Esprit de saillie
Tout le monde sait ce que l'on entend par esprit de saillie; et cependant rien n'est plus difficile à définir. Gall dit que pour donner une juste idée de la faculté qui le produit, il ne peut trouver de moilleur moyen que de le désigner comme le
trait saillant de l'esprit de Rabelais, de Cervantes, de Boileau, de Racine, de Swift, de Sterne, de Voltaire. Dans tous ces auteurs et dans plusieurs autres qui manifestent cet esprit, les parties supérieures, latérales et anléi'ieures du front, sont proéminentes et rondes. Quand ce développement est excessif, il est accompagné d'une disposition apparemment irrésistible à envisager les objets sous un point de vue plaisant.
Cependant l'esprit de saillie n'excite pas seul le rire. Diverses autres facultés peuvent également l'exciter, aussi bien que les pleurs. Je connais un enfant chez qui l'acquisivité est trèslarge, et qui rit quand on lui donne un sol. Un autre jeune homme, qui a un fort amour de l'approbation, rit quand on fait de lui un éloge auquel il ne s'attendait pas. Ces faits et bien d'autres encore prouvent que le rire vient de ce que les sentiments ou même les penchants sont agréablement affectés, abstraction faite de toute plaisanterie ; les affections hystériques en sont la preuve. Il n'est pas rare de voir une femme ou un enfant rire et pleurer alternativement et involontairement, apparemment par suite de quelque affection variable de tout le système mental , et non parce qu'une idée plaisante et une idée triste se présentent tour à tour à l'imagination. J'ai remarqué qu'un large développement de l'espérance, de la bienveillanceet du merveilleux, produisant des émotions gaies, prédispose au rire; au contraire, les personnes chez qui prédominent la circonspection, la vénération, la conscienciosité et la réflexion sont naturellement graves et sérieuses.
On peut dire des choses très-spirituelles, sans exciter le rire. Lord Chesterfield prétend qu'un homme comme il faut ne doit jamais rire; cette règle est absurde : mais il est vrai de dire qu'on peut très-bien sentir le comique, sans rire. Nous allons tâcher de le prouver par quelques exemples.
On connaît l'histoire de Liukjohn, cabarelier du comté de
Notiingliam, qui prit pour enseigne le portrait de Robin Hood avec l'inscription suivante :
" Ail }-e that relish aie tlial's good , Corne in and drink with Robin Hood; If Robin Hood is not at home , Conie in and drink witli LiUlejohn (1). "
C'est là une idée originale et spirituelle; et cependant elle ne nous fait pas rire.
On disait un jour devant Louis XV que lord Stair, alors à Versailles, ressemblait beaucoup à Sa Majesté. Le Roi le fit venir, et aussitôt qu'il le vit, il s'écria : « Ressemblance prodigieuse, sur ma parole! Milord, votre mère n'est-elle jamais venue en France? » A cette demande assez blessante, le lord anglais répondit du ton le plus poli : « Non, sire; mais mon père y est venu. » Voilà certes de l'esprit, mais qui ne donne pas envie de rire.
La chanson de Prior,sur la prière d'une jeune fille à sa mère, est aussi très-spirituelle et nullement risible. La jeune personne , parlant de la liberté dont jouit sa sœur ainée et de ses nombreuses conquêtes, lui dit :
" Dear, dear mamma, for once let nie
Like lier my fortune try , ril hâve an earl as well as she,
Or know the reason why.
The fair prevailed, — mamma gave way,
At Kitty, at her désire,
ObTAINED THE CHARIOT FOR A DAV , AjND set THE WORLD ON KIRE (2). "
Voici maintenant des exemples où le rire est excité, quoique l'esprit y soit bien moins saillant.
(1) Vous tous qui aimez la bonne aie, entrez et venez boire avec Robin Hood; et si Robin Hood n'y est pas, vous l)oirez avec LiUlejohn.
