‹ Traité de phrénologie humaine et comparée (volume 2)Chapitre 7 sur 46 · GG · texte numérisé non relu

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ment, d'une idée à moitié formée? Les yeux ne peuvent apercevoir qu'une masse de matières formant de curieuses circonvolutions, mais l'entendeiiient no peut pénétrer leurs rapports intimes avec la pensée; et, dans le fait, il n'est pas un seul des organes du corps dont nous puissions découvrir les fonctions par la dissection. Pendant des siècles, les anatomistes ont disséqué les nerfs du sentiment et du mouvement, et aucun n'a aperçu dans leur texture la dilférence des fonctions qui leur sont assignées. Si les nerfs du goût et de l'audition étaient présentés isolés des parties qu'ils animent, personne, à coup sûr, ne pourrait, en les examinant, découvrir la nature de leurs fonctions. Ce n'est donc pas par la simple dissection qu'on pouvait arriver à découvrir les fondions de ces différentes parues (1).

Ainsi donc , les obstacles qui se sont opposés à l'appréciation des forces intellectuelles étaient nombreux et difficiles à surmonter: en conséquence, l'imagination seule créa des systèmes de philosophie , et des théories furent inventées pour tenir lieu des principes fondés sur les faits et établis par une sage induction. Quelques physiologistes, tout en plaçant l'entendement dans le cerveau, faisaient dériver les affections et les passions des viscères abdominaux et thorachiques des ganglions et des nerfs. Mais une masse de faits démontre l'erreur de ces théories. On pouvait leur opposer que le cœur, le foie et les intestins ont des fonctions entièrement différentes

(i) Le fail que la slmcture d'un organe ne peut révéler les fonctions ne doit pas être entendu pour ce qui a rapport à ses fonctions mécaniques , mais seulement pour ses fonctions vitales. Harvey a été amené à la découverte des fonctions du cœur et des vaisseaux sanguins en observant l'existence de certaines valvules capables de permettre au sang de couler dans une direction et non dans la direction opposée. Cependant il est vrai que les fonctions vitales ne peuvent être reconnues par l'examen anatomique, et que les physiologistes n'ont pu jusqu'à présent déterminer les fonctions de la rate.

de celles qu'ils leur attribuaient, et qu'il est contraire à tous les principes de philosophie les mieux établis de supposer qu'un oigane musculeux comme le cœur puisse être tout à la fois destiné à pousser le sang dans l'économie et à inspirer le courage et l'amour; ou que le foie qui sécrète la bile, les intestins qui sont les organes de la nutrition, soient en même temps les organes de la colère et de la compassion. Ces émotions étant des phénomènes moraux, tout fait présumer qu'ils doivent être rapportés, comme tous les autres phénomènes intellectuels, au système nerveux. En second lieu, jamais on n'a observé de rapports entre le volume de ces viscères et les affections morales qu'on supposait en dériver. Un grand nombre d'hommes connus par leur poltronnerie n'avaient pas le cœur petit, et le foie d'nn homme adonné à la colère n'est pas plus volumineux que celui de l'homme le plus doux et le plus pacifique. En troisième lieu , les maladies du cerveau n'influencent pas moins les facultés aflectives que les facultés intellectuelles, tandis que les viscères abdominaux et thorachiques peuvent être dans un état morbide sans qu'aucun changement correspondant puisse être remarqué dans l'exercice des facultés qu'on leur attribue. Quatrièmement, pourquoi les enfants chez lesquels ces organes sont bien développés, même dès leur naissance, ne manifcslcnt-ils pas toutes ces passions dès leurs premières années? Cinquièmement, plusieurs idiots, en grande partie sinon tout à fait privés de plusieurs de ces facultés affectives, ont néanmoins les viscères thorachiques et abdominaux complètement développés. Sixièmement, concevrait-on que des animaux de dilféienles espèces et ayant des viscères semblables manifestassent des facultés opposées? que, par exemple, le cœur pourrait être l'organe de la crainte dans la brebis et du courage dans le chien (1) ?

