont dits être beaux , toutes les fois qu'ils excitent des sensations agréables, quand bien même les diverses émotions produites seraient toutes différentes entre elles. « Ainsi, on peut dire, » continue M. Stewart, « qu'un théorème de mathématiques est beau, comme on dit que l'Apollon du Belvédère est beau, qu'une rose, qu'une femme est belle; cependant les qualités de ces divers objets, et l'espèce d'émotion qu'elles produisent sont si difféi-entes, qu'elles n'ont rien de commun entre elles, si ce n'est la faculté d'exciter toutes une émotion agréable. »
Celte observation de M. Stewart paraît être exacte, et elle fait heureusement apprécier tout le vague du mot beauté; mais elle ne jette aucun jour sur la théorie même de la beauté. La phrénologie nous permet de suppléer à ce qui manque, sous ce rapport, dans la définition de M. Stewart. Toute faculté se complaît dans la vue des objets qui ont un rapport intime avec elle. Un hymne solennel émeut-il la vénération, on dit qu'il est beau. Qu'une figure plaise à la faculté de la forme, on la trouve belle. Un discours logique, apprécié par la causalité et la comparaison, paraît aussi beau. De là vient que lemolbeauté , sans égard aux subtilités des distinctions métaphysiques, a été inventé pour exprimer seulement cette émotion calme mais exquise
qu'excite la vue de certains objets. En ce sens, on peut apprécier la beauté, et n'être doué que d'une idéalité très-imparfaite. La fonction de cette faculté est de produire, à la vue de certaines qualités, dans certains objets, une émotion exquise et intense de plaisir, qui surpasse de si loin, en force et en sublime, la perception de la beauté communiquée par les autres facultés, que l'on peut regarder l'idéalité même, comme la source de celte émotion délicieuse, et qu'on pourrait l'appeler facullé de l'émotion de la heaulé. Quand elle est active par des causes internes, elle désire la beauté, la grandeur, la magnificence, la perfection, et stimule les autres facultés à produire ou à rechercher des objets qui se distinguent par ces qualités.
Le D"" Thomas Brown traite du sentiment de la beauté comme d'une émotion primitive de l'esprit, et tout ce qu'il en dit s'accorde avec les idées phrénologiques sur l'idéalité. Selon nous, les facultés du savoir perçoivent les objets tels qu'ils existent, et nous donnons le nom de beauté aux facultés qui excitent le vif sentiment de plaisir que perçoit l'idéalité. Donc, quoique les facultés perceptives apprécient d'abord la beauté, elle n'excite une forte émotion, que quand ces facultés agissent de concert avec l'idéalité. Quand l'intelligence agit seule, le sentiment de la beauté est moins vivace, et celui dont l'idéalité est très-faible, quoique tous les objets de la création lui apparaissent décorés de leurs brillants attributs de forme, de couleur, d'ordre, d'étendue, ne ressentira jamais cette émotion sublime, celte joie extatique qui fait qu'on s'écrie : Que c'est beau ! Le D"" Thomas Bi'own, d'accord avec ce que nous venons d'avancer, dit : « Vous ne tomberez donc plus dans l'erreur qui fait regarder la beauté comme une émotion dépendant de l'existence préalable de certaines perceptions ou conceptions qui , si elles la provoquent , peuvent aussi , en vertu des lois ordinaires de la suggestion, provoquer en d'autres moments
et de la même manière, d'aulres états de l'esprit qui excluent cette émotion; mais vous verrez, dans la beauté, l'objet d'un sens interne particulier qu'il est permis de supposer aussi uniforme dans les intimations qui lui sont propres, que le sont nos autres sens en présence des objets propres à les exciter. Nous n'avons pas, je le sais, un sens de la beauté, comme nous avons un sens de la vue, un sens de l'ouie; mais il ne s'ensuit pas que nous n'avons pas non plus en nous une susceptibilité primitive d'une émotion simple, qui n'est pas, comme la sensation, l'efFet direct et uniforme de la présence des objets faits pour l'exciter, mais, de munie que nos autres émotions, l'amour, par exemple, la haine ou l'admiration, l'effet de mille circonstances diverses. »
Si le D"" Brown avait ajouté à celte théorie ce fait, que quelques individus sont beaucoup plus susceptibles que d'autres d'éprouver l'émotion de la beauté, de même que certaines personnes sont plus susceptibles d'amour, de haine ou d'admiration, et que cette différence constitutionnelle est une des grandes causes de la différence qui existe dans les perceptions de la beauté formées par diverses personnes, son explication de ce phénomène eût été presque complète.
Qu'est-ce qui constitue la poésie? On a beaucoup agité cette question. Voici la réponse que donne la phrénologie : Les éléments de toute poésie sont les sentiments et les perceptions des facultés humaines sous l'influence de l'idéalité. L'idéalité elle-même est une émotion primitive que l'on peut décrire, mais que l'on ne peut définir. Comme elle s'harmonise avec toute émotion, et toute conception, dont les traits caractéristiques ne sont pas directement opposés à sa propre nature , elle peut se confondre avec elle. Si elle est le sentiment du beau, elle se combine naturellement avec les plus hautes et les meilleures manifestations des autres facultés, et, par conséquent, s'oppose à toute imperfection.