(2) Chère maman, pour une fois permettez-moi d'essayer comme elle ce
L'histoire du cabaretier de Nottingham nous dit que Liltlejohn, qui avait pris l'enseigne de Rohin Ilood, étant mort, son successeur crut que ce serait péché capital que de perdre, avec une si belle enseigne, des vers si bien faits; en conséquence, il conserva le tout, en se contentant de substituer son nom à celui de son prédécesseur. Ainsi on lut :
AU ye who relish aie that's good , Corne in and drink witli Robin Ilood;
If Robin Ilood is not at home ,
Borne in and drink v.i[h SamuelJohnson.
Tout l'esprit des vers est détruit, et cependant ils sont bien plus risibles. Ainsi de l'exemple suivant : Un domestique ayant laissé tomber une langue, un convive dit: «Ne faites pas attention , ce n'est qu'un lapsus linguœ. » Il y avait de l'esprit dans ce mot. Un instant après, un autre domestique laissa tomber une épaule de mouton, et comme il avait entendu dire que le mot du convive était spirituel , il crut se faire pardonner sa maladresse en disant aussi que ce n'était qu'un lapsus linguœ. Son mot à lui n'était plus spirituel , mais il dut faire rire davantage.
En quoi donc consiste l'esprit? Locke dit que : « Il consiste à associer rapidement, et d'une manière variée, les idées qui offrent quelque analogie, à produire ainsi des tableaux qui satisfassent l'imagination (i).» 11 nous sera facile de démontrer que celte définition n'est pas juste. Quand Goldsmith, par exemple, dans ses magnifiques vers sur l'espérance, compare ce bienfait du ciel à une lueur lointaine, il trouve là une ana-
que me garde la fortune. Aussi bien qu'elle , j'aurai un duc, ou je saurai pourquoi. La maman mollit, la belle enfant l'emporta ; et Kitty, au gré do ses souhaits, obtint le char pour un jour, et mit le monde en feu. (i) Essai) on the human understanding , L. II , G, XI , § 2.
logie qui, d'après la définition de Locke, est la perfection de l'esprit :
'* Hope, like the gliomieriiig taper's light, Adorns and cheers the way , And slill, as darkcr grows Ihc night, Emils a brifither ray " (1).
Dans ces vers qui sont très-beaux, on ne trouve cependant aucune saillie. Il en est de même des vers suivants de Moore, où les comparaisons sont d'une grande beauté. Dans sa chanson sur le pouvoir de la musique sur la mémoire, il dit :
" Likciha gale wiiich sighs along
Beds of oriental llowers , Is tlie grallful breath of song
That once was heard in happier lioiirs. Filled with balm , the gale sighs on,
When the flowers hâve sunk in death , So when pleasure's dream is gone ,
Its meraory livcs in music's breath " (2)-
En parlant des douleurs de la mémoire, il dit encore :
" When l remember ail
The friends so link'd together, l've secn around me fall
Likc leaves in wintry wealher ; I feel Uke one who treads alone
Sonie banquet-hall deserted ; Whose lights are fled, whose garland's dead ,
And al! but he departed " (3).
(t) L'espérance, semblable à une lueur lointaine, embellit et abrège la route, et brille d'autant plus que la nuit est plus sombre.
(2) (iomrac la brise qui soupire et se joue dans les fleurs embaumées est la voix d'une harmonie qui nous charmait dans des temps plus heureux ; saturée de parfum, la brise souille encore quand les fleurs sont flétries; ainsi quand le rêve du plaisir a cessé, son souvenir vit tout entier dans des chants mélodieux.
(3) Quand je me rappelle tous ceux qu'unissait une douce amitié et que
COMBr. — TlUITÉ DE l'HUÉNOLOGIli. 53
On iroiive dans ces deux stances les comparaisons les plus inallendues; mais si, comme je l'ai déjà dit, elles sont d'une grande beauté, on n'y trouve aucune saillie. Quand on analyse ces images, on reconnaît (ju'elles dérivent de la comparaison et (Je l'idéalité, car leurs éléments constituants sont le beau et l'analogie.
En quoi donc les comparaisons, comme celles que nous avons déjà citées, comme celle de l'IIudibras :
" Whcn, likc a lobsler boiled, ihe morn From black to red began lo turn " (1) ;
qui sont autant de saillies, dilFèrent-elles d'autres qui n'ont pas ce caractère? Ceci nous amène à considérer la nature essentielle de l'esprit de saillie, à traiter enfin de sa fonction, objet principal de toutes ces remarques.
