I ' 1 S IV
Organe de la distance.
J’ai été conduit à la découverte de cette faculté , par l’observation des actes de certains animaux, et quelques faits recueillis chez l’homme. Je ne crois pas que l’on puisse confondre la faculté de l’étendue avec celle de percevoir la distance; l’une peut exister indépendamment de l’autre. Apprécier d’étendue ou le volume d’un corps, c’est avoir une idée de tous les points de sa surface; tandis que la distance consiste seulement dans l’intervalle qui existe entre deux points d’un corps , ou deux objets placés en différent lieu. Je m’explique : l’aigle qui, du plus haut des airs, s’élance sur sa proie comme un trait , doit avoir, avant d’agir, une juste idée de la distance qui le sépare de sa proie, pour ne pas tomber en deçà ou au delà. Le renard qui se jette sur une poule , la manquera certainement s’il n’a calculé juste l’intervalle qui l’en sépare. Un chasseur m’a dit avoir vu un renard qui, après avoir manqué une poule, répéta deux fois le même saut , afin de voir pourquoi il n’avait pas réussi dans son opération.
Comment certains oiseaux qui ne vivent que de poisson , et dont le bec est très-effilé, pourraient-ils saisir leur proie, s’ils n’avaient pas une juste idée de la distance ? le chasseur qui lire sur une pièce de gibier , doit , pour réussir, avoir une juste idée de l’intervalle qui existe entre l’animal et le canon de son fusil. La faculté de la distance est indispensable aux oiseaux de proie. C’est elle qui constitue le bon chasseur : réunie à la faculté de la résistance, elle devient d’un secours précieux aux joueurs de quille et de palet .
En comparant les cerveaux du dinde et de l’aigle , j’ai remarqué une difference très-sensible dans le développement de la partie cérébrale placée en i , fig. 7 , pl. 1 bis ; celle-ci était bien plus arrondie et bombée sur le cerveau
TRAITÉ
de l’aigle que sur celui du dinde : il existe , surtout entre les cerveaux des oiseaux do proie et ceux des granivores, une différence remarquable sous ce rapport : d’où résulte, dans la disposition de la voûte crânienne , une différence de conformation sensible dans sa partie antérieure comparée chez ces deux classes d’animaux. On peut rapprocher la voûte du crâne de la buse et de l’effraie , fig. 7 et 8 , id. pl. , de celle de la poule , id. pl. , fig. 9. Que l’on examine le cerveau delà grande chouette , pl. LXXIII, fig. 5 , et l’on verra que la partie du lobe antérieur qui répond au point que je viens d’indiquer chez l’effraie et la buse , est très- arrondie. J’ai retrouvé la même disposition chez le grèbe, pl. LII, fig. 1 ; le cormoran , pl. LV, fig. 1 ; le guillemot, pl. LIX, fig. 7; elle est très-apparente sur le cerveau de l’hirondelle, pl. LXXIII , fig. 9. Je la trouve encore très prononcée sur le cerveau des canards et des oies sauvages. Je crois que cette faculté donne aux oiseaux voyageurs une idée de la distance parcourue. J’ai comparé ensemble quatre individus , dont deux étaient remarquables par leur adresse au tir et au palet, et les deux autres d’une grande maladresse pour ces exercices. Chez les deux premiers la région marquée 17 , pl. XCI , fig. 2 , était évidemment plus prononcée que chez les seconds. J’engage les phrénologistes à répéter encore ces expériences. J’ai déjà dit que la faculté de percevoir la distance devait être le caractère distinctif de certaines espèces ; tels sont les oiseaux de proie chez les oiseaux , le renard , le chat parmi les quadrupèdes : on sait avec quelle adresse et quelle justesse celui-ci saute d’un toit sur un autre. Le chamois qui se précipite d’un roc sur l’autre , et sur une place où il peut à peine mettre ses pieds, doit avoir la faculté de percevoir la distance dans un trèshaut degré.
Je connais un chasseur qui possède deux lévriers, bien différens pour la faculté de la perception de la distance : l’un manque toujours un lièvre ou un lapin plusieurs fois avant de s’en emparer; il est très-rare, au contraire, que l’autre fasse deux sauts pour le saisir. J’ai employé, mais vainement, tous mes efforts pour me procurer le crâne de ces deux animaux.
Organe du sens géométrique.