(i) Cet argument ne me parait pas avoir beaucoup de valeur; car un

Enfin Tobservaiion prouve d'une manière évidente que les facultés affeclives s'exercent avec plus ou moins de vigueur, selon que certaines parties du cerveau sont plus ou moins développées; nous démontrerons ce fait en traitant de chacune de ces facultés en parliculier. Ceux qui prétendent que, parce que la crainte et la colèi-e causent des palpitations de cœur, cet organe doit être le siège de ces passions, prennent l'eflét pour la cause. Par l'intermédiaire du système nerveux, les viscères abdominaux et thorachiquesontdes connexions intimes avec le cerveau, et il existe entre eux des sympathies trèsétroites. Les émotions et les maladies du cerveau produisent en conséquence des elfels marqués sur ces viscères; et, de lu même manière, les maladies de l'eslomacetdu foie exercent une intluence très-marquée sur le cerveau. Un étatd'excitation desfacultés intellectuellesmémeaflecte fréquemment les viscères; ainsi Malebranche rapporte qu'il était saisi de palpitations quand il lisait le Traité de l'Homme de Descartes, et Tissot, dans son ouvrage sur les maladies des gens de lettres, rapporte un grand nombre de cas dans lesquels une surexcitation des organes intellectuels avait occasionné des maladies des viscères, semblables à celles que peut produire la trop grande violence des passions. De même le vomissement peut être occasionné par une blessure du cerveau, et, cependant, le cerveau n'est pas le siège du vomissement ; d'un autre côté , des affections nerveuses peuvent, aussi bien que des affections viscérales, résulter d'une trop grande activité des passions, et c'est ainsi qu'elles donnent lieu à la paralysie, aux convulsions, à la démence et à l'épilepsie. Chacun sait que le chagrin fait couler les larmes, que la crainte occasionne une sensation de froid à la peau, le tremblement des membres; une digestion difficile peut donner lieu à l'odontalgie: pourrions-nous en inférer que

organe, en apparence le même, peut avoir des fonctions diÛ'éreiUes à remplir chez des animaux d'espèces diverses.

les glandes lacrymales sont les organes de la douleur, que les dents sont le siège de la digestion, que la peau elles membres sont les organes de la crainte? Enfin, pour nous servir des pa rôles d'Adelon, qui a adopté tous les arguments de Gall: «Les objections se présentent en foule contre toute cette doctrine. » Le docteur Prichard lui-même, quoique n'ayant nul autre siège à assigner aux passions, abandonne l'idée qui les plaçait dans les viscères tlioiacliiques et abdominaux, et reconnaît que la même émotion peut affecter différents organes chez différents individus. La crainte ou la terreur peuvent donner lieu chez une personne à l'évanouissement ou à des palpitations; chez une autre, elles afîectent le foie ou le tube intestinal; l'effet qu'elles produisent ne serait-il pas uniforme et invariable si ces émotions morales dépendaient de quelquesuns des ganglions du nerf grand-sympatliique?(Idée avancée par Bicliat. ) Le vague du langage populaire sur ce sujet suffirait pour prouver que les effets physiques des émotions sont très-variables. Les Grecs rapportaient la plupart des passions au foie, à la rate, au diaphragme; les Hébreux, aux intestins et aux reins ; les modernes les concentrent, en général, dans le cœur. La diversité des phénomènes qui ont lieu et qui varient selon les constitutions particulières prouve qu'ils ne sont que des effets secondaires produits par l'émotion au moyen des sympathies qui lient les fondions des viscères au cerveau, chaque organe étant affecté en raison de l'irritabilité plus ou moins grande dont il jouit (1 ) .

Certains philosophes ont comparé le volume du cerveau de l'homme à celui du cerveau de différentes espèces d'animaux, et ils en ont conclu (ju'il est l'oigane de l'esprit et que la supérioi'it*'^ de son développement dans l'homino indique sa supériorité nioiale sur les animaux; mais ces philosophes ne sont

(i) Pricliard's Rcviow ot the Docliines ol' a vital piinciple, etc., p. 79.