L'autorité des métaphysiciens est là pour appuyer l'opinion que le talent de percevoir des analogies, est distinct de celui qui saisit les différences. Malcbranche dit qu'il y a deux espèces d'esprits naturels : les uns saisissent aisément les différences qui existent entre les objets, et ce sont les esprits solides; les autres imaginent et supposent des ressemblances entre tous, et ce sont les esprits superficiels. Locke établit la même distinction. Après avoir défini l'esprit, il dit : Le jugement, au contraire, consiste à séparer avec soin, les unes des autres, toutes les idées entre lesquelles les moindres nuances établissent une différence, et à éviter ainsi les erreurs dans lesquelles peuvent entraîner la similitude et l'affinité des choses.
j'ai vus tomber aiUour de moi comme des feuilles d'automne , mes sensations ressemblent à celles d'un homme , qui seul fait retentir ses pas dans une salle de festin, d'où ont disparu les convives , les fleurs et l'éclat des lumières.
(1) Quand, pareil à une écrevisse que l'on fait bouillir, de noir qu'il était , le malin devint rouge.
Bacon dit que « ceqiii distingue principalement, et pour ainsi dire radicalement, les esprits entre eux, quant à la philosophie et à la science, c'est que quelques-uns sont plus propres à observer les différences , et quelques autres à observer les ressemblances. »
Un exemple fera mieux comprendre ces idées. On objecte quelquefois que la phrénologie n'est pas une science, parce que les organes de la destructivité et de la bienveillance peuvent se trouver développés au même degré dans la même tête, et que, dans ce cas, ils se neutralisent mutuellement, à peu près comme un acide et un alcali. Eh bien , cette objection ne peut provenir que d'un esprit plus prompt à saisir les analogies qu'à percevoir les différences, et doit paraître concluante à tout esprit ainsi fait. Mais celui qui aurait la faculté de percevoir les différences qui distingueraient tout d'abord deux substances chimiques mêlées ensemble , comprendrait que deux organes existant séparément, ayant des fonctions distinctes, doivent avoir chacun une action qui leur est propre, selon les circonstances, et jugerait sans valeur aucune l'objection en question.
En admettant que la comparaison, organe dont nous nous occuperons plus lard, soit celui qui perçoit les analogies, à quelle faculté attribuerons-nous donc la perception des différences? M. Scott croit que c'est là la fonction primitive do l'esprit de saillie. Il trouve que, dans tout ce qui constitue une saillie, «il y a un mélange de congruité et d'incongruil(' , ou que l'incongruité se fait joui' alors qu'on s'y attend le moins. > Ce qui en principe revient au même. Cette définition de l'esprit de saillie est à peu près celle de Beattie; elle se rapproche aussi beaucoup de celle de Campbell et de Tliomas Brown. M. Scott dit donc que le propre de l'espiit de saillie est de percevoir les différences, d'observer enfin l'incongruité, et qu'on ne regarde comme des saillies que les mots où l'incon-
gruilé existe. L'esprit de la réponse de lord Stair esl suiioiii dans son incongruité avec celle qu'attendait le Roi. Il est évident que Louis XV croyait que lord Stair aurait répondu quo sa mère était venue en Franco; car il voulait, par sa question, faire entendre qu'elle avait élé infidèle, et que ce seigneur était son frère consanguin. Le lord anglais, par sa réponse : « Non, mais mon père y est venu, » donnait à entendre que Louis XV était fils du vieux lord Stair, et faisait retomber sur la mère de Louis la faute imputée à la sienne. Ainsi, quand Kitty obtint le char pour un jour et mit le monde en feu, nous percevons la comparaison de l'exploit de la jeune beauté avec celui de Phaéton, et la dilférence ou incongruité nous paraît si frappanle, que nous la considérons comme un ingrédient essentiel à la description, et la goûtons comme un liait d'esprit. Au contraire, dans la comparaison de l'espérance avec une lueur lointaine , qui brille d'autant plus que la nuit est plus sombre, nous ne saisissons que la ressemblance, qui nous parait très-belle, et non les points de différence. L'image nous frappe comme une belle et simple comparaison, et non comme impliquant une incongruité; aussi n'y voyons-nous point une saillie.