En communiquant le désir de la perfection, l'idéalité imprime dans l'esprit des principes élevés qui doivent servir de règle dans la comparaison des qualités. Envisagée de cette manière, elle paraît être un élément indispensable à la constitution mentale de l'homme, comme être progressif. Le désir d'atteindre à un état de perfection eût été une source de douleur pour les animaux; car ils sont condamnés à ne jamais sortir de leur condition primitive. Mais, pour l'homme qui a devant lui une voie illimitée de progrès, ce sentiment ne pouvait être qu'utile et délicieux. L'idéalité, réglée par la raison, ne vise pas à la perfectibilité de Dieu ni des anges, mais à" celle que peut atteindre l'homme, lorsqu'il fait usage de toutes ses facultés.
L'article de lord Jeffrey sur la beauté, inséré dans le supplément de Y Encyclopédie britannique , prouve qu'il n'a pas compris la théorie du D"" Brown. Ses idées sont en contradiction avec la nature humaine. Il pense que « toutes les émotions du beau et du sublime doivent avoir pour motif les souffrances ou les jouissances des élres qui sentent, » et il rejette comme absurde et incroyable, la supposition que les objets matériels qui ne font ni mal ni bien au corps, exciteraient cependant, par leurs seules qualités physiques, les puissantes émotions que soulève quelquefois le spectacle de la beauté. Il dit donc que le plaisir que nous trouvons à contempler de hautes montagnes vient de ce que nous associons aux sites sauvages qui arrêtent nos regards le souvenir des rudes fils du brouillard qui les habitent, de ce que notre mémoire nous retrace leurs amours, leurs haines, leurs combats, leurs cris de victoire, leurs lamentations sur les morts, et de ce que nous attribuons les jouissances provenant de ces émotions aux objets externes mêmes, et que nous concevons ces objets comme possédant la qualité de la beauté, tandis qu'en réalité ils ne sont ([ue les occasions qui excitent ces autres éujolions dans notre esprit.
COMIŒ. — TRAITi: DE l'HRKNOLOGIE. 52
L'idéalilé n'est pas le trait proéminent du buste de lord Jeffrey; aussi les émotions du sublime et du beau ne semblent exercer sur lui qu'un pouvoir secondaire. En revanche , il a les organes de l'éventualité, de la comparaison et de la causalité trèslarges. Il n'est donc pas étonnant que tout lui suggère des incidents et des rapports.
Pour mettre en pratique cette lliéoric, j'accompagnai un Français au Trosachs, et je suivis ses émotions tant qu'il demeura dans la gorge qui conduit à Loch-Catherine. Il était étranger aux mœurs, aux coutumes et à l'histoire de l'Ecosse. .Mais par la littérature anglaise, il avait sur les habitants des montagnes des idées qu'il aurait pu associer aux rochers qui s'élevaient devant lui. Il possédait une forte idéalité et une intelligence cultivée. Quand le paysage se déroula devant ses yeux dans toute sa magnificence, il demeura dans une extase muette. Enfin, je lui demandai quelles idées traversaient son esprit. « Mon Dieu! je sens et je ne pense pas,» me répondit-il. Je lui expliquai le motif de ma question. Il me dit de nouveau qu'il éprouvait seulement des sentiments d'une nature forte et élevée, que tous ses nerfs frémissaient de plaisir, qu'il ne pensait à rien et se laissait aller à ses émotions délicieuses. Puis il les analysa, et me dit alors que son esprit était frappé de la richesse et de l'élégance exquise des bois qui couvraient les montagnes; que son âme était fascinée à l'aspect de ces rochers , dont la cime se perdait dans les nuages , et que le frisson de la peur passait sur tous ses nerfs, quand il regardait ces masses qui menaçaient de l'écraser vivant sous leurs ruines. Il dit encore qu'il ne pensait à ceux qui habitaient ces sites sauvages, que quand la force des premières et des plus exquises émotions était amortie, et qu'à mesure que ses idées se reportaient sur des objets analogues , et qu'il réfléchissait, l'émotion diminuait rapidement, jusqu'à ce qu'enfin elle disparût tout à fait.
Dans une autre occasion , j'accompagnai aussi à cet endroit un homme dont l'éducation et l'intelligence étaient cultivées, mais dont l'idéalité était faible. Il regarda avec calme autour de lui ; puis s'écria : « Voilà de beaux arbres , de bien hautes montagnes! Les éléments se déchaînent ici. C'est un pas difficile pour les montagnards , etc. » Mais il ne trahit pas , comme le précédent, une émotion profonde.
Ces deux exemples prouvent contre la doctrine de lord Jeffrey.