point parvenus à déterminer les fonctions des différentes parties de cet organe, de sorte que leurs découvertes sont restées sans importance pour la philosophie de l'esprit. Camper, voulant mesurer le volume du cerveau et apprécier, comme il le croyait , l'énergie correspondante des facultés intellectuelles, tira une ligue verticale parlant de la lèvre supérieure et arrivant à la partie la plus saillante du front; une autre ligne horizontale , croisant la première, partait des dents de la mâchoire supérieure pour arriver aux ouvertures externes des oreilles. Camper pensait que l'homme et les brutes ont d'autant plus d'intelligence que l'angle supérieur et interne formé par ces deux lignes est plus obtus, ou bien que l'intelligence est d'autant plus obtuse que l'angle facial est plus aigu. Mais cette manière de mesurer les facultés intellectuelles n'est pas plus correcte que celle que nous avons déjà mentionnée. L'angle facial ne répond qu'aux parties moyennes du cerveau situées vers le front; il ne préjuge rien pour tout ce qui a rapport aux portions latérales et postérieures; cette mesure ne pouvait donc qu'indiquer, en supposant même qu'il n'y eût pas eu d'autres objections à faire, que les facultés des organes qui répondent à la partie moyenne du front. En outre, chez la plupart des nègres, les os des joues sont extrêmement proéminents, ce qui rend l'angle facial aigu, alors même que leur front est développé et leurs facultés intellectuelles puissantes. Selon les idées de Camper, ces individus seraient même au-dessous des Européens les plus stupides, ayant le front très-peu développé, mais chez lesquels les joues ne font aucune saillie. L'angle facial ne peut donc servir de mesure pour ce qui concerne les facultés morales et intellectuelles de l'homme (1) .

Quelques physiologistes, tels que Sœmmering et Cuvier, ont comparé le volume total du cerveau au volume de la face,

(i) Phrénologie de Spurzheim.

ei, selon eux, les animaux sont d'autant plus slupides que leur face est plus large en proportion de leur cerveau. Mais il est facile de prouver que cette règle n'est pas infaillible. Montaigne, Leibnitz , Haller et Mirabeau avaient la face très-large et le cerveau très-volumineux. Bossuct, Voltaire et Kant avaient, au contraire, la face très-petite et le cerveau volumineux (1 ) .

Les différentes parties du cerveau ont également été comparées entre elles, dans l'espoir d'arriver à la découverte de leurs fonctions, d'abord le cerveau avec le cervelet, puis avec la moelle allongée et les nerfs, etc. ; mais ces recherches n'ont amené aucun résultat satisfaisant. Les philosophes anciens, tels qu'Aristote et ses disciples, qui assignaient des facultés différentes aux dilfércntes parties du cerveau, procédaient en imaginant des rapports supposés entre certaines parties du cerveau et les puissances intellectuelles; mais ces idées sont entièrement abandonnées des métaphysiciens et des philosophes. Enfin chacun sait qu'avant les découvertes de Gall aucune théorie des fonctions du cerveau ne pouvait être admise ni considérée comme ayant un certain degré de certitude dans la science comparable aux notions acquises sur la circulation du sang, les fonctions des muscles, des nerfs et des os (2).

(i) Phrénologie de Spiirzheim, page 61.

(2) On a poiirlant essayé de disputer à Gall riioniieur de sa découverte en aflirmant que plusieurs écrivains avaient aniérieuremont parlé de la pluralité des organes cérébraux. En réponse à de semblables assertions, je citerai les remarques suivantes extraites d'un des derniers n" de la Revue médico-chirurgicale d'Edimbourg : « Aucune grande découverte n'a probablement jamais été faite tout d'un coup; la i)]uparl du temps, des conjectures précèdent de longtemps les preuves irrévocables qui les établissent. Nous pensons qu'on ne peut revendiquer des droits à une découverte que pour autant qu'on l'a entourée de preuves éclatantes qui ont attiré sur elle l'allention publique et l'ont rendue évidente à tous les yeux. Si Harvey ou quelques autres n'avaient pas démontre la circulation du sang, toutes les suppositions de leurs prédécesseurs depuis Hippocrate n'auraient servi à rien. La plupart des contemporains dHarvey nièrent la vérité de sa décou-