L'esprit de saillie semble donc consister surtout dans la perception intellectuelle des différences, de l'incongruité avec la congruité; aussi peut-il passer par plusieurs bouches sans perdre de ses qualités intrinsèques; tandis que le plaisant, résultat de la secrétivité , perd tout son sel à être répété. Ce sont là les idées de M. Scott , qui a traité ce sujet avec de grands développements, dans le Journal phrénologique. Il est impossible de donner ici un résumé clair et succinct de son article, je me contenterai donc d'en citer un paragraphe :
« Je penche fortement à croire, » dit-il, « que l'esprit de saillie est une faculté intellectuelle qui, de même que la comparaison et la causalité, compare des idées ou des sentiments,
mais qui se distingue de ces deux facultés par une manière qui lui est propre. Elle ne compare pas, comme la comparaison, pour trouver des ressemblances ou des analogies, ni comme la causalité, pour établir des distinctions subtiles, ou pour observer d'intimes relations philosophiques; elle compare dans le seul but de découvrir des contrastes bizarres, de rapprocher les idées les plus incongrues, les plus disproportionnées, les plus opposées. »
Spurzheim pense, au contraire, que le même pouvoir qui perçoit les ressemblances, perçoit aussi les ditFérences. « Je ne vois pas,» dit-il, « pourquoi l'on attribuerait à deu){. facultés le don du discernement. Le même organe perçoit l'harmonie et le désaccord des tons ; il n'y a qu'un organe du coloris, et l'étendue apprécie la proportion et la disproportion des dimensions. De même, je pense que la comparaison distingue seule les similitudes, les dissemblances, les différences, les analogies ou les identités. » Remarquons que ce passage laisse la fonction simple de la comparaison tout entière à discuter, et qu'il semble établir une différence entre les comi)araisons faites par l'organe de la comparaison, et celles que font l'étendue, la forme, les tons et le coloris.
Spurzheim pense que la faculté , dont nous nous occupons à présent, est un sentiment qui dispose les hommes à voir le côté plaisant de toute chose. Il le considère comme ayant été donné à l'homme pour lui inspirer de la gaieté, sentiment qui ne doit pas être confondu avec le contentement. Chaque faculté, affectée agréablement, produit le contentement; celle qui nous occupe en ce moment produit seule la gaieté. » D'après cela, l'esprit de saillie consiste dans des conceptions formées par les puissances intellectuelles et imbues du sentiment du plaisant, de la même manière que la poésie consiste dans la production des autres facultés, agissant de concert avec l'idéalité. Spurzheim fait observer qu'en admettant la supposition de
M. Scott, qu'une faculté perçoive les ressemblances, et une autre les différences, il faut encore admettre un sentiment spécial pour la gaieté. « Il est vrai qu'on peut exciter la gaieté en comparant entre elles des choses différentes. Mais, » dit-il , a on le peut aussi en comparant des choses ressemblantes. Quand on cherche des analogies dans l'incongruité et dans les différences, la faculté de la comparaison est active, et, si elle se combine avec celle de la gaieté, elle réussit indubitablement à faire rire. Mais on peut rire de très-bon cœur d'un seul objet, sans aucune allusion à une différence. Ceux qui sont les plus disposés au rire et à la gaieté, ne sont pas toujours les plus intelligents ou les plus prompts à saisir des analogies ou des différences. Le sentiment de la gaieté semble donc être un sentiment spécial. Il peut être excité par l'indication des diQerences ou des ressemblances , par l'action de plusieurs sentiments, par des pasquinades ou des fanfaronnades. La gaieté n'a donc pas pour principal mobile l'esprit de saillie; elle est seulement une de ses applications, et le résultat do ses combinaisons avec l'intelligence. » Un écrivain distingué, du Journal phrénologique , soutient avec beaucoup de talent l'opinion de M. Scott, que le pouvoir du discernement provient de l'organe n" 20, et donne aussi de fortes raisons pour faire considérer le sentiment du plaisant comme un pouvoir mental distinct, non intellectuel, mais affectif, dont l'organe n'est pas encore reconnu, mais qu'il est disposé à ranger entre les organes de l'esprit de saillie, du merveilleux et de l'imitation. Le classement de l'organe n*' 20 dans le front , parmi ceux des facultés intellectuelles, est certainement de nature à faire présumer que sa fonction n'est pas affective. M. Hewett Watson pense , lui , que les idées de M. Scott sont insoutenables. « Dans la tête du poète Moore, » dit-il, « l'esprit de saillie n'est que modérément développé; et cependant ses écrits témoignent d'une grande perception des contrastes. >>