Si l’on examine avec soin la manière dont volent ou marchent les animaux, on trouvera qu’il existe entre eux des différences assez remarquables. Les pigeons, les corbeaux , les alouettes , volent par troupe et sans aucun ordre; les étourneaux , les moineaux , les perdrix , sont dans le même cas. Il est d’autres oiseaux, au contraire, tels qué les canards, les oies, les macreuses, qui marchent, nagent ou volent en suivant un ordre très-régulier. Les macreuses forment souvent à la surface de la mer de longues lignes noirâtres ,
d’une grande régularité. Toutes les personnes qui ont observé les oiseaux de passage dans leur vol , ont dù être frappées de ces espèces do figures géométriques que certaines espèces tracent dans l’air : le plus souvent c’est celle d’un triangle extrêmement régulier. Celle manière do voler des canards , des oies et des cygnes, èjait connue dès la plus haute antiquité : Pline , dans son 23* livre, dit , en parlant de ceux-ci : liburnicartim modo , rostrato impetu feruntur , facilins itàfindentes aéra , quàm si recta fronte impellerent : a tergo sensim dilatante se cuneo porrigitur agmen, largèquo impellenti prœbetur aurœ; colla important prœcedentïbus,fessos duces ad terga recipinnt.
Personne , avant moi , n’avait cherché à démontrer que celte faculté dépendit d’une organisation spéciale. Les faits que j’ai recueillis à ce sujet me paraissent assez nombreux pour être à l’abri de toute attaque.
Avant d’indiquer le siège de l’organe du sens géométrique à la surface du crâne chez les oiseaux , jo dois faire remarquer que je divise la partie antérieure du bord orbitaire en quatre régions, à partir de dedans en dehors, c’est-à-dire du point x au point y (1). Si de ces quatre régions, comprises entre ces deux points , on examine avec soin celle indiquée par le n° 18, pl. XCIII , fig. 4 , on la trouvera très apparente , sans aucune exception, chez toutes les espèces qui voyagent en décrivant des figures géométriques. Je ci. terai comme exemple de ce mode d’organisation , le canard sauvage , pl. LI , fig. 4 ; l’oie sauvage , id. pl. , fig. 1 ; le canard piîet, pi. LIU , fig. 1 ; le morillon, id. pl. , fig. 2; le cravant, le souchet et la bernache , id. pl., fig. 8, 4 et 5.
La même organisation se retrouve encore chez les macreuses, pl. LU, fig. 2 et 3 ; le grèbe , le canard sifïïeur et la sarcelle , id . pl. , fig. 1, 5, et 4. La pl. LXX1I représente cinq cerveaux appartenant à des oiseaux possédant la faculté en question dans un assez haut degré.
Tous les crânes que je viens de mentionner , contrastent d’une manière remarquable dans le point que j’ai indiqué , avec ceux des oiseaux qui volent irrégulièrement; tels sont les corbeaux, les goélands, les pigeons, etc.
Tous les animaux qui mettent dans leur manière de marcher , de voler ou de nager, un certain ordre, ont cet organe plus ou moins développé. Je l’ai trouvé chez l’oie et le canard domestique, bien que moins prononcé que chez les individus sauvages du même genre. Je crois que c’est cet organe qui contribue à rendre le cerveau du hareng plus large dans sa partie antérieure (2) : on sait que ce poisson nage par bandes assez régulières. C’est encore le même organe qui donne au crâne du lemning une forme carrée. (Voir la fig. 8 de la pl. XXIX.) Les personnes qui ont lu l’histoire de ce rat de la Norwège , savent que ce petit animal voyage dans un ordre de bataille admL rable.
(I) Voir la figure 4 de la pl. XC1U.
( !) Voir la figure 7 de la pl. LXXI.
TRAITÉ
La faculté que j’ai découverte chez les animaux , existe-t-elle aussi chez l’homme , et contribue-t-elle à former, seule ou réunie à d’autres, le talent du géomètre ? c’est ce que j’ignore : c’est au temps et à l’expérience à nous instruire sur ce point.
.S vi.
Organe de la résistance. — Organe appréciant la densité des corps.
