‹ Traité de phrénologie humaine et comparéeChapitre 66 sur 87 · SG · texte numérisé non relu

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localités chez le renard , rend compte de sa facilité à retrouver les provisions qu’il a l’habitude de placer tantôt sous la neige, tantôt sous la mousse ou dans les buissons.

La faculté de reconnaître les lieux est très-prononcée chez les chevaux et les ânes. Je rencontrai un jour, et dans un des quartiers les plus fréquentés de Paris, quatre de ces ânesses que l’on a l’habitude de traire dans les maisons. Comme elles étaient seules , je fus curieux de les suivre pour savoir jusqu’où elles pourraient aller sans aucun guide. Après avoir parcouru la rue Saint-Denis , elles traversèrent le boulevard , et se dirigèrent vers le Château d’Eau ; elles en étaient assez près quand je vis arriver leur conducteur : le drôle s’était amusé à boire chez un marchand de vin. Je lui demandai pourquoi il avait quitté ses ânesses , qui auraient pu s’égarer ; s’égarer ! ah bien oui, reprit-il ; elles connaissent mieux le chemin que vous et moi. Cet homme me raconta alors, qu’un jour où il avait été pris de vin, les quatre ânesses traversèrent tout Paris, et vinrent jusque près la fontaine de l’Eléphant, où se trouvait leur étable. Il m’assura qu’elles connaissaient si bien les lieux, qu’elles s’arrêtaient à toutes les portes , ou entraient dans les cours des maisons où l’on avait l’habitude de les traire.

§ VIII

organe des nombres.

Les observations des Phrénologistes ont confirmé celles de Gall sur l’existence et le siège de l’organe des nombres. D’autres assez nombreuses que j’ai faites sur le même sujet, m’ont prouvé qu’il était absurde de supposer, avec la majorité des savans, que le talent pour le calcul était l’indice d une intelligence supérieure , ou comme d’autres personnes le croient encore , celui qui donne à l’homme plus de justesse dans les idées. Oui, dirons nous , tant qu il ! sera question de nombres ; non et mille fois non , lorsqu il s’agira de peinture,

I de musique , d’esprit philosophique , etc. , etc.

I Si de grands philosophes, tels que Descartes, Leibnitz, Newton , Pascal , ont réuni au talent du calcul une grande profondeur de pensées, il serait absurde d’en tirer la conséquence qu’ils devaient leur supériorité intellectuelle à leur talent pour le calcul. J’ai rencontré des hommes d une pauvreté d esprit incroyable, qui possédaient cependant la faculté des nombres dans un haut degré. D’un autre côté, j’ai vu des hommes d’un esprit fort distingué, pleins de pénétration et d’un grand sens, d une nullité étonnante pour tout ce

qui était calcul.

Que répondront les partisans exclusifs de l’éducation , quand ils sauront que des hommes dépourvus de toute espèce d’instruction , sont parvenus par

TRAITÉ

leur seul talent naturel , à calculer toutes sortes de nombres qu’un arithméticien consommé n’aurait pu résoudre sans le secours du crayon ou de la plume.

Parmi les faits nombreux que Gall a recueillis, je choisirai un des plus remarquables : c’est celui du jeune Américain Colborn , dont je vais faire connaître l’histoire en copiant textuellement la note qui fut communiquée à Gall, et qui se trouve insérée dans son ouvrage.