M. Watson a donné de cette faculté, dans le VP volume du Journal pkrénoîogique , une analyse différente de celle de M. Scott. Il la regarde comme un pouvoir intellectuel qui a pour fonction de prendre connaissance de la nature ou des propriétés intrinsèques des choses, la causalité devant percevoir les relations de cause et de dépendance en général. Selon lui, le plaisant est un mode de manifestation de toutes les facultés intellectuelles, et il donne des exemples dans lesquels Shéridan et ^loore tirent de leur individualité et de la comparaison des saillies très-remarquables. La faculté dont nous nous occupons se manifeste aussi par des saillies. Mais , selon lui, ce n'est que quand elle compare les qualités intrinsèques des objets, ou qu'elle en fait ressortir les contrastes. « C'est par l'esprit de saillie que nous étudions le caractère des hommes, que nous découvrons leurs penchants, et que nous apprécions leurs actes. » « Nous citerons comme exemple, » dit-il, « le Voyage senimcntal de Sterne, chez qui la causalité et l'esprit de saillie sont les organes dominants. Presque tout cet ouvrage, différent en cela des relations de la plupart des touristes, roule sur les dispositions et les qualités des personnes et des choses ; car , au lieu de raconter ce qu'il a vu, toute son attention parait être absorbée par les recherches qu'il a faites sur les conditions, les dépendances, la nature et les qualités de ce qu'il a vu. Je pourrais invoquer un grand nombre d'autorités à l'appui de ce que j'ai avancé sur l'organe de l'esprit de saillie: pour ne pas fatiguer le lecteur, je n'en citerai que quelquesunes.
« Shéridan avait une grande réputation d'esprit; mais le premier venu qui se donnera la peine d'analyser ses manifestations, percevra bientôt que l'esprit de cet homme remarquable consiste en comparaisons ou en contrastes de proportions, de situations, d'objets et d'événements, et qu'il s'inquiète
peu des attributs ou des propriétés. Par exemple, il compare un homme grand et mince et une femme petite et grosse, à une cathédrale avec sa flèche. »
« Comme , dans les ouvrages des hommes cités pour leur large développement de l'esprit de saillie, nous trouvons une tendance à s'appesantir sur les propriétés essentielles des choses, et en même temps, chez quelques autres, nous observons une tendance égale à tourner en ridicule toute œuvre d'imagination, de philosophie, de raisonnement, où l'ignorance de ces propriétés est évidente; comme nous ne pensons pas qu'aucun autre organe comprenne dans ses fonctions des perceptions de cette nature ; et comme les propriétés des divers corps de la nature semblent être des perceptions intellectuelles aussi distinctes de leurs conditions et lapports, qu'eux-mêmes le sont de leur position et de leurs propriétés physiques, on doit conclure qu'il existe un organe chargé de ces perceptions; si nous reconnaissons, en outre, qu'elles sont d'autant plus fortes et plus complètes, que l'esprit de saillie est plus puissant ; si l'esprit de saillie et de la satire que l'on croit émaner de cet organe, est reconnu comme dépendant essentiellement de ces perceptions ; si d'autres genres d'esprit tels, par exemple, que celui qui distinguait Curran ou Shéridan, peuvent exister quand cet organe est faible ou modéré, nous serons presque forcé de conclure que la perception des propriétés inlîérentes du corps dépend de l'organe de l'esprit , à moins qu'on ne puisse démontrer sa puissance quand l'organe est faiblement développé , ce que nous n'avons jamais observé.