Gall n’a rien dit de cette faculté et de son organe , que Spurzheim donna d’abord comme probable , et dont l’existence n’est plus contestée maintenant. Non-seulement j’ai découvert cet organe chez les animaux, mais je crois avoir donné à l’histoire de cette faculté un plus grand développement, en l’appliquant à plusieurs vertébrés , et en faisant voir le rôle important qu’elle joue dans les actes des espèces qui en sont pourvues dans un haut degré. Spurzheim désigne cette faculté sous le nom de pesanteur ; mauvaise expression , puis, qu’elle indique cette loi générale en vertu de laquelle les corps gravitent les uns vers les autres. Un phrénologisle distingué d’Édimbourg , M.-G. Mackenzie , a proposé le mot résistance , expression préférable en la prenant dans le vrai sens que l’on doit y attacher , c’est-à-dire comme la faculté qui nous permet d’apprécier la densité des corps qui nous entourent.
La faculté de saisir la résistance des corps ou leur densité, est loin d’être perçue de la même manière par tous les individus de la même espèce ou d’espèces différentes. L’oiseau de proie qui veut s’emparer d’un animal , ne doit pas seulement calculer la distance qui l’eu sépare , mais encore développer une force d’ailes égale à la résistance de l’air qui l’environne. Les hirondelles, les martinets , les frégates , parcourent dans l’air des distances incroyables. Comment pourraient-elles, sans une juste appréciation de la résistance de ce fluide , donner à leurs mouvemens cette régularité et celte grace qui nous étonnent ? Voyez la cresserelle qui plane au-dessus et à une très-grande hauteur d’un mulot qu’elle veut saisir ; la rapidité de ses ailes est telle qu’elle parait presque immobile : en un clin d’œil elle se laisse tomber comme une pierre, s’empare de sa proie et s’envole en exécutant des mouvemens bien différens de ceux qu’elle avait d’abord employés.
La faculté de percevoir la densité de l’air, devient surtout indispensable aux oiseaux qui sont obligés de franchir des espaces considérables : tous ne doivent ils pas modifier leur vol , suivant la direction et la densité de l’air ? comment les oiseaux palmipèdes pourraient-ils nager avec facilité , s’ils n’avaient pas dans leur cerveau une perception exacte de la résistance que leur offre le liquide qui les supportent? Qui n’a observé les mouvemens si légers et si gracieux du cygne , résultant en partie de la juste appréciation de la résistance qu’il oppose à l’eau avec ses pattes, et à l’air en déployant ses ailes comme les voiles d’un navire ? n’est-ce pas la même faculté de percevoir la
résistance des corps, qui contribue à rendre le pas des chevaux et des mules plus ou moins sûr? n’est-ce pas elle encore qui fait déployer à quelques animaux sauteurs , un degré de force égal à l’espace qu’ils ont à franchir? Quelle différence ne remarque -t-on pas entre quelques hommes, sous le rapport de certains exercices dans lesquels la perception de la résistance est nécessaire? Comment se fait-il que de deux frères , l’un excelle dans les exercices de la natation, du saut , du patin , etc. , tandis que l’autre peut à peine se tenir en équilibre sur la glace , ne peut jamais apprendre à nager? J’ai connu dans mon pays une famille composée de quatre garçons ; tous , dès l’âge le plus tendre, montraient une disposition étonnante à exécuter avec grace toutes sortes d’exercices : ils excellaient surtout dans l’art de monter à cheval , et seraient devenus au besoin d’excellens équilibrâtes. Je connais, au contraire, plusieurs personnes d’une maladresse étonnante pour les exercices du corps : l’une, entre autres, est d’une telle gaucherie , qu’elle a été renvoyée de la garde nationale pour le seul motif de son défaut de tournure : rien de plus comique effectivement que tout son ensemble.
J’ai consulté plusieurs personnes remarquables pour bien patiner , danser avec grace, faire toutes sortes d’exercices du corps avec facilité, et je n’en ai pas rencontré une seule qui ne jouât bien au billard, et n’excellât dans les exercices dans lesquels il est nécessaire d’apprécier la résistance des corps. Chez toutes j’ai trouvé la région marquée 19, pl. XCI, fig. 2, très-développèe.
Chez tous les oiseaux de proie , tels que les aigles , les chouettes , j’ai trouvé que la région marquée 19, pl. XCIII , fig. 4, était très-saillante. Il en est de même chez l’hirondelle , le martinet, chez tousles oiseaux voyageurs sans exception , et chez les oiseaux plongeurs. On peut consulter à cet égard les crânes des animaux de ces diverses classes représentés dans mon atlas. Je suis très-disposé à croire que c’est celte faculté qui est mise enjeu dans les oiseaux dits culbitans : on sait que ces pigeons s’élèvent d’abord à une grande hauteur, et font ensuite plusieurs tours sur eux-mêmes à la manière des saltimbanques.