« Cet enfant est né en avril 1804, à Cabot, comté de Calédonie, état de Vermont ; il n’avait pas encore sept ans à l’époque où le vit M. Mac-Neven , qui rend compte de cette visite dans le Medical and Philosophical Journal and Revieiv , imprimé à New-York , 1811. Dans le courant de sa vie , Zerah paraît en tout semblable aux autres enfans, soit pour la légèreté, soit pour la puérilité de ses amusemens ; mais lorsque son attention se fixe entièrement sur quelque sujet, il déploie alors des facultés très-supérieures à son âge , et lorsqu’il s’agit de calculs , supérieures , je crois , à ce qu’on pourrait attendre de quelque âge que ce soit. Ce fut en août dernier 1810, que son père lui entendant répéter entre ses dents quelques nombres qu’il multipliai t pour son plaisir, s’aperçut de sa prodigieuse facilité pour le calcul : l’attention qu’elle excita , et l’exercice qui lui fut donné en conséquence de cette attention , ont en quelques mois singulièrement augmenté celte faculté. La promptitude de ses réponses sur les questions d’arithmétique qui peuvent lui être proposées , est telle qu’il semble répondre de mémoire. On ne peut cependant douter que cette promptitude ne soit due à la rapidité de ses combinaisons ; car dans les calculs un peu compliqués , on l’entend souvent multiplier , additionner ou soustraire tout haut , et avec une incroyable vitesse. Il se reprend quelquefois : lorsqu’il commet quelque erreur, il en parait excessivement mortifié ; mais cela ne lui arrive presque jamais. M. Mac-Neven l’a entendu répondre, sans la plus légère apparence d’hésitation et sans la moindre erreur, aux questions suivantes : Demande. Quefont 1,347, 1 ,983 et 2,091 ? Réponse : 8,391. Demande. Quels sont les nombres qui, multipliés l’un par l’autre , donnent 1,242 ? les solutions suivantes furent données aussi vile que peut le permettre la parole : 84 par 23 , 9 par 138 , 27 par 46 , 3 par 414 , 6 par 207, 2 par 621. Demande. Quel est îe nombre qui , multiplié par luimême , donne 2,401 ? Réponse : 49 et 7 multiplie par 343 , donne le même nombre. Lorsqu’on exprimait les nombres par mille et par cent , il criait avec impatience : mettez-les en cents , c’est-à-dire que pour 2,401 , il voulait qu’on lui dit 24 cents et 1. Demande. Que donnera 6 multiplié 6 fois par lui-même ? Il calcula tout haut de la manière suivante , et aussi vite que peut aller la parole : 6 fois 6 font 36 , 6 fois 36 font 216, 6 fois 216 font 1296 , 6 fois 1296 font 7,776, 6 fois 7,776 font 46,686, 6 fois 46,686 font 279,936.

Demande. Combien d’heures eu 26 ans 11 mois et 3 jours? Réponse: 226,992. La personne qui lui avait fait cette question s’était trompée dans le calcul qu’elle avait fait de son côté ; en sorte que lorsque Zerah répondit , elle crut que c’était lui qui se trompait. Zerah , après un moment de réflexion,

assura que c’était son calcul qui était juste : on refit l’opération , et il se trouva qu’il avait raison. Ceux qui questionnaient l’enfant ont oublié de faire entrer dans ce dernier calcul la différence des années bissextiles , et ont supposé les onze derniers mois de trente jours. »

Comme on lui proposa de multiplier 123 par 237 , son père objecta que deux nombres triples étaient trop difficiles. L’enfant répondit qu’il pouvait les multiplier, et tint parole, il multiplia même, et très-promptement, 123-4 par 1234. Cependant on voit que les questions difficiles le fatiguent, et il prie souvent qu’on ne lui en donne pas de si compliquées. Pendant qu’il répond, on voit à son maintien , à l’état de ses yeux, à la contraction de ses traits, combien son esprit travaille.

Sa physionomie est très-expressive ; il a le front petit mais angulaire ; les arcs orbitaux , les sourcils considérablement avancés; ses yeux sont gris, spirituels et toujours en mouvement; son crâne est arqué et considérablement large; il a l’occiput petit, les cheveux roux; il est singulièrement fort et grand pour son âge : ses mouvemens sont précipités , et il est toujours en action.

Il n’a jamais été à l’école, et il ne sait ni lire ni écrire. On lui demanda comment il faisait ses calculs ; il répondit qu’il les voyait clairement devant lui. Il n’a point encore d’idée des fractions, et ne sait compter que les nombres ronds. Zerah est prompt à la répartie, et quelquefois mordant. Quelques jours avant la visite de M. Mac-Neven , une femme s’était divertie à lui demander : combien font trois zéros multipliés par trois zéros ! précisément ce que vous êtes, dit-il, rien du tout.