Le docteur Roger , un des adversaires de la phrénologie, confesse que les fonctions du cerveau sont encore aussi incompréhensibles que son analoniie est complexe et diHîcile. Le même écrivain, dans le JN" 94 de la Revue d'Edimbourg, dit: «Même d(; notre temps, quoique plusieurs anatomisles célèbres aient consacré une grande partie de leur temps à la démonstration anafomique du cerveau, on n'est pas encore arrivé à le décrire d'une manière satisfaisante. On se contente de le soumettre à des coupes au moyen desquelles on en donne une description qui ne peut servir à rien. Le professeur et les élèves sont également endjarrassés quand il s'agit de tirer quelque déduction des faits anatomiques qn'ils ont sons les yeux. La mémoire reste chargée d'une foule de noms barbares qui ne se rattachent à aucune idée, et c'est ce qui a toujours rendu jusqu'à ce jour l'étude anatomique du cerveau fatigante et fastidieuse. Ici, c'est un espace ovale dans la matière blanche; là, c'est une ligne grise ou une courbe rouge; ce sont des masses de matières cendrées ou médullaires; des glandes, des granulations, des ventricules, des culs-de-sac et des fdjres innombrables , dont l'arrangement étonne les yeux et laisse l'esprit dans le vague le plus complet.

verte, et, plus lard, quand il Feuî rendue palpable, ils cherchèrent à prouver que la circulation était connue longtemps avant qu'il ne fût né. L'envie et la jalousie des contemporains se sont toujours élevées contre toutes les découvertes (N» 45, page 31 , janvier 185o). Si la pluralité des organes cérébraux avait été connue avant l'époque de Gall, comment eût-il été possible que la plume d'un physiologiste tel que Cullen eût écrit ce qui suit : a Quoique nous ne puissions douter que les opérations de notre intelligence dépendent d'un certain travail du cerveau, toutefois ce travail a toujours échappé à nos sens et nous n'avons jamais pu savoir si telle parlic de noire cerveau est plus que telle autre chargée des opérations intellectuelles , ni connaitre quelle importance les différentes parties du cerveau ont dans les opérations ; ainsi , dans l'état actuel de la science, il est très-dilBciie de découvrir quel peut être l'état du cerveau d'où dépendent les différences fonctions intellectuelles. (Practice of physic , vol. -1, S"Mo39.)

« Sans aucun doiile, les anatomistes parviennent, à force de travail, à nous conduire d'une manière assez régulière dans ce labyrinthe ; mais quand vient le tour des physiologistes et qu'il s'agit d'assigner des fonctions à ces innombrables circonvolutions de la masse nerveuse, la perplexité devient de plus en plus croissante, et la plupart se livrent aux conjectures les plus arbitraires et les moins prouvées. Quoique le cerveau soit généralement considéré comme l'organe des facultés intellectuelles, on a supposé que certaines parties donnent naissance aux nerfs des sensations générales et spécifiques, à ceux du mouvement et de la volonté ; les origines simples, doubles ou multiples des nerfs, qu'on a remarquées, ne sont pas supposées être en connexion avec ces fonctions séparées.

(c Jusqu'à nos jours les théories professées dans les différentes écoles sur l'étude du cerveau étaient si vagues, si obscures, si inexactes, si peu satisfaisantes, et les impressions qu'en recevaient les élèves étaient si confuses et si inintelligibles, qu'il semblait que le système nerveux ne pouvait être considéié que comme un assemblage inextricable, hors d'état de soutenir le parallèle avec les autres ouvrages de la nature. (Page 447-448.) Il était réservé à Gall d'introduire un autre mode d'investigation que celui suivi jus(pralors par les physiologistes et les métaphysiciens. Pour pouvoir arriver à la solutionde la question, il fallait démontrer lesdilierentespai'ties du cerveau dans leuis rapports avec les diverses facultés mentales. Il adopta donc dans ses recherches une méthode différente et incontestablement plus rationnelle. Nous allons tracer un tableau rapide de celte partie de l'histoire des progrès de la science.

Le docteur François-Joseph Gall, médecin à Vienne, et qui, plus tard, vint s'établira Paris, est le fondateur du système phrénologique (i). Doué d'un esprit essentiellement observa-

(i) Né à Tiffeiibriin , près de Pforzheim en Soiiabe, le 9 mars 1757; mort h Paris, le 22 août 1828.