Dans les quadrupèdes, la région indiquée par le n° 19, fig. 1 , pl. XCII, est celle qui me parait être le siège de celle faculté. Elle est très-apparente chez le chat : c’est cette partie du cerveau qui contribue à renfler la partie antérieure et moyenne du crâne de l’écureuil. J’ai trouvé cet organe très-prononcé sur le crâne des chauves-souris. Je regrette vivement que les bornes imposées à mon ouvrage ne me permettent pas d’insérer ici un travail sur la faculté de la résistance, présenté à la Société phrônologique d’Édimbourg , par l’un de ses membres les plus distingués, M. James Simpson : on le trouvera consigné dans le vol. du journal publié par cette Société. L’auteur ne s’est pas contenté de recueillir plusieurs faits très-remarquables sur cette faculté , il en a encore fait l’analyse avec un esprit de logique et d’observation qui lui fait infiniment d’honneur. Il a surtout démontré par la théorie et l’expérience, que cette faculté existait â un haut degré chez les personnes qui s’occupaient
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de dynamique, et s’appliquaient à saisir les divers degrés de forces mécaniques. , /
S VIL
Organe des localités. — Faculté de s’orienter.
Voilà sans contredit une faculté dont l’existence est bien connue de tout le monde , et dont jusqu’à Gall , aucun philosophe ou naturaliste n’avait donné une solution satisfaisante. Si ce médecin a bien précisé chez l’homme la partie du système nerveux cérébral qui est le siège de cette faculté , il n’en est pas de même de son application au système nerveux et aux crânes des animaux vertébrés , chez qui il commet des erreurs très-graves que je ferai connaître lorsqu’il sera question d’appliquer la phrénologie.
C’est un spectacle vraiment admirable et bien digne de fixer l’attention d’un esprit réfléchi, que celui de ces peuplades d’oiseaux voyageurs, qui peuvent sans aucune espèce de boussole , traverser dans l’air des espaces de quatre» cinq et six cents lieues , et revenir au point d’où elles étaient parties. Ce phénomène avait paru si extraordinaire à quelques savans , qu’ils l’attribuèrent à un sixième sens dont ils ne démontrèrent pas l’existence. Que d’hypothèses n’a-t-on pas inventées pour expliquer cet acte , qui paraît tenir du prodige ? les uns prétendaient que si les chiens revenaient facilement chez leur maître, c’était parce que celui-ci avait laissé dans l’atmosphère des émanations qui servaient de guide à l’animal ; cependant , comme il n’était guère supposable que ces émanations existassent encore après deux mois d’absence, et que l’on avait vu des chiens revenir après une époque bien plus éloignée, il fallut rejeter cette opinion. J’ajouterai que les chiens ne sont pas les seuls animaux qui s’orientent facilement : les oiseaux qui retournent à leur ancienne demeure après six mois d’absence , n’ont pu trouver dans l’atmosphère des émanations qui servissent à les diriger.
Quelques personnes crurent pouvoir expliquer la faculté de s’orienter chez les oiseaux, par leur seule position élevée dans l’air, qui augmentait ainsi, disait-on , le champ de leur vue : je conçois facilement comment la vue peut être nécessaire pour reconnaître les lieux où l’on veut s’arrêter ; mais je nie formellement qu’elle soit absolument nécessaire pour s’orienter. Je citerai à cet égard une observation qui me paraît sans réplique. Il m’est arrivé plusieurs fois d’entendre passer au-dessus de moi, à une très-grande hauteur, et par la nuit la plus obscure, des bandes d’oiseaux voyageurs. J’ai vu des chiens et des chevaux retrouver leur chemin nonobstant la plus grande obscurité.
Des naturalistes ont supposé que les fleuves pouvaient servir de boussole aux oiseaux voyageurs ; mais celte opinion me paraît tout à fait gratuite. Il est impossible que par une nuit très-obscure, les oiseaux puissent distinguer les rivières : d’ailleurs quand ces animaux traversent un espace de plusieurs centaines de lieues, placés entre l’air et une plaine liquide sans limites, je
voudrais bien savoir quels sont les objets qui peuvent leur servir de boussole; cependant ils ne s’écartent point de la route qui doit les conduire aux lieux qu’ils vont habiter. Deux facultés dont j’ai découvert les organes chez les oiseaux voyageurs , la distance et la résistance , me paraissent jouer un trèsgrand rôle dans la faculté de s’orienter que possèdent ces animaux. La première , en leur donnant la conscience de l’espace parcouru ; la seconde , en leur faisant probablement apprécier la direction des vents. Je considère ces observations que personne n’avait faites avant moi , comme propres à éclairer l’histoire de la faculté que je traite maintenant.