Cette faculté imprime à toute composition un caractère grandiose. Elle se manifeste dans la prose aussi bien que dans la poésie ; elle imprime son cachet au style. Le style de lord Bacon décèle une forte idéalité, tandis que celui de Locke en dénote l'absence; aussi remarque-t-on dans leurs portraits une grande différence au siège de l'idéalité. La tête de Hazlitt indique aussi un fort développement de l'idéalité, et cette faculté brille dans ses compositions. Ce fut celte faculté qui fit tous les frais de ses productions ; car on ne pouvait le citer ni pour ses principes, ni pour la justesse de ses observations, ni pour l'étenduedeses connaissances. Il semble avoir fondé toutes ses espérances de succès sur son style et sur la richesse de son imagination; aussi ses ouvrages tombent déjà dans l'oubli. Dans la tète de lord JeftVey, son buste est là pour le prouver, l'idéalité n'est pas dominante. Le bruit a couru que l'article sur les tragédies de Byron, qui parut dans le n° LXXIl de la Revue d'Édimbounj ( février 4822) , était de ces deux auteurs célèbres, eten ne perdant pas de vue que l'idéalité de M. Hazlitt est beaucoup plus forte que celle de lord Jeffrey, il ne serait pas difficile, en analysant cet article, d'assigner à chacun sa part dans l'éciit. Les organes intellectuels dominants de lord Jeffrey sont l'éventualité, qui recueille les simples incidents ou événements; la comparaison, qui saisit leur analogie et leurs rapports, et la causalité, qui donne de la profondeur et
luic consistance logique à l'œuvre entière, llazlitt a pour lui une forte comparaison, une assez bonne causalité et une i<l<''alité des plus larges, qui élève et illumine ses conceptions intellectuelles. Je crois, d'après cela, ne pas me tromper en attribuant le passage suivant à la plume de lord Jeffrey. Discutant le mérite des tragédies de Shakspeare, il dit : » Quoique le temps ait consacré plusieurs choses qui d'abord furent jugées communes, et que des associations d'idées aient communiqué leur charme à des créations indilf(';rcntes en elles-mêmes, nous ne pouvons nous empêcher de croire qu'il y a dans Shakspeare une sainteté originelle que le temps n'a fait que mûrir et que propager, un charme inhérent à ses écrits dont dérive le charme même des associations d'idées qu'ils ont inspirées. Aussi , en lisant de sang-froid et sans prévention les œuvres de nos premiers auteurs dramatiques, il est impossible, croyons-nous, même après avoir épuisé sur eux les traits acerbes de la critique, après avoir fait justice de toutes les intrigues impossibles, de tous les caractères fantastiques, de l'étrangeté des discours, des bizarreries , des grossièretés, des horreurs, il est impossible, disons-nous' de leur contester une facilité, une richesse de pensée et de fiction, une force d'invention, une sagacité, une profondeur, une originalité de conception, un jeu d'imagination, une nudité, une énergie des passions qui décèlent les grands maîtres; et, par-dessus tout , une abondance d'images, une douceur et une flexibilité dans le vers à laquelle rien ne peut encore être comparé, et qui les place, à notre avis, au premier rang des poètes anciens ou modernes. » Dans ce passage, l'énumération minutieuse des défauts et des qualités est due à l'éventualité , le discernement qui y préside , à la comparaison et à la causalité; mais si l'on y trouve le bon goût que donne un développement modéré de l'idéalité, la force, la grandeur, la poésie d'une large idéalité ne se décèle nulle part.
Voici quelques phrases détachées du même arlicle : « Byroa a quelques vers charmants et un grand nombre pleins de force et d'énergie; mais, en général, son vers est roide et pou harmonieux; l'arme qu'il donne à ses personnages n'est point une lame polie, à la fois forte et légère; mais un bâton grossier qu'ils manient lourdement dans un combat inutile. » — «Il a trop peu de sympathie pour les sentiments ordinaires, pour les faiblesses de l'humanité, pour réussir à les mettre en scène. » — i Son âme est une étoile qui s'isole... elle ne voit pas par le miroir de la nature, et ne prend pas non plus les couleurs des objets qui l'entourent ; semblable à une immense fournaise , elle jette sa lumière ardente et sa sombre grandeur sur l'étroit espat!e qu'éclairent ses rayons. ■» Dans ces phrases, l'idéalité brille avec éclat, la simplicité du style de notre première citation a disparu ; une diction ornée , figurée , élevée , l'a remplacée. J'ignore complètement ce qui, dans cet article, est de lord Jeffrey ou de Hazlitl; mais les extraits que nous venons d'en faire peuvent servir à faire comprendre la différence du style d'un auteur dont l'idéalité est faible , avec celui d'un auteur qu'inonde l'idéalité. D'après toutes les probabilités, nous avons assigné à chacun sa part réelle dans le tribut commun de tous deux.
L'existence de cet organe est prouvée.