< Il résulte de ce qui précède que la sphère d'action de cette faculté est beaucoup plus étendue, et qu'elle est un agent bien plus essentiel de l'esprit philosophique , qu'on ne pourrait le présumer en observant ses manifestations, quand elle entre en action de concert avec la secrétivité, la combativité et la destructivité, pour produire l'ironie, le sarcasme, la
raillerie et la satire , ou avec d'aiiircs facultés intellectuelles pour enfanter de vives et brillantes saillies. Dirigé vers l'observation de l'homme, il donne à l'esprit le désir et la faculté de saisir le trait caché du caractère à travers les apparences. Sterne et Franklin offrent des types de cet esprit. De concert avec la vénération, il porte l'esprit à chercher, dans les phénomènes de la création, l'idée de la nature de Dieu. Cowper et Socrate en sont des exemples. Dans l'étude de la physiologie, il s'attache aux fonctions essentielles et primitives, comme étant distinctes des modes de manifestation , des actions et des directions particulières. Il donne aux métaphysiciens le désir de reconnaître la nature, la puissance de l'esprit et de kl création en général. Nous en trouvons des exemples chez les fondateurs de la phrénologie; car cette science réunit la métaphysique et la physiologie. Dans le buste de Gall, cet organe est représenté bien moins développé que dans celui de Spurzheim, et tous les phrénologues savent combien ce dernier discernait mieux les modes de manifestation et les directions particulières des puissances intellectuelles de ces puissances elles-mêmes. Peut-être aussi ne nous tromperons-nous pas, en citant Locke comme un exemple négatif de cette faculté. Dans les portraits de ce philosophe, la comparaison et la causalité paraissent bien plus larges que l'esprit de saillie; aussi, dans son système, il fait dériver non-seulement les idées, mais les sensations intellectuelles des impressions externes. Comme il était obligé de donner à l'esprit la susceptibilité d'être affecté par des impressions sur les sens externes, il le doua des facultés de la perception, de la contemplation, de la mémoire, de la comparaison et de l'abstraction, qui ne sont, en réalité, que des modes d'activité, et non des pouvoirs spéciaux. Pour nier que les idées jaillissent naturellement, il se basait sur leur non-manifestation ou sur la manière dont elles se modifient chez, chaque individu , et soute-
rOMBE. TRAITÉ I>K riII!K\OI.O(,li;. ;i4
nait que ces divers modes tenaient lieu des pouvoirs innés.
« On a supposé que l'organe de l'esprit de saillie donne une tendance à envisager tout sous un point de vue plaisant. Mais, si ce que nous avons avancé snr ses fonctions est exact, une pareille proposition est insoutenable. Les bustes de Cullén, de Franklin et de Spurzheini, décèlent un plus grand développement de cet organe, que ceux de Ciirran, de Swift et de Slîéridan. Que chacun étudie ceux de ses amis chez qui cet organe a un large développement, et qu'il se demande s'ils ne sont pas plus souvent peines que charmés par des objets qui, étant d'une nature opposée, ne peuvent s'harmoniser entre eux et dont le contact blesse leur vue; et si, au contraire, ils ne sont pas enchantés lorsqu'il y a , dans la réalité ou dans leur imagination, harmonie entre les propriétés de différents objets.
« Il semble que, pour qu'une saillie nous satisfasse, il faut qu'elle renferme à la fois une légère ressemblance qui s'adresse à la fonction d'un organe, et une différence qui s'adresse à celle d'un autre organe. Ainsi, nous nous rapprochons plus de la théorie de M. Scott sur le rire, que lui-même ne l'a fait dans ses considérations sur l'esprit de saillie. Si des organes distincts percevaient la ressemblance et la différence, chacun de ces organes serait excité d'une même manière par les manifestations de l'esprit de saillie; car, si ces manifestations sont des modes d'activité communs à tous les pouvoirs intellectuels, il faut que l'un soit agréablement excité par la similitude, et que l'autre souffre du contraste pour qu'il y ait des états différents d'excitation. Nous disons souffre, parce que plus l'organe est développé, plus il cherche les similitudes et les harmonies. »
Je suis d'accord avec Spurzheim sur ce point , que l'organe dont nous nous occupons, donne le sentiment du plaisant, et que l'esprit de saillie se trouve dans toutes les formes de conceptions intellectuelles, qui se combinent avec ce sentiment.