D’autres naturalistes ont prétendu que l’attrait que les oiseaux voyageurs auraient pour certains pays , serait la cause de leur voyage. Georges Le Roi , en réfutant cette opinion , prétend que l’incommodité de la température , qui ne convenait plus à la constitution de l’animal , a donné lieu de proche en proche aux émigrations, que le temps a fini par régulariser. Il ajoute que l’époque des voyages est précédée , chez les oiseaux , de réunions nombreuses , destinées, selon lui , à donner des renseignemens et des instructions aux jeunes oiseaux sans expérience. Ces faits cités par Georges Le Roi sont exacts ; seulement rien ne prouve que leur voyage soit l’objet de leur babil. D’ailleurs il existe plusieurs espèces d’oiseaux qui vivent par couple , qui se séparent de leurs petits avant l’époque des voyages; et cependant ceux-ci ne retrouvent pas moins bien leur route.
Quant à l’influence du climat, considérée par Georges Le Roi comme cause de voyages, je la crois fondée , et tout ce que Gall a dit pour la réfuter ne me paraît que spécieux. Voyons quelles sont les objections que Gall considère comme victorieuses.
« (1) Georges Le Roi a oublié complètement que les animaux voyageurs retournent au printemps dans le pays qu’ils avaient quitté en automne. Qu’estce donc qui les force à quitter un climat où ils se trouvaient bien pendant que l’hiver régnait chez nous , et où ils pourraient se trouver bien tout le long de l’année ? S’il était vrai que l’incommodité d’une température qui ne convenait plus à la constitution de l’animal , eût donné lieu à l’émigration , celte incommodité les engagerait, tout au plus , à fuir le climat dont la température les incommode , pour en chercher un plus doux ; mais nullement à revenir, nonseulement dans le même pays , mais encore dans le même lieu qu’ils ont quitté : ce que nous voyons cependant arriver.
Si c’était l’inclémence de la saison qui inspirât aux animaux voyageurs le penchant à émigrer , pourquoi le froid le plus rigoureux pendant lequel les moineaux , les perdrix, les corneilles gèlent en l’air , ne les dé termine-t-il pas à émigrer dans des contrées plus méridionales?
On dit que c’est le défaut de nourriture qui force les oiseaux d’émigrer ; mais dans ce cas, qui est-ce qui les engage à revenir au printemps, puisque dans
(1) Gall , vol. 4 . tîdit. in-8", page 441.
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ïe pays où ils s’étaient retirés, ils trouveraient à manger toute l'année ; du . reste, les oiseaux émigrent bien avant le temps où la nourriture viendrait à leur manquer. »
Observation .
P 'Tl* -a. 'v ?
Tout ce passage de Gall me paraît abonder en raisonnemens spécieux, et pèche par l’inexactitude des faits , qui paraissent en contradiction avec ce que l’expérience nous démontre. Si Gall avait voulu se donner la peine d’étudier avec plus de soin les mœurs des oiseaux voyageurs , il eût pu se convaincre que l’inclémence du climat peut avoir une grande influence comme cause déterminante des voyages , en privant les oiseaux des substances dont ils font leur nourriture. Si nous examinons quelle est l’époque de l’année , et sous quelle influence les myriades d’oiseaux voyageurs viennent dans nos climats, nous verrons que c’est lorsque le froid du Nord vient flétrir les végétaux, ou donner la mort à une multitude d’insectes dont ces animaux faisaient leur nourriture. Il est si vrai que la température a de l’influence sur les transmigrations des oiseaux, qu’en Normandie où il en passe beaucoup , leur quantité est toujours en raison de l’intensité du froid. Il n’y a pas un seul chasseur qui ne sache cela parfaitement. Le froid se fait-il sentir de bonne heure , l’arrivée du gibier se trouve avancée. C’est ordinairement vers la miaoût, que plusieurs oiseaux de passage viennent sur les cotes de la Normandie ; mais ils ne sont encore qu’en très-petit nombre comparativement aux grandes volées, qui n’ont ordinairement lieu qu’en décembre , janvier et février. Pourquoi donc celte différence de nombre chez les individus de la même espèce ? c’est qu’en août une multitude d’oiseaux trouvent encore à vivre dans les pays septentrionaux, tandis que plus tard l’extrême froid les prive tout à coup de nourriture, et les force d’émigrer dans un climat plus tempéré.