J’ai fait représenter le masque de cet enfant, pl. CVII , fig. 2. On voit que la région marquée 21 , pl. XCI , fig. 2 , est très-prononcée sur son crâne; c’est elle qui renfle d’une manière très-apparente l’angle externe de l’arcade sourcilière. Quelle différence à cet égard entre ce masque et celui qui se trouve à côté î

J’ai été frappé , en examinant les jeunes gens de l’école polytechnique , de voir que le plus grand nombre se faisait remarquer par l’étendue du sourcil, à partir delà bosse nasale jusqu’à l’angle orbitaire externe , ce qui est évidemment dù au plus grand développement de la région où siège l’organe du calcul, généralement assez apparent chez eux.

Des observations faites par Georges Le Roi ; d’autres que j’ai été à même de recueillir chez les chiens , prouvent incontestablement que le sens du calcul existe chez les animaux.

Dans le pays où l’on conserve avec soin le gibier, dit Georges Le Roi, on fait la guerre aux pies , parce qu’elles enlèvent les œufs et détruisent l’espérance de la ponte. On remarque donc assidûment les nids de ces oiseaux destructeurs ; et pour anéantir d’un coup la famille carnasière , on tâche de tuer la mère pendant qu’elle couve. Entre ces mères, il en est d’inquiètes, qui désertent leur nid dès qu’on approche. Alors on est contraint de faire un affût bien

TRAÏTK

couvert , au pied de l’arbre sur lequel est le nid, et un homme se place dans

l’affût pour attendre le retour de la couveuse ; mais il attend en vain , si la

pie qu’il veut surprendre a été quelquefois manquée en pareil cas : elle sait que la foudre va sortir de cet antre où elle a vu entrer un homme. Pendant que la tendresse maternelle lui lient la vue attachée sur son nid, la frayeur Pen éloigne jusqu’à ce que la nuit puisse la dérober au chasseur. Pour tromper cet oiseau inquiet , on s’est avisé d’envoyer à l’affût deux hommes, dont l’un s’y plaçait, et l’autre paraissait; mais la pie compte et se tient toujours éloignée. Le lendemain, trois y vont, et elle voit encore que deux seulement se retirent ; enfin , il est nécessaire que cinq ou six hommes , en allant à l’affût , mettent son calcul en défaut. La pie qui croit que cette collection d’hommes n’a fait que passer, ne tarde pas à revenir. Ce phénomène renouvelé toutes les fois qu’il est tenté, doit être mis au rang des phénomènes les plus ordinaires de la sagacité des animaux (1). (Georges Le Roi, Lettre sur Vinteîli gcncedes animaux , pag. 149.)

Voici une expérience assez curieuse que j’ai faite sur un chien, et qui me paraît démontrer que cet animal peut avoir une idée des nombres.

Je lui donnais tous les soirs , et à une heure fixe , trois boulettes de viande , en les jetant à diverses places de l’appartement. Après douze jours de cette habitude , je laissai avec intention une des boulettes sur une table, et me contentai d’en jeter deux. L’animal alla les prendre, mais comme il ne trouva pas la troisième , il se mit à la chercher partout , et aboya pour l’avoir : ces ci is n’avaient certainement pas d’autre but ; car à peine lui eus-je donné la troisième boulette , qu’il cessa de crier. Pareille conduite a eu lieu pour quatre et cinq boulettes. Obligé de quitter Caen, il me fut impossible de continuer l’expérience , et de savoir jusqu’à quel point je serais parvenu à faire compter cet animal. Je n’ai pas recueilli un assez grand nombre de faits pour préciser le siège de l’organe du calcul chez les animaux. Je ferai seulement observer que chez les espèces du genre corvus , il existe une disposition assez remarquable de l’os frontal. Je veux parler de la grande étendue de son bord orbitaire à partir du point 1 au point d, pi. XVII , fig. 2. Je serais porté à croire, par la connaissance des organes répondant à ce bord , que s’il existe un orgaoe du calcul , il doit occuper la région marquée 3 , placée au-dessus de l’apophyse orbitaire externe, id. fig.

S ix. ' ,

Organe de l'ordre.

Gall , tout en admettant que le penchant à l’ordre , c’est-à-dire A mettre de

(l) C’est par erreur que Gall fait dire à Dupont de Nemours, que les pies peuvent compter jusqu’à neuf. Je n’ai rien vu de semblable chez cet auteur, que j’ai consulte plusieurs fois. Voici

la symétrie ou de l’arrangement dans les objets qui nous entourent , était le .résultat d’une faculté fondamentale , n’a point indiqué la partie cérébrale qui en est le siège.