Mais, si Ton adopte celte opinion, une autre question s'élève, à savoir : Quels sont les objets qui éveillent la sensation du ])laisant? Nous pouvons indicjuer certaines formes, certaines couleurs, certaines proportions, comme d'une beauté intrinsèque, et les désigner comme les corps externes qui sont en relation avec l'idéalité. Un de mes amis soutenait qu'il y a des objets externes qui sont plaisants par eux-mêmes , et qui sont ainsi en relation permanente avec le sentiment du plaisant. II plaçait dans celte catégorie un bonnet de nuit, un nez, un matelot ayant une jambe de bois, et un moulin à vent. Il me semble» quant à moi, que le plaisant est un simple mode d'existence, dont tout objet est susceptible, mais qui n'est le trait caractéristique, unique ou nécessaire d'aucun d'eux. Un nez, par exemple, dont la forme est parfaite, et qui s'harmonise avec tous les autres traits de la figure , excite naturellement le sentiment du beau, et non une sensation comique. Changez-en les proportions : qu'il devienne trop long ou trop court, trop relevé, trop pointu, trop rouge ou trop blanc, et aussitôt l'idée du comique est excitée. Il est encore d'autres sensations, avec lesquelles aucun objet spécial de la nature n'est nécessairement en relation , et qui sont susceptibles d'être excitées par certains modes d'existence. Aucun objet, par exemple, dans tous ses modes d'existence, n'est par lui-même terrible, et ne semble créé dans le seul but d'exciter la circonspection. Un lion en cage, une mer calme ne sont point effrayants. Mais que la mer soit agitée par la tempête, que le lion menace de nous dévorer, et ils deviennent redoutables. Je conclus de tout ceci que, quoique le Créateur, dans sa miséricorde, nous ait donné le sentiment de la gaieté, pour nous faire envisager la nature sous un jour plus agréable, cependant il n'est point d'objet qui soit, par lui-même, essentiellement plaisant ou absurde. Si une ditl'ormilé, par exemple, était nécessairement ridicule , celui qui en serait afiligé aurait doublement à souffrir
de riiicûiuniodilc physique, et de ce qu'il serait pour tous les hommes un objet naturel de moquerie. Byron semble avoir pensé que celte impression était excitée chez tous ceux qui voyaient son pied bot, et il en était très-malheureux. L'éducation peut empêcher qu'un enfant ne se moque dos gens infirmes ou estropiés, et faire qu'il les plaigne au contraire. Il suffit d'exciter en eux les sentiments de la bienveillance. D'où je conclus encore que le ridicule n'est qu'un mode d'existence.
Partout ce que nous venons de dire, on comprendia comment il se fait que les plus grands écrivains aient trouvé si difficile de définir l'esprit.
Les différents degrés du développement de l'esprit de saillie , chez les différents individus, expliquent pourquoi quelques hommes voient le ridicule là où d'autres ne peuvent l'apercevoir. Plus cet organe est large, plus forte est la tendance à découvrir des apparences plaisantes.
Je pense avec M. Watson que quelques individus, chez qui l'esprit de saillie et la causalité sont fortement développés, ont un grand talent pour rechercher les qualités intrinsèques des choses, pour expliquer les fonctions primitives des facultés intellectuelles et des organes, mais ne se distinguent pas par leurs saillies, et que cette capacité analytique est moindre chez d'autres individus qui ont la causalité large et l'esprit de saillie faible. Les organes de la causalité étaient bien plus larges que ceux de l'esprit de saillie dans la tête du D'' Reid et de M. DugaldStewart, et ni l'un ni l'autre ne furent célèbres par leurs distinctions sur les facultés primitives, sur les lois de leur opération et sur les résultats de leur action combinée. Le D"" Thomas Brown avait ce don de discernement à un bien plus haut degré, et l'organe de l'esprit de saillie était bien plus large dans sa tête. Ces exemples, et plusieurs autres encore seniblent confirmer la théorie de M. Watson; mais la fonction essentielle d'une faculté se manifeste surtout, quand son organe
a un développement extraordinaire; et j'ai observé que quand l'esprit de saillie était plus fortement développé que la causalité, on manifestait surtout un penchant à saisir le ridicule de toutes choses, sans égard à leurs qualités physiques et intrinsèques ; aussi n'hésilé-je pas à me ranger de l'opinion de Spurzheim.