Que les premiers froids , qui ont lieu dans notre climat vers la fin d’octobre ou au commencement de novembre*, se fassent sentir quelques jours plus tôt, et vous ne verrez pas une seule hirondelle ou un seul martinet. Et comment en serait-il autrement? De quoi se compose la nourriture de ces oiseaux? d’une multitude de petits insectes voltigeant dans l’atmosphère : tant que la fraîcheur des nuits ne les a pas fait disparaître, les hirondelles ne quittent pas. Le nombre de ces insectes vient-il à diminuer? toute la troupe ailée se met aussitôt en roule. Mais, objecte Gall , pourquoi les oiseaux, qui restent jusqu’au printemps, retournent-ils dans le pays d’où ils étaient venus, puisqu’ils trouvent alors tout ce qui est nécessaire pour leur nourriture? Et qui vous a prouvé , répondrai-je , qu’ils trouvent alors tout ce qui leur est nécessaire ? Avez-vous assez étudié leurs habitudes , leurs mœurs , leurs goûts , pour savoir si quelques autres motifs , tels que l’attachement pour les lieux qui les ont vus naître, tel ou tel aliment, n’ont pas une influence sur leur
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penchant à émigrer? Vous demandez pourquoi l’inclémence de la saison, qui détermine certains oiseaux à émigrer, ne produit pas le même effet sur les moineaux, les perdrix et les corneilles qui , dites-vous , gèlent en l’air.
A cela je répondrai que ni les moineaux , ni les corneilles ne gèlent en l’air pendant l’hiver : que tous ces oiseaux , malgré les froids rigoureux , trouvent à vivre et à s’abriter. J’ai ouvert beaucoup d’estomacs de perdrix grises tuées pendant des hivers très-rigoureux, et je l’ai trouvé rempli de feuilles de blé qu’elles vont chercher sous la neige.
Voici une observation que j’ai constatée deux fois , et qui prouve que la température a de l’influence sur l’émigration des oiseaux. Tous les ans , des pigeons ramiers viennent habiter les grands marronniers des Tuileries , et y faire leur couvée : ils y restent jusqu’à l’époque où l’on ressent les premiers froids. Si l’hiver est très-doux, ainsi que cela a eu lieu en 1 8âS , ces oiseaux ne quittent pas le jardin : il n’en est pas de même si l’hiver est rigoureux; on n’en voit pas alors un seul. J’ajouterai enfin , pour soutenir mon assertion , qu’il est bien connu en Suède , que lorsque les rivières et les lacs viennent àmanquer d’insectes par l’effet du froid, les oiseaux commencent à émigrer (1). Si le froid se manifeste en Suède et en Finlande un peu plus tôt que de coutume, l’émigration se trouve aussi avancée.
Je ne répondrai rien aux autres observations de Gall, parce qu’elles ne me paraissent pas même spécieuses.
Voulant éviter avec soin toute citation qui ne serait qu’un vrai remplissage sans donner plus de corps à mon travail, je vais résumer ici ce qui se rattache à la faculté de reconnaître les lieux. Je passerai ensuite au siège de sou organe chez l’homme et les animaux :
1° La faculté de reconnaître les lieux est une des plus précieuses que les animaux aient reçue en partage, puisque sans elle les oiseaux n’auraient jamais pu retrouver leurs nids, et les bêtes, leur demeure ;
2° La faculté de reconnaître les lieux, bien qu’appartenant à tous les animaux , ne leur a pas été accordée au même degré. C’est à cette différence qu’il faut attribuer ce phénomène si remarquable , qui fait qu’après cinq et six mois d’absence d’un endroit, certaines espèces d’oiseaux et de quadrupèdes peuvent y revenir facilement ;
8° Le développement considérable de l’organe des localités n’est pas la seule cause des voyages chez les espèces qui émigrent , l’inclémence du climat ou d’autres circonstances encore peu connues peuvent en être la cause déterminante ;
•4° Indépendamment de la faculté de reconnaître les lieux , deux facultés dont Gall n’a point parlé peuvent aider puissamment les oiseaux èmigrans
(l) Les lacs , les rivières et les étangs de la Norwége, de la Suède et de la Finlande, se trouvent couverts, à l'époque où les oiseaux y arrivent, d’une multitude effrayante de moucherons et d’insectes. ; Acerbi , voyage en Suède).