Il est impossible de ne pas admettre l’existence de la faculté de l’ordre, après avoir examiné attentivement la conduite de certaines personnes. Chez elles, c’est cette faculté qui se manifeste par le plaisir qu’elles éprouvent en voyant régner dans les choses qui les entourent l’ordre le plus parfait. Rien ne les flatte tant que la distribution régulière des allées d’un parc ou d’un jardin , qu’une suite de tableaux , de livres ou de médailles de mêmes dimensions. S’occupent-elles d’entomologie? elles s’attachent à mettre dans le même cadre les insectes d’un volume à peu près égal , afin que cette symétrie, qui les flatte tant , ne soit pas dérangée. S’adonnent-elles à la numismatique ? leurs médailles sont classées moins d’après les époques que selon leur étendue. Je connais un homme d’un grand mérite , à qui la fracture de l’aile d’un scarabée donna les plus grandes contrariétés; c’était moins l’insecte qu’il regrettait , que l’embarras de pouvoir en trouver un dont le volume fût aussi bien en harmonie avec ceux quil’entourent.

Portée à l’extrême , la faculté de l’ordre donne à l’esprit un caractère d’étroitesse quelquefois ridicule. Je connais un avocat, qui ne peut pas supporter que les alumeltes de son briquet phosphorique soient d’inégale hauteur; aussi s’amuse-t-il , dans les intervalles de temps que lui laissent Cujas, Bartholle et Potier , à les couper une à une et de même longueur.

Quelque désagréable que soit cet esprit d’ordre porté à l’extrême, il l’est cependant moins que la disposition contraire. 11 est des individus assez mal organisés pour que jamais l’idée d’ordre soit passée par leur tête. Tous sont remarquables par le défaut d’arrangement dans leurs effets , ou le peu de soin de ceux qui ne leur appartiennent pas. Leur prêtez-vous un objet? vous pouvez compter, si toutefois ils ne vous l’égarent pas, qu’il sera plein de taches ou qu’il y manquera quelque chose. Je n’aurais jamais cru , si je ne l’avais vu moi-môme, que le défaut d’ordre pût être porté chez quelques hommes jusqu’au point de les mettre au-dessous des animaux les plus immondes. C’est cependant ce que j’ai rencontré chez deux artistes , l’un poëte et l’autre dessinateur. Ce dernier peut assurément se vanter d’être une tête modèle sous ce rapport. Jamais cochon , dans sa bauge , n’offrit un spectacle comparable à sa chambre : tableaux, linge sale, vase de nuit, vieux souliers, reste d’alimens, tout s’y trouve pêle-mêle. Tout le pan de mur placé près de son lit se trouve couvert de ses crachats: des bouteilles, autrefois pleines de liqueur,

seulement ce qu’il dit, après avoir cité le passage de Georges Le Roi qu'on vient de lire : tel est l'état de cette seience chez les pics ordinaires. 11 ne serait pas impossible cependant qu’une pie d’élite douée d’une attention plus proronde , et d’une pensée plus constante , parvint à compter- sur ses deux pattes jusqu’à huit. ( Dupont de Nemours, Mémoire sur différons sujets , pag. 206 ,

2* édition )

TRAITE

lui servent d’urinal, et un grand pot à beurre est quelquefois sa cuvette de lieux d’aisance. J’ai eu la constance d’examiner combien de temps il resterait sans se peigner, et j’ai pu me convaincre que pendant plus d’un mois, le peigne n’avait approché de sa tête. J’avais cru m’apercevoir que sa main droite, outre son extrême saleté, présentait une teinte safranée que je ne voyais pas sur l’autre. Fit-on jamais un pareil usage de sa main! cependant le papier abondait dans sa chambre.

Le sens de l’ordre existe-t-il chez les animaux.

Tous les naturalistes qui ont écrit sur leurs moeurs, ont gardé le silence sur cette faculté; il en est de même de tous les Phrénologistes. J’ai cependant la conviction qu’elle existe chez eux, seulement elle ne s’y trouve pas au même degré. Je crois que c’est à cette faculté qu’il faut attribuer en partie la symétrie et la régularité du nid des oiseaux. Je crois encore que c’est elle qui porte les oiseaux et les quadrupèdes à lisser leurs plumes ou leurs poils, et à les remettre en ordre avec leur bec ou leur langue. Qui n’a observé le soin que prennent les canards , les oies et une multitude d’oiseaux , de lisser et nettoyer leurs plumes? J’ai été surtout frappé du soin que prennent les lapins, les chats et les ours, d’entretenir leur robe dans un grand état de propreté. Un autre phénomène qui me paraît tenir à la même faculté se voit fréquemment chez les chats : ces animaux ont ordinairement l’habitude de faire un trou dans la terre très-meuble ou dans la cendre; ils y déposent leurs excrêmens qu’ils recouvrent ensuite avec leurs pattes.

La remarque que je viens de faire sur les chats est applicable aux perroquets. Un des principaux marchands d’oiseaux de Paris m’a assuré qu’il était assez commun de voir une grande différence entre les oiseaux de la même espèce sous le rapport de la propreté. J’ai eu, me dit-il, un kacatoës blanc qui s’occupait presque tout le jour de sa toilette ; d’autres de la même espèce s’en occupaient très peu ; enfin il y en avait d’une saleté dégoûtante. L’é~ lat de santé n’y entrait pour rien , ajoutait-il , car tous se portaient parfaitement.

Chez l’homme , l’organe de l’ordre est placé auprès et en avant de l’orgaue du calcul ,pl. XCI , fig. 2 , n° 22. Sur deux personnes d’un caractère entièrement opposé sous le rapport de cette faculté, j’ai trouvé une différence frappante dans la région ci-dessus indiquée. De nouvelles observations que j’ai faites plus tard ont confirmé cette remarque.

Je ne puis préciser rigoureusement le siège du sens de l’ordre chez les quadrupèdes et les oiseaux. Je m’étais procuré deux crânes de chats , l’un très-remarquable par son extrême propreté , l’autre, au contraire, extrêmement sale : malheureusement ils furent mis ensemble en macération , le fil que j’avais mis à l’un d’eux pour les distinguer se détacha , et il me fut impossible de pouvoir les reconnaître.

SX.

Organe du temps.

Je n’aurais pas eu connaissance de celte faculté , que je serais parvenu , en m’étudiant, à découvrir son existence. Je pourrais au besoin servir de conlre épreuve. Je ne crois pas qu’il existe au monde une personne, pour qui ce que l’on appelle chronologie , dates, temps écoulés, soit aussi désagréable qu’à moi. Il m’est absolument impossible de me rappeler exactement l’époque où un fait s’est passé, fut-elle même assez récente. Tous les faits qui accompagnent une circonstance dont je suis témoin, voire même ceux qui sont insignifians, je les retiens avec une netteté et une fidélité remarquable. S’agitil, au contraire, de temps? quinze jours et deux mois ne m’offrent aucune différence sensible. On ne saurait croire combien de fois je me suis vu obligé de me rappeler toutes les circonstances qui accompagnent les faits dont j’avais été témoin , afin d’apprécier la différence des époques.

Bien que Gall ait parlé de la faculté d’apprécier le temps écoulé , ou de la mémoire des dates , Spurzheim a été le premier qui ait indiqué le siège de son organe. Ce fut après avoir connu l’histoire de Barett (1) , que ce médecin fut conduit à considérer la faculté du temps comme fondamentale. Le masque de cet individu lui servit de point de comparaison pour indiquer le siège de l’organe de cette faculté. De nouvelles observations ont confirmé la localisation de cet organe. Je choisirai parmi elles celle qui m’a paru présenter le plus d’intérêt. La voici. Jean-Daniel Chevalley, âgé de 67 ans, éprouva de trèsbonne heure du plaisir à entendre le bruit des cloches et les vibrations des pendules ; il contracta dès son jeune âge l’habitude de compter les vibrations isochrones, et déploya une habileté considérable en calculs. Lorsqu’il fut plus développé , il parut prendre plaisir à sonner les cloches du collège et de l’église , et par l’attention qu’il y prêta , il observa que les battemens étaient de vingt ou vingt-trois par minute, mais particulièrement vingt, comptant du moment du départ jusqu’au retour. Après celte expérience il chercha à fixer son attention de manière à conserver le plus longtemps possible un mouvement interne semblable à l’étendue du temps et du nombre des vibrations. D’abord , dit-il, en ajoutant vingt vibrations à vingt autres, ou minute à minute , j’arriverai facilement à une heure et marquerai toutes les subdivisions que je souhaiterai, et cela sans contusion ; mais mes idées et mes occupations corporelles se ressentirent de cette attention. Par degrés je devins capable de compter en pensant et en agissant, mais je ne pus aller loin, parce que mou esprit faisant un effort pendant un certain temps , bien que très-peu sensible pour moi, je me fatiguais, et je ne suivais plus la suite de mes calculs. Néanmoins