L'objection qu'on pourrait tirer de Curran et de Shéridan me paraît facile à détruire. Dans la tête de Curran, les organes de l'éventualité et de la comparaison sont larges, mais ceux de la causalité et de l'esprit de saillie ne sont que pleins. Ses saillies ont eu de la réputation, mais je le soupçonne fort de n'avoir jamais fait que des observations burlesques ; car j'ai inutilement cherché des traits d'esprit dans ce que nous a transmis son fils, et je ne vois, dans ses discours, aucun de ces contrastes spirituels qui distinguent les écrits de Sterne, de Voltaire, et du révérend Sidney Smith. Il ne fait pas preuve non plus d'une grande profondeur d'esprit; j'infère donc de la biographie de Curran, qu'il avait un tempérament actif, la deslructivité, la secrélivité et l'imitation très-larges, et que ces organes combinés avec une éventualité et une comparaison fortement développées, lui suggéraient mille idées neuves avec une foule de preuves à l'appui, lui donnaient du savoir-faire, et jusqu'à un certain point , une originalité grossièrement satirique. A force de cultiver ces dons naturels, il parait être parvenu à exciter la sympathie de son auditoire, et à produire un effet bien plus grand qu'un lecteur de nos jours ne pourrait le croire, à en juger par les qualités intellectuelles que décèlent ses discours.
Les OEuvres de Shéridan contiennent bien plus de traits saillants que celles de Curran. Chez lui, l'individualité, l'éventualité et la comparaison étaient fortement développées, mais la causalité et l'esprit de saillie étaient à peine pleins. Les traits d'esprit, dans ses ouvrages, sont bien plus nombreux et d'un
goût plus pur, que le développement de l'esprit de saillie, dans sa tête, ne porterait à le croire; mais sa biographie, par Moore, jette un jour inattendu sur cette anomalie apparente. La plupart dos étincelles d'esprit qui brillent dans son style ne lui appartiennent pas; il les recueillit dans les cercles littéraires de Londres, et les fit , plus tard, entrer dans ses ouvrages. Ses discours ont beaucoup du caractère général des discours de Curran. Ils sont brillants, habiles, adaptés au jour et au lieu qui les vit naître ; mais ils sont pauvres en principes philosophiques et en saillies originales. Je ne puis donc regarder Shéridan ni Curran comme des hommes spirituels à la manière de Voltaire , de Sterne , ou de l'auteur de l'Hudibras.
Quelques individus, doués d'un large développement de l'individualité, de l'évenlualilé et de la comparaison, surtout quand la secrétivité et l'imitalion (éléments nécessaires au talent de l'acteur) sont aussi fort larges, jouissent, parmi leurs camarades, d'une réputation d'originalité, de drôlerie, alors même que l'organe du plaisant est en-dessous d'un développement moyen. On peut expliquer ce fait de deux manières. En premier lieu , les conceptions formées par les facultés énumérées ci-dessus sont palpables et frappantes, et, pour peu que le sentiment du plaisant s'y fasse sentir, elles produisent un grand effet sur les esprits ordinaires. En second lieu , beaucoup de gens prennent pour des traits d'esprit ce qui les fait rire, et quelquefois les choses les plus absurdes, pourvu qu'elles soient débitées avec aplomb.
Spurzheim, dans sa dissection du cerveau, prouve anatomiquement que l'idéalité et l'esprit de saillie appartiennent aux mêmes circonvolutions, et il présume d'après cela que leurs fonctions appartiennent à la même classe de facultés intellectuelles; et que, puisque on a toujours regardé l'idéalité comme un sentiment, on doit placer l'esprit de saillie dans la
même catégorie. II est bon d'observer que toutes ces différences sont du ressort de l'analyse métaphysique de cette faculté, et que les phrénologues sont tous d'accord sur ce fait, que les manifestations spirituelles, empreintes de gaieté, viennent de l'organe de l'esprit de saillie.
L'existence de cet organe demeure donc prouvée.