r.OMBE. — TRMTi: UF. PUKrNOI.Of.IE. 8

leur , il avait remarqué dès sa plus tendre jeunesse que chacun de ses frères et sœurs , de ses compagnons de jeux et d'études, so distinguait par quelque talent ou aptitude pai'ticulière. Quelques-uns de ses compagnons d'école se faisaient remarquer par la beauté de leur écriture, d'autres obtenaient de grands succès dans l'arithmétique; ceux-ci brillaient dans l'étude de l'histoire naturelle, ceux-là par leur facilité à apprendre les langues. Les compositions de l'un étaient d'une élégance remarquable, le style d'un autre était sec et positif; tandis qu'un troisième se montrait essentiellement logicien et soutenait son opinion par des arguments irrésistibles. Leurs caractères étaient également différents, et cette diversité déterminait leurs sympathies et leurs antipathies. Un grand nonibre montraient la capacité nécessaire pour remplir des emplois auxquels ils n'étaient pas appelés; quelques-uns passaient leur journée à sculpter des figures en bois, d'autres employaient tout leur papier à tracer des figures fantastiques; quelques-uns employaient leurs loisirs à peindre, à cultiver des jardins, tandis que leurs camarades se livraient avec passion à des jeux bruyants ou parcouraient les bois à la recherche des fleurs, des insectes, des nids d'oiseaux, etc. Enfin, chaque individu présentait quelque trait de caractère qui lui était particulier. Gall avait observé, en outre, que ceux qui avaient montré d'abord des dispositions à l'égoïsme ou à l'astuce ne devenaient jamais, dans la suite, des amis bons et fidèles.

Son esprit observateur lui avait encore fait remarquer que les écoliers qui étaient ses émules les plus redoutables étaient ceux qui apprenaient facilement par cœur. Ces individus l'emportaient fréquemment sur lui dans les répétitions et lui enlevaient les places qu'il avait obtenues par le mérite de ses compositions originales.

Quelques années après, ayant changé de résidence, il eut encore occasion de rencontrer des individus doués du talent

d'apprendre par cœur et de répéter facilement ce qu'ils avaient appris. C'est à cette époque qu'il remarqua que les écoliers de celte catégorie avaient les yeux proéminents, et il se souvint que ses premiers compagnons d'études étaient aussi remarquables par la même particularité. Entré à l'université, il observa les étudiants aux yeux saillants, et il reconnut qu'ils excellaient tous à apprendre rapidement par cœur et à réciter correctement ce qu'ils avaient une fois appris, quoique la plupart d'entre eux ne fussent nullement remarquables, d'ailleurs, par leur intelligence. Ce fait avait du reste aussi frappé les autres étudiants, et quoique la connexion entre la faculté d'apprendre par cœur et le signe extérieur qui la décèle ne fut pas, à cette époque, établi avec assez d'évidence pour qu'on pût en tirer une conclusion philosophique, Gall ne put s'empêcher de penser que cette coïncidence n'était pas tout à fait accidentelle. En conséquence, dès cette époque, il soupçonna qu'elles avaient des rapports importants l'une avec l'autre. A force d'y réfléchir, il comprit que, si la mémoire des mots était indiquée par un signe extérieur, il pouvait en être de même pour les autres facultés intellectuelles; tout individu distingué par une faculté mentale bien tranchée devint donc l'objet de son attention, 11 finit peu à peu par se convaincre qu'il pouvait, à cei'tains signes extérieurs, i-econnaître chez les individus leurs dispositions pour la peinture, la musique et les arts mécaniques. Ayant fait la connaissance de quelques personnes remarquables par l'énergie de leur caractère, il observa encore que certaines parties de leur tête étaient fortement développées : ce nouveau fait lui suggéra l'idée de chercher sur le crâne des signes indiquant la prédominance des facultés alfeclives, mais jamais il ne lui vint dans l'idée de croire, comme on l'a erronément soutenu, cpi'il fallût attribuer à la forme du crâne les talents et les propensions caractéristiques des individus, mais bien au cerveau. En poursuivant

ses observations sur un sujet que le hasard lui avait fcjurni, il ne larda pas à rencoulrer des diiïicullés d'un ordre Irès-élevé. Ignorant, à celle époque, les o[)inions des physiologistes sur le cerveau et des mélaphysiciens sur les facultés mentales, il s'était contenté d'observer simplement la nature. Quand il voulut étendre ses connaissances par la lecture, il trouva dans les livres le plus désespérant conllit entre les opinions cjui tour à tour avaient eu la vogue , et, pendant quelque temps, il douta de ses propres observations : les affections et les passions étaient par la plupart attribuées aux viscères abdominaux et thorachiques, et, tandis que Pylhagore, Aristote, Platon, Galien, Haller et quelques autres physiologistes plaçaient l'âme ou les facultés intellectuelles dans le cerveau , Van Ilelmont la faisait siéger dans l'estomac. Descartes et ses disciples dans la glande pinéale, Drelincourt et quelques autres dans le cervelet.

Un grand nombre de philosophes et de physiologistes croyaient que tous les hommes naissent avec des facultés intellectuelles égales, et que les différences qu'on observe entre eux ne dépendent que de l'éducation et des circonstances au milieu desquelles ils se trouvent placés. On ne pouvait admettre ces assertions sans en conclure qu'aucun signe extérieur ne pouvait déceler les facultés prédominantes, et que, conséquemment, l'espérance qu'il avait conçue de découvrir par l'observation les fonctions des différentes parties du cerveau, n'était point fondée. Mais il se convainquit de leur peu de fondement en réfléchissant que ses frères, ses sœurs et ses condisciples avaient tous reçu une éducation à peu près semblable et que néanmoins tous étaient remarquables par des facultés ou des propensions différentes sur lesquelles l'éducation et les autres circonstancesaccidenlellesn'avaientparu exercerqu'un contrôle limité; et qu'en outre, assez fréquemment des personnes dont l'éducation avait été conduite avec le plus grand soin et qui avaient reçu les leçons des maîtres les plus capables et les plus

dévoués, étaient restées bien en arrière de leurs camarades. « Souvent, dit-il, on nous accusait de manquer de bonne volonté ou de zèle, mais un grand nombre, même avec le plus ardent désir d'avancer, ne pouvaient, malgré les elForts les plus obstinés, s'élever au dessusde la médiocrité, tandis qu'un petit nombre de privilégiés surpassaient tous les autres sans efforts, et pour ainsi dire, sans s'en apercevoir. Et, en effet, nos professeurs ne semblaient pas attacher une grande confiance au système de l'égalité des facultés , car ils se montraient toujours disposés à exiger moins d'un écolier que de l'autre. Ils parlaient sans cesse de dons naturels, de dons de la divinité, et consolaient leurs élèves par les paroles de l'Evangile: « Personne ne doit compte de sa vie qu'en proportion des dons qu'il a reçus de la divinité (i). »

Convaincu par les faits que les dispositions intellectuelles et morales de l'homme tiennent primitivement à la nature de son organisation, il trouva la même obscurité dans les auteurs relativement aux signes extérieurs indicpianl ces facultés : au lieu de rechercher des signes extérieurs répondant aux facultés différentes du langage, de la musique, de la peinture et des arts mécaniques qu'il avait observés dans ses condisciples, les métaphysiciens ne pailaient que des facullés générales, telles que la perception, la mémoire ou l'imagination, la conception et le jugement; e[, quand il tacha de l'cconnaitrc sur la tète les signes extérieurs correspondant à ces facullés générales et de déterminer l'exactitude des doctrines physiologiques établies par les auteurs dont nous avons parlé, en ce qui a rapport au siège de l'esprit, il ne i-eiiconlra que perplexités sans fin et des difiicullés insurmontables.

Abandonnant donc toute théorie et idée préconçue, Gall se livra entièrement à l'observation de la nature. Ami du

(i) Sur les Fonctions ihi Cerveau, tome V, page 12, et préface.

docteur Nord , médecin de l'hospice des aliénés à Vienne, il eut de fréquentes occasions de faii-e des observations sur les maniaques. Il visita les pi'isons et les écoles, et fut admis à la cour des princes, dans les collèges, dans les cours de justice, et chaque fois qu'il rencontrait un individu remaïquable par ses talents, ses vertus ou ses vices, il l'observait et étudiait avec la plus grande attention la conformation de sa tête. C'est ainsi qu'insensiblement il parvint à reconnaître que les facultés intellectuelles sont, jusqu'à un certain point, indiquées par la conformation extérieure de la tête.

Jusqu'alors, on n'avait tenté d'apprécier les fondions du cerveau qu'en étudiant quelque indication de la physionomie. La réflexion le convainquit que la physiologie devait rester imparfaite tant qu'elle ne s'appuierait pas sur l'anatomie. Ayant eu l'occasion d'observer une femme de cinquante ans, hydrocéphale dès son enfance, et qui, quoique d'une santé débile, possédait un esprit aussi actif et aussi étendu que celui de la plupart des individus de sa classe, le docteur Gall déclara qu'il croyait que la structure du cerveau devait être différente de celle qu'on lui avait supposée jusqu'alors. Tulpius avait également émis cette vérité, en observant un hydrocéphale qui jouissait de ses facultés mentales. Il sentit donc la nécessité de se livrer à de nouvelles recherches anatomiques sur la structure du cerveau. Chaque fois qu'une personne, dont il avait pu observer la tête pendant la vie, venait à mourir, il demandait la permission d'examiner son cerveau, et il parvint à établir comme règle générale, que cet organe, enveloppé de la duremère, présentait une forme correspondante à celle du crâne pendant la vie.

La marche graduelle que suivit le docteur Gall dans ses découvertes mérite d'être étudiée avec ailonlion: il ne commença pas, comme beaucoup de personnes l'ont imaginé, par disséquer le cerveau, dans l'espoir d'arriver ainsi à découvrir le

siège des facultés mentales; et, comme d'autres l'ont pensé, il ne traça pas sur le crâne divers compariimenls pour leur assigner à cliacun une faculté créée d'avance dans son imagination: il observa, au contraire, la coïncidence qui existe entre les dispositions morales et intellectuelles de l'individu et la conformation de sa tête. Il s'assurait ensuite, en enlevant le crâne, que la forme en était indiquée par cette boîte osseuse. Ce ne fut qu'après avoir parfaitement établi ces faits, qu'il en vint à disséquer le cerveau et à jeter de si vives lumières sur l'anatomie de cet organe.

Ce fut à Vienne, en 1786, que Gall donna les premières leçons sur son système. En 4800, le docteur Jean-Gaspard Spurzhcim (i) commença à étudier la phrénologie sous la direction de ce grand observateur, aux leçons duquel il assista cette année pour la première fois. En 1804, il s'associa à ses travaux, et depuis lors, non-seulement il enrichit son système de découvertes importantes pour l'anatomie et la physiologie du cerveau, mais il contribua principalement à jeter un grand jour sur les vérités qu'elle enseigne, en formant de leurs observations respectives un intéressant et sublime système de philosophie morale. Si la phrénologie est répandue en Angleterre, c'est à ses ouvrages et à ses efforts personnels qu'on en est redevable.

Au début de ses recherches, Gall n'aperçut pas et ne pouvait apercevoir les résultats immenses auxquels il arriverait, ni les rapports que chaque fait successif, à mesure qu'il les découvrait, pourrait avoir avec l'ensemble d'un système que le temps et l'expérience devaient seuls mettre en lumière. Ayant pesé toutes les circonstances, il proclama hardiment ses idées, sans aucune autre considération que son amour de la vérité. Ficmarquant, par exemple, que l'intensité du désir de

(i) NéàLonf;\vy, près de Trêves, sur la Moselle, le 31 octobre 1776; mort ;i Boston aux Llats-Unis, le dO novembre 1852.

la propriété coïncidait avec le développement d'une partie du cerveau, il annonça co fiiiiot appela cet organe l'organe du vol, car il s'était convaincu qu'il est proéminent chez les voleurs. Quand il eut découvert que la propension à cacher ses pensées était en rapport avec une autre partie du cerveau, il annonça ce fait comme une vérité isolée et nomma cette partie l'organe de laruac, car il l'avait trouvé très-développé chez les criminels adroits et astucieux. En poursuivant cette voie, il découvrit l'organe de la bienveillance, et successivement tous les autres. Cette manière de procéder n'avait, à coup sur, rien d'hypothétique, et il avait si peu de disposition à inventer une théorie que, dans ses premiers cours, on lui reprocha de manquer tout à fait d'un ordre systématique ; son seul désir semblait être d'établir purement et simplement les faits qu'il recueillait en observanl la nature, laissant à l'avenir le soin d'en faire ressortir la valeur et de les appuyer par de nouvelles observations.

En conséquence, aussitôt que l'observation eut constaté un grand nombre de faits et que les fonctions des organes cérébraux eurent été envisagées sous un jour philosophique, un nouveau système de philosophie intellectuelle sembla surgir spontanément du milieu du chaos d'une foule de systèmes erronés.

Quoique les découvertes fussent déjà assez nombreuses, il fut, au premier abord, impossible d'apercevoir les rapports qu'ilspouvaientavoirentre eux, etla doctrine parut, pendant quelque temps, comme un assemblage indigeste de matériaux hétérogènes; le public accueillit par des quolibets l'annonce des organes du vol, de la rixe et de la ruse, et une teinte de ridicule, dentelle s'est difficilement débarrassée, fut jetée sur cette science. A cette époque, la doctrine se présentait comme une espèce de science physiognomonique sans résultat apparent et n'offrant qu'un attrait médiocre aux hommes sérieux. Néan-

moins, après quelques années d'étude et quand la philosophie eut éclairé de son flaml)eau les faits découverts par l'observation, la phrénologie apparut comme la véritable science de l'esprit humain, et sa haute utilité fat comprise. Bientôt elle prit le rang qui lui était assigné dans les sciences naturelles; elle revêtit un caractère plus digne, et prit un nom plus scientifique; car, comme l'a fort bien dit Middleton : « Aucune vérité ne peut blesser ni entraver les bons effets d'une autre vérité, quelle qu'elle soit; toutes ont une essence commune et se tiennent nécessairement entre elles, de la même manière que les gouttes de pluie qui tombent séparément dans la rivière s'y mêlent, s'y identifient, et accroissent par leur masse la puissance du courant général (i).»

Maintenant que nous avons exposé les principes de la phrénologie et les moyens d'apprécier les vérités qu'elle enseigne, nous réclamons l'attention du lecteur sur un point. Nous avons beaucoup entendu parler (yantiphrénologiies, et nous demanderons ce qu'on entend par cette dénomination? Veut-on désigner par là ceux qui, comme lord Brougham ou lord Jeffrey, nient que l'esprit, pour sentir et réfléchir, ait besoin d'organes matériels? Nous répondrons que ces personnes doivent être désignées sous la dénomination plus générale (\' antiphysiologistes; car, connue nous l'avons déjà prouvé, il n'est pas un seul physiologiste en Europe qui ne considère le cerveau comme l'organe de l'esprit, et ses blessures comme pouvant troubler les facultés intellectuelles. Considérera-t-on comme antiphrénologues ceux qui, admettant que le cerveau est l'organe de l'esprit, soutiennent qu'il agit en totalité pour chacune des opérations intellectuelles? Mais, alors, nous les prierons de concilier avec cette théorie le phénomène des rêves, du génie partiel, de l'idiotie partielle, des monomanies ; d'ex-

(i) Middleton's Life ofCicero. Préf.

COHUr. TRAITÉ DE niRF.NOLOlili:. 9

pliquer comment il se fait qu'une lésion du cerveau porte atteinte à certaines fonctions intellectuelles, tout en laissant les autres intactes? Comment, enfin, se fait le développement successif des facultés intellectuelles de l'enfance à l'âge mùr? Si, par antiphrénologues, on veut désigner ceux qui admettent que l'esprit manifeste une pluralité de facultés au moyen d'une pluralité d'organes, tout en déniant seulement que les phrénologucs soient parvenus à en déterminer le siège, nous leur demanderons s'ils entendent nous contester ces trois pro- 1 positions fondamentales :

1° Que l'anatomie ne peut, à elle seule, révéler les fonctions d'un organe;

2° Que la réflexion et les sensations ne suffisent pas pour nous révéler l'existence des organes;

5° Que les actes moraux et intellectuels sont en raison de certains développements du cerveau.

S'ils nient ces principes, nous leur dirons qu'ils se refusent à l'évidence; mais s'ils les admettent, nous leur demanderons quels sont les rapports qu'ils ont trouvés, par suite de leurs observations, entre les différentes formes du cerveau et les ma- j nifestations des actes intellectuels; car, jusqu'à ce qu'ils aient rassemblé des observations qui leur soient propres, ils ne seront pas compétents pour combattre celles des autres. Mais jusqu'à présent, nous l'affirmons hautement, jamais un anti plirénologue n'est venu fournir des faits contradictoires à ceux que nous avons établis. Cette dénomination ne semble donc devoir désigner que ceux qui, comme les Ptolémées au temps de Galilée, se plaisent à nier que la phrénologie soit une vérité, sans connaître suffisamment les principes et les faits sur lesquels elle repose, et qui n'ont d'ailleurs nullement la prétention de nous combattre par des observations ou des idées nouvelles.

COUP D'OEIL GÉiSÉRAL

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