(O Le pbître de Barett qui s'adonna par goût à ta chronologie , fait partie de la collection de Gall, *

TBAITÊ

en 1789, je parvins à acquérir d’une manière invariable la possession de cetle faculté qui ne m’a jamais quitté ou trompé depuis.

" Il était alors âgé de 22 ans , et occupé à l’école ; mais en conséquence de quelques habitudes singulières, telles que celle de sonner les cloches, quelques nolioqs mystiques qu’il avait acquises , et plusieurs disputes sur les changemens à faire aux cloches du village, il fut renvoyé , et revint à son moulin ; continuant à faire sonner ses cloches , il fut appelé la momie du moulin.

Etant sur le bateau à vapeur du lac de Genève, en juillet 1 823 , il fixa l’attention par ses remarques , en disant que tant de minutes et de secondes s’étaient écoulées depuis qu’ils avaient quitté Genève ou passé d’autres lieux, et un instant après il s’engagea d’indiquer aux personnes qui l’entouraient un quart-d’heure écoulé ou plusieurs minutes ou secondes, selon ce que l’on voudrait choisir, et cela pendant une conversation très-variée avec ceux qui étaient près de lui , et plus tard d’indiquer par la voix le moment ou l’aiguille d’une montre passerait sur les quarts de minutes ou demi-minutes ou autre subdivision dont on conviendrait d’abord, pendant tout le temps de l’expérience. Ce qu’il fit sans se tromper, malgré ce que firent toutes les personnes qui l’entouraient pour distraire son attention : il frappa des mains à la fin du temps fixé.

J’ai acquis, dit-il, par imitation, travail et patience un mouvement intérieur que ni les occupations de l’esprit ou du corps ne peuvent arrêter ; il ressemble à celui du pendule qui , à chaque mouvement d’aller et de venir , me donne l’espace de trois secondes , de manière que vingt me donne une minute que j’ajoute aux autres continuellement. Les calculs par lesquels il obtint des subdivisions des secondes ne furent pas très-clairement saisis par M. de Chavannes. Mais cet homme proposa volontiers de donner une preuve de son talent. Après l’avoir mis à l’épreuve pour un nombre de minutes, il secoua la tête au temps indiqué, fit une inflexion de voix au quart, la moitié et les troiquarls de minute, et arriva exactement à la fin de la période indiquée. Il paraît s’aider légèrement par une application de la mnémonique et applique quelquefois mentalement des noms religieux à ses minutes , et au delà de la cinquième quand il recommence. Il agit ainsi pendant une heure et recommence de la même manière. Ayant entendu dire que les gens de la campagne assuraient qu’il se dirigeait par les batlemens de son pouls, il se mit à rire , et dit qu’il était trop irrégulier pour lui servir à cet effet.

Il dit que son mouvement interne n’est pas aussi sûr et aussi constant pendant la nuit ; néanmoins il est facile de concevoir , dit-il , que lorsque je n’ai pas été trop fatigué pendant le soir, si mon sommeil a été agréable et que l’on m’éveille doucement, je réfléchirai une seconde ou deux, et ma réponse ne sera pas dix minutes en erreur. L’approche du jour renouvelle le mouvement s’il a été arrêté , ou le rectifie s’il a été dérangé pendant le jour : lorsqu’on lui demanda comment il pouvait renouveler le mouvement lorsqu’il avait cessé, il répondit , Monsieur , je suis seulement un pauvre homme , ce n’est pas un don du ciel ; je suis arrivé à ce résultat par travaux et calculs trop longs pour

être décrits. L’expérience a été faite plusieurs fois pendant la nuit, et je la répéterai quand vous voudrez. M. Chavannes n’eut pas occasion de faire cette expérience, mais il fut entièrement convaincu de la faculté de cet homme. Il fait remarquer que cet individu est sourd maintenant, et ne peut entendre le bruit de la cloche ou d’une montre , et plus loiu il dit que ni l’une ni l’ature ne vibrent vingt fois pendant une minute, ce qui est toujours le nombre indiqué par les mouvemens de Chevalley , lorsqu’il veut indiquer son mouvement interne. Il est convaincu , par ce qu’il a vu , que cet homme possède une espèce de mouvement interne qui lui indique les minutes et les secondes avec la plus grande exactitude (1). »

Gall , après avoir parlé de la faculté de se rappeler les dates , se demande s’il faut raltribuer au talent du calcul, ou bien s’il existe pour elle un organe particulier. Je suis réellement surpris qu’il ail pu se faire une pareille question ; car il est impossible qu’il n’ait pas eu occasion d’observer des personnes qui se rappelaient très-bien les dates avec peu de disposition pour le calcul ; et d’autres, au contraire, qui calculaient très-bien sans pouvoir se rappeler les époques. Ces facultés sont évidemment tout à fait distinctes.

On ne peut mettre en doute , en étudiant les mœurs des animaux , qu’ils possèdent la faculté d’apprécier le temps. Georges Le Roi a cité tçès au long les habitudes des faisans, des perdrix, des lapins, afin de prouver que ces animaux ont une idée du temps écoulé.

Je possède une petite perruche du Sénégal, qui m’a servi plusieurs fois d’horloge. A peine le jour commence-t-il à poindre, qu’elle se met à manger : à deux heures précises elle fait un repas plus copieux. Je n’ai jamais trouvé une différence de plus de quatre minutes pour les heures de ses repas.

Les corbeaux ont le sens du temps très-développè. Voici un fait que j’ai constaté plusieurs fois , et qui peut donner une idée de leur appréciation du temps. La ville où je suis né possède plusieurs clochers assez élevés , sur lesquels des troupes de corneilles (le choucas, corvus monedula ) viennent se rendre tous les matins. Toute la troupe qui habite le même clocher y arrive d’assez grand matin ; le soir elles se réunissent et retournent à l’endroit où elles ont l’habitude d’aller coucher ; c’est dans l’ancien parc d’un couvent construit du temps de Guillaume-le-Conquérant (l’abbaye aux Dames). Elles partent toujours à une heure fixe. Il m’est arrivé plusieurs fois, lorsque j’étais enfant , de les voir arriver par troupes des divers clochers de la ville , et nicher sur le sommet des grands arbres sous lesquels j’étais allé promener. A peine arrivées , elles faisaient entendre leurs criailleries qui duraient plusieurs minutes, et auxquelles succédait tout à coup le plus profond silence. L’heure de leur départ est toujours avancée ou retardée suivant la saisoD.

Toutes les tentatives que j’ai faites pour déterminer le siège de l’organe du

(l) J’ai traduit ce passage d’après lin article consigné dans le n° de novembre 1827 du journal d'Edimbourg : l’auteur l'a emprunté au journal des Sciences et des Arts.

TRATTF,

temps chez les animaux, ont été infructueuses. J’ai cependant quelques raisons pour croire qu’il doit occuper , chez les oiseaux , la régiou marquée 23 , fig. 4 , pl. XCIII. Voici sur quels motifs je fonde mon opinion : 1° la fonction de cette partie du cerveau n’a pas encore été déterminée; 2° certains organes étant voisins les uns des autres , il est naturel que celui du temps se trouve près de ceux de la résistance, de l’ordre et de la distance ; 3“ cette région est très-prononcée chez le corbeau, qui est doué de la faculté d’apprécier le temps dans un degré remarquable ; 4° enfin j’ai trouvé cette région très-saillante chez tous les oiseaux de passage ; ce qui m’a fait supposer que celte faculté pouvait aussi jouer un rôle dans les voyages qu’ils entreprennent. Chez l’homme , l’organe du temps est placé au-dessus de la partie moyenne du sourcil , n°23, fig. 2 , pl. XCI , en dehors de l’organe des lieux.

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