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dans leur voyage : ces facultés sont la distance, la résistance, et peut-être une autre faculté dont il me reste à faire l’histoire , le temps.
Siège de l’organe desjlocalifés chez l’homme.
Chez les enfans et les personnes adultes, dont le crâne est dépourvu de sinus frontaux , il est très-facile d’apprécier à l’extérieur l’organe des localités; il se présente sous la forme de deux saillies oblongues, placées sur les parlies latérales de l’organe de la perception de la substance , pl. XCI , fig. 2 , n° 20 et sur le point où correspondent les sinus frontaux.
Les personnes peu familiarisées à l’application de la phrénologie au crane humain , confondent presque toujours la crête formée par la table externe du frontal avec l’organe lui-même. C’est sans doute ce qui arriverait à un débutant en crânioscopie , en jetant les yeux sur le crâne représenté fig. 1 , pl. C. Ici, non-seulement l’organe des localités se trouve masqué par la table externe, mais encore tous ceux qui correspondent à l’arcade orbitaire , depuis l’angle externe jusqu’à l’interne. Quand la région, placée au point où se trouvent les sinus frontaux, est douce et arrondie, c’est une preuve que l’organe est assez développé.
Siège de l’organe des localités chez les animaux.
Je commencerai par les oiseaux , parce que c’est dans celte classe que l’on rencontre le plus grand nombre d’animaux possédant à un haut degré ta faculté de s’orienter. Il faut que Gall se soit borné à une étude bien superficielle du crâne et du cerveau des oiseaux voyageurs, pour s’être exprimé ainsi : « l’organe des localités est trop difficile à distinguer chez les petites espèces d’oiseaux voyageurs , et l’on pourrait même le confondre avec l’organe de l’amour de la progéniture. » (Gall, pag. 49, 4e vol., édit. in-8°.) C’est absolument comme s’il était possible de confondre les yeux avec les oreilles , car , ainsi que je vais le démontrer , il n’existe aucun rapport de situation entre les deux organes.
Mais quels sont les cerveaux ou les crânes d’oiseaux voyageurs, sur lesquels Gall a représenté le siège de l’organe des localités? Je n’en trouve pas un seul dans son allas. Seulement il a fait représenter au trait, pl. LVII, fig. 7 et 6 , deux têtes de canards : sur le n° 6 qui représente celle du canard sauvage, il a mis sur le crâne une ligne ponctuée circonscrivant, selon lui , l’organe des localités. Gall ne pouvait manquer de comprendre cet organe dans cette ligne , car elle embrasse toute l’étendue de l’os frontal , et conséquemment 7 à 8 organes.
Afin de bien préciser le siège de l’organe des localités chez les oiseaux , j’aurai recours à une division des oiseaux qui permettra de mieux l’apprécier
à la surface du crâne chez les diverses espèces.
11 faut d'abord se rappeler que la faculté de reconnaître les lieux appartient à tous les oiseaux , puisqu’ils retrouvent très-bien leurs nids dans les bois les plus fourrés. D’un autre côté , j’ai dit qu’il existait certaines espèces qui pouvaient s’orienter en franchissant des espaces immenses.
On peut, je crois, diviser sous ce rapport les oiseaux en trois grandes classes.
1° Ceux qui vivent dans un rayon assez circonscrit , tels sont les faisans, les perdrix , les moineaux , les paons , etc.
2° Ceux qui vivent par troupes ou isolés, et changent seulement de provinces à l’approche de la mauvaise saison , tels sont les étourneaux, les tourterelles , les ramiers , les grives et les alouettes ; celles-ci arrivent par milliers en Normandie lorsque les premiers froids se font sentir en Bourgogne.
Enfin vient la troisième classe, celle qui constitue la famille des oiseaux voyageurs proprement dits , ou de passage , partant et revenant à des époques périodiques. On peut former, relativement à notre climat, deux grandes sections de cette dernière classe : l’une composée des oiseaux d’êtè, l’autre des oiseaux d’hiver. Voici deux listes des oiseaux appartenant à ces deux sections, dont j’ai fait représenter quelques cerveaux et tous les